LA MOUCHE DE M. LETORTU
Quand monsieur Letortu se couche.
Il pense endormir son ennui ; Mais une coquine de mouche Vient bourdonner autour de hii.
Bji.
La mouche lui ^it à l'oreille :
ce I/ami, l'ami, tu n'es pas beau :
\'oyez le drôle de museau Quand il sommeille!
— Te tairas-tu, Mouche de monsieur Letortu?
-Bji.
— Que me veut cette impertinente?
Va-t'en, mouche du diable, sors!
Je n'aime pas qu'on me plaisante; Je suis grave lorsque je dors, r \
Bji.
Aussitôt la mouche de dire :
" Histrion, sois grave, tant mieux; C'est justement ton sérieux Qui me fait rire.
CHANSONS POPULAIRES. i77
— Te tairas-tu, Mouche de monsieur Letortu?
-Bji.
— Je suis riche et ne puis comprendre Cette étrange inquisition :
Si le sommeil était à vendre, J'en aurais pour un million.
Bji.
— L*ami , F ami , ton or est louche ; Ta l'as gagné , par quel moyen?
Xe le dis pas ; Dieu le sait bien ,
Et moi, ta mouche.
^Te tairas-tu.
Mouche de monsieur Letortu?
-Bji.
— Une chose me contrarie :
J'ai trop longtemps boudé le roi.
Pour servir encor ma patrie, J'accepterais un bon emploi.
Bji.
— Voyez-vous ces petits apôtres Oui servent leur bourse et le roi î Nous saurons nous passer de toi
Et de bien d'autres.
— Te tairas-tu.
Mouche de monsieur Letortu?
-Bji.
— C'en est trop, et, sur ma parole.
Tu me le paîras cette fois. »
Il se lève... La mouche vole; Mais elle est prise entre deux doigts.
Bji.
La mouche expire sans défense; Mais elle dit en bourdonnant :
« Où placeras-iu maintenant Ta conscience? )?
— Te tairas-tu, Mouche de monsieur Letortu?
LA NEVRALGIE.
Le mal que nos grossiers saenx Avaient appelé rhumatisme A pris un nom mélodieux , Grâce à notre néologisme.
Les nerfs , aux dépens des humeurs , Ont trouvé leur sphère élargie ; Ainsi font la mode et les mœurs :
Tout le monde a sa névralgie.
Dès qu'elle vous prend tête ou bras , Cette infatigable compagne Vous parcourt du haut jusqu'en bas Et de la plaiue à la montagne.
En vain la chassez-vous du sud , Au nord elle se réfugie , Insaisissable comme Jud...
Tout le monde a sa névralgie.
Hélas! n avons-nous pas aussi, Dans notre petite cervelle, Un hôte assidu, le souci, Qai voyage et se renouvelle ?
Soyez berger oa soyez roi , Toujours l'implacable vigie Vous regarde et vous dit : C'est moi.
Tout le monde a sa névralgie.
Son nom est ici vanité , Là-bas , misère et poésie , Ambition , de ce côté , De l'autre, amour et jalousie.
Traitez le mal vieux ou nouveau Par l'abstinence ou par l'orgie ; Il boit du vin, il boit de l'eau. Tout le monde a sa névralgie.
Médecins, rebouteurs de corps,
Philosophes , rebouteurs d'âmes ,
Découvrez-nous donc vos trésors
De préceptes et de dictâmes.
Vos successeurs , pour nos enfants ,
Inventeront quelque magie.
Nous sommes trop vieux de cent ans.
Tout le monde a sa névralgie.