‹ Chansons populaires du VivaraisChapitre 7 sur 11 · CHANSONS GUERRIÈRES · texte numérisé non relu

CHANSONS GUERRIÈRES

En 1846, nous avons passé quelques mois à St-Maurice-d'Ardèche, chez notre cousin M. Thibon, propriétaire du grand domaine des Salles, acheté par son grand-père Dussaud à M. Tastevin. Pendant la saison des vers à soie, nous suivions les magnaniers qui ramassaient la feuille de mûrier dans cet immense champ du Boudenas, (i) un des plus fertiles de l'Ardèche, et nous prenions plaisir à leur entendre chanter, du haut des vieux mûriers, de leur voix de stentor ou rauque et chevrotante, des chansons anciennes.

C'était presque toujours des chants de guerre qui avaient trait à l'épopée impériale, dont l'esprit de la génération de 1830 était encore si profondément empreint. Ces chants ne brillaient ni par la raison et encore moins par la rime, mais on sentait passer dans l'âme de ceux qui les chantaient comme un frisson de fierté pour leur héros.

Voici d'abord le Siège de Mantoue :

La ville de Mantoue Grand Dieu qu'elle est jolie !

Elle est jolie, parfaite assurément, Les Autrichiens z'y sont dedans !

On chante aussi avec cette variante :

Elle est jolie et parfaite à mon gré Les Autrichiens z'y sont zentrés.

Embarquons-nous, Français,

Pour aller en Russie.

Embarquons-nous bien vite et promptement.

Quittons la France pour longtemps.

Le commandant que nous avons, 11 est plein de courage ; Courage, mes soldats, Combattons jusqu'^ demain.

Nous rentrerons dans nos terrains !

(i) C'est dans ce champ que fut trouvé, au seizième siècle, le beau sarcophage chrétien portant le n» 764 du Musée Lapidaire de Lyon. Il fut transporté à l'église de St-Maurice-d'Ardeche où il est resté jusqu'en 1854. Le Ministre d'Etat, M. Fould, l'en retira pour le donner au Musée de Lyon. (Voir le Guide de l'étranger à Lyon, 1864).

Les dames de Mantouc Viennent en chœur lui dire :

Contribuerons de cinq cent mille cous Si vos canons n'en tirent plus.

Point de contributions

N'avons besoin, Mesdames,

Car nous n'avons de l'or et de l'argent

Et des soldats qui sont vaillants.

Bonaparte il nous envoie ici Voir si vous voulez vous rendre, — Va-t-cn dire à Bonaparte Que nous nous foutons de lui Autant de jour comme de nuit.

Dans l'esprit de la génération de 1830, Napoléon était un demi- Dieu et personne n'admettait qu'il pût être vaincu sans trahison ; la chanson sur l'île d'Elbe que nous allons transcrire en fait foi.

L'Empereur à Fontainebleau,

Il envoie chercher de la poudre ;

On lui envoie du son en guise de poudre.

Napoléon n'a bien reconnu

Que la France était vendue !

Augéreau, coquin d'Augéreau !

Tu n'as donc trahi la patrie.

Après t'avoir confié mes secrets, Tu me mènes à la boucherie ; Après t'avoir confié mes secrets, A l'ile d'Elbe me faut aller.

Ce couplet n'est pas à la louange du duc de Castiglione, qui s'était pourtant signalé à léna et à Leipsick. Mis en 1814 à la tête de l'armée de l'Est réunie à Lyon, il ne put s'opposer à l'entrée des alliés : Napoléon l'accusa d'avoir trahi sa confiance. Il fut en effet un des premiers à se détacher de l'Empereur et à reconnaître les Bourbons ; au retour de l'île d'Elbe, il se prononça d'abord

contre Napoléon, puis il lui offrit ses services, qui furent repoussés. Il alla mourir dans sa terre de La Houssaye.

Voilà donc ce qui a motivé le couplet que nous venons de transcrire. Continuons notre chanson :

Oui, ça fut le général Bertrand Qui fut le plus fidèle, Il conduisit notre Empereur Jusques dans l'île d'Elbe.

A l'ile d'Elbe étant arrivé Tous mes soldats se sont mis à pleurer ; Mes enfants, ne vous chagrinez pas, Mes soldats, prenons courage.

Je vous promets que dans six mois d'ici Nous irons voir la France, Je vous promets que dans six mois d'ici Nous irons voir la ville de Paris.

Dans Paris étant arrivé, L'Empereur avec sa garde, Tout le monde s'est mis à crier :

Vive Bonaparte, Bonaparte Napoléon !

A bas toute la clique Bourbon !

Un jour de l'été de 1854, en passant à Ruoms, nous nous arrêtâmes pour entendre un magnanier chanter, d'une voix de stentor, une chanson guerrière intitulée : le Rêve de Napoléon. Plus tard nous l'avons aussi entendu chanter par la mère Crespin, à l'usine du Moulinet, à Largentière. Voici le seul couplet que nous avons retenu :

On a vu du fond de la Russie

Les soldats d'Alexandre-le-Grand

Contre moi, comme des furies,

Arriver en me menaçant ;

J'ai voulu me sauver

Et je voyais ma couronne tomber;

Mon trône est abattu,

Soutenez-moi ou nous sommes perdus.

Un autre couplet se terminait ainsi :

Ange exterminateur, Arrête, arrête, arrête ta fureur,

Descends dans les enfers, Ton souille infect empeste l'univers !

Cette chanson a dû être faite pendant les Ccnl-jours, par les ennemis de Napoléon.

Nous terminons ce chapitre par la Rctraile de Moscou, jolie chanson que nous devons à l'obligeance de M. Conrieu, libraire à Vais, un octogénaire encore bien planté :

D'un ciel de fer accusant la rigueur, Nos vétérans revenant de Russie, Dans ces déserts accablés de langueur Chantaient mourants sur la neige durcie : Volez frimas, volez blancs tourbillons, A l'ennemi cachez nos bataillons !

Près d'un bivouac dont la flamme s'éteint, Nos vieux soldats laissent tomber leur glaive; Le tambour bat le réveil du matin.

Mais pour partir aucun d'eux ne se lève. Volez frimas, volez blancs tourbillons,

A l'ennemi cachez nos bataillons'-

A ces héros pour donner un cercueil.

Les vieux sapins secouèrent leurs cimes ; La neige était comme un vaste linceul Qui recouvrait d'immortelles victimes.

Volez frimas, volez blancs tourbillons, A l'ennemi cachez nos bataillons !

Quand l'aigle altier traversait dans son vol Tous les Etats de l'Europe alarmée.

Prévoyait-il que sur ce triste sol Serait écrit : Ci-git la grande armée ? Volez frimas, volez blancs tourbillons, A l'ennemi cachez nos bataillons !

Il y a un dernier couplet concernant le maréchal Ney dont M. Conrieu n'a pu se rappeler en entier.

Page 1