CHANSONS POLITIQUES
La chanson est proche parente de la satire ; c'est une verge flexible coupée dans la forêt poétique en vue de flageller les ridicules, les travers, l'ignorance, la sottise, la vanité, l'insolence. Dans notre siècle, où la politique a tout envahi, comment aurait-on pu faire des chansons sans que la politique vînt se glisser sous la plume du chansonnier ? De tout temps on a fait des chansons politiques. C'est au Baron de Blot, surnommé Blot-l'Esprit, dont Madame de Sévigné disait que ses chansons avaient le diable au corps, que sont dues le plus grand nombre et les meilleures des chansons satiriques de l'époque de la minorité de Louis XIV, et surtout les masarinades, ainsi nommées parce qu'elles attaquaient les ridicules, les vices et les actes politiques de Mazarin, lequel avait assez d'esprit pour ne pas s'en plaindre et laisser chanter : ils cantent, disait-il avec son accent italien, eh bien ! ils pagueront.
On payait beaucoup en effet ; mais nous payons beaucoup plus aujourd'hui, et nous ne sonimes pas toujours libres de chanter.
C'est à la politique que Rouget de Lisle dut d'enfanter la Marseillaise et Chénier d'improviser le Chant du départ, ces strophes sublimes qui électrisèrent tant de cœurs généreux et firent naître tant de héros sur le sol de la France.
Le Directoire, comme les pouvoirs précédents, fut chansonné sans pitié, ainsi que le Conseil des Anciens et celui des Cinq-Cents. L'Empire vint et la chanson, d'abord enthousiaste, fut bientôt adulatrice et enfin vengeresse. Voici ce qu'on chantait en 1815 :
Le Départ de Bonaparte Le Retour de Louis xviii
11 partira, Ce monstre que la terre, En sa fureur, pour nos maux engendra Du Tout-Puissant redoutez la colère, Vous qui servez la cause du faussaire ; Il partira (bis)
Il reviendra, Ce roi plein de clémence ; K son aspect le Corse tremblera.
Pour ramener la paix et l'abondance, Rendre la vie à notre belle France, Il reviendra (bis)
11 partira,
Ce vil anthropophage.
Qui dans le sang trop longtemps se baigna.
Braves Français ! armez-vous de courage ;
Ne craignez point son impuissante rage,
Il partira (bis)
11 reviendra Reprendre sa couronne Qu'après vingt ans l'Europe lui donna ; Alors fuira l'usurpateur du tronc.
Déjà j'entends la trompette qui sonne : 11 reviendra (bis)
En 1830, on chantait le couplet un peu rabelaisien que voici :
Le duc de Bordeaux ressemble à son père, "
Son père à sa mère et sa mère à
De là, je conclus que le duc de Bordeaux Ressemble à comme deux gouttes d'eau.
Un nommé Boulet, maître d'école à Aubenas, un enragé cambrin (i), racontait que dans un songe il avait vu Henri Vdans la lune; on fit à ce sujet une chanson dont voici un couplet :
Boulet, lou mcstre sage, S'one eïmogina Dé veïré din lo luno Henri V tout plonta ; Et l'on brida (bis) Charlé X tournoro pas.
(i) Cambrin, synonyme de chouan.
A l'arrivée de Louis-Philippe on chantait cette chanson
En l'an deux mille, Au pays de la Chine, Un roi machine En fut chassé Pour avoir trop chassé.
Celui qui le remplaça Fut un gros bcte et gras, Nommé Coco, Biribi Coco.
Le premier jour
Qu'il monta sur la planche
Fut un dimanche ;
11 parla tant
Que chacun fut content.
Le peuple, toujours bon,
Mordant à l'hameçon.
Crie comme un cornichon :
Vive Coco
Biribi Coco !
' Un jour surtout
Que sous les pieds la planche Branlait au manche, Coco butor
Se fit bâtir des forts ; Mais le peuple chinois Voyant violer les lois.
Cria pour cette fois :
A bas Coco Biribi Coco ! (i)
En 1848, on chantait beaucoup la chanson de : Charîotle la Républicaine, dont voici le refrain :
Chacun me nomme avec orgueil Charlotte la républicaine, Je suis la rose plébéienne Du café Montorgucil.
(1) Nous devons encore à l'obligeance de M. Conrieu cette chanson.
Voici une chanson, dont nous avons oublié le titre, qui eut un grand succès, après les Journées de Février 1848 ; la mémoire nous fait défaut pour le premier couplet. On verra que c'est un réquisitoire énergique contre les députés.
Vous voliez nos espèces, En niant nos droits ; Vous faisiez des bassesses.
Pour avoir des croix ; Plats valets d'antichambres, Serviles dans les chambres, Partez, indignes membres, Esclaves des rois.
Nous avons renversé la clique Et Philippe a posé sa chique.
Chantons : Vive la République !
Ça ira et ça tiendra !
Quand le peuple en souffrance Voulait se venger.
Vous abaissiez la Krance Devant l'étranger ; Poltrons autant que lâches, Vous faisiez les bravaches.
Vos habits ont des taches.
Allez les changer.
Nous avons renversé la clique, etc.
A la loi, la justice Tout sera soumis.
Nos agents de police Seront tous polis ; Nous aurons de bons maires, De braves commissaires Et des probes notaires Dans tous les pays.
Nous avons renversé la clique, etc.
Plus de Capets atroces, De cochons ventrus, Et d'assommeurs féroces Au tyran vendus !
La race abominable, Nous l'envoyons au diable, Son patron, son semblable, Nous n'en voulons plus !
Nous avons renversé la clique, etc.
En 1852, on a beaucoup chanté une jolie chanson sur la Liberté, dont nous n'avons retenu que ces deux couplets :
Elle a pâli, cette noble bannière
Que d'Orléans voyait avec effroi ;
Ils l'ont, hélas ! traînée dans la poussière.
Pour la reteindre il faut le sang d'un roi.
0 liberté, déité que j'adore, Guide mon cœur et dirige mes pas.
Pour renverser le tyran que j'abhorre.
S'il faut mourir, je n'hésiterai pas.
Non pas, pour le trépas, non pas !
Républicains, quelque soit votre peine.
N'imitez pas le flexible roseau; Loin de plier, faites comme le chêne, Tombez plutôt sous le fer du bourreau.
0 liberté, déité que j'adore.
Guide mon cœur et dirige mes pas.
Pour renverser le tyran que j'abhorre, S'il faut mourir, je n'hésiterai pas.
Non pas, pour le trépas, non pas !
On a beaucoup chanté aussi : Le Crime de Décembre, ou Napoléon le Maudit, sur l'air de Charlotte la Républicaine. En voici les cinq premiers couplets, sur neuf dont se compose la chanson :
REFRAIN
Anathcmc au lâche bandit Qui souillait, torturait la France ; Que le fer chaud de la vengeance Marque son front maudit !
Déjà saignée à blanc La fière République, Laissant tomber sa pique, Se coucha sur le flanc ; Puis elle s'endormit Et (a voyant sans force, Le bâtard du grand Corse L'étrangla dans son lit.
(Refrain)
Prince du guet-apens II avait une horde D'hommes de sac, de corde, D'escrocs, de chenapans; Tous ceux que l'or séduit.
Compagnons de ses vices, Deviennent les complices De cette œuvre de nuit.
(Refrain)
A l'heure du réveil La grande capitale De la force brutale Voit le sombre appareil ; Alors, jour de malheur.
De deuil, de honte immense.
Le massacre commence Au nom de l'empereur.
(Refrain)
Gorgés d'or et de vin, Les coquins de décembre.
Vils soldats d'antichambre.
Héros de grands chemins, Par ordre du Néron Aux flancs même des femmes Dévirginent leurs lames Pour gagner un chevron.
(Refrain)
Après eux les préfets Et la magistrature, De ce monstre parjure Se font les plats valets ; Et, comble d'impudeur !
Le clergé catholique Encense le cynique, L'assassin, le voleur.
(Refrain)
Après le mariage de l'empereur, en 1853, on chantait:
Amis du pouvoir.
Voulez-vous savoir Comment Badinguette De simple grisette, Devint par hasard Femme de César ?
On chantait aussi une belle chanson dont nous n'avons retenu que ce couplet :
Tremble tyran, ah ! tremble sur ton trône. Demain, peut-être, un peuple souverain Avec mépris foulera ta couronne, Et te coiffera du bonnet phrygien.
Nous terminons ce chapitre par le Testament de l'ex-Empereur que l'on chantait en 1870, après la capitulation de Sedan :
Pour marquer ma reconnaissance Au peuple français qui n'a rien.
Je veux aujourd'hui par avance Faire la part de tout mon bien :
Je lui lègue d'abord la guerre Qu'un ministre m'avait dictée Et dont je ne me doutais guère Qu'il put sortir la liberté.
J'offre mon cheval de bataille A l'équarrisseur de Paris, Je laisse pour ma valetaille.
De la France tout le mépris !
N'oublions pas sur cette liste, Les aboyeurs impériaux :
Je donne mon grand plébiscite, A mes braves maires ruraux !
Il faut que je me déboutonne
À donner, je veux donner tout.
Je veux à la Napolconnc
Faire grand, faire beau jusqu'au bout.
Puisque j'ouvre ma main loyale,
Prenez ce don ébouriffant,
A vous ma gloire sans rivale,
A vous ma femme et son enfant !
Ne faut-il pas que je témoigne Ma part de douces affections A tous ces chers Préfets à poigne.
Qui m'ont léché sans restriction ?
Je dois ici leur tenir compte Des services qu'ils m'ont rendus ; Je leur lègue ma part de honte Avant qu'on ne les ait pendus.
Je dois bien aussi quelque chose A tous mes riches sénateurs ; La reconnaissance m'impose De graisser ces vieux serviteurs.
A cette tribu sépulcrale, Mon cœur ne fut jamais fermé ; Donnons-lui l'aigle impériale Que la Prusse m'a déplumée.
A vous. Mameluks de la Chambre, Qui pleurez tout bas sur mon sort, Kt qui mangiez du Deux Décembre, Je fais cadeau de Rochefort.
Je clos ce testament notoire, En disant à Palikao De graver mon nom dans l'histoire Entre Sedan et Waterloo !