XII INTRODUCTION
pièces XIII et XVII : dans la première, Richard de Fournival décrit avec une grâce malicieuse le sort des infortunés enfermés dans le labyrinthe d'amour ; dans l'autre, Grieviler rachète la banalité du thème par la vivacité du tour et l'originalité des comparaisons.
Les lieux communs ne manquent pas non plus dans les pièces du quatrième groupe qui flétrissent, en termes plus énergiques que choisis, l'inconstance, l'insensibilité, la cupidité des femmes, toujours prêtes à préférer un malotru riche à un prud'homme dont la bourse est plate. De quelques-unes on peut même indiquer les modèles l. Quelques autres, au contraire, échappent fort heureusement à la banalité, soit par des allusions à des faits précis (l'auteur de XXXV a été remplacé dans les bonnes grâces de sa belle par l'ami à qui il avait confié ses intérêts) 2, soit par des tours d'une naïveté, d'une brusquerie, d'une hardiesse singulières (nos XXXI, XXXII, XXXVI, XXXVIII) ; plusieurs sont en outre fort mal écrites ou versifiées. On est vraiment tenté d'y voir, comme dans certaines de ces Chansons françaises du XV* siècle, à bon droit célèbres, l'œuvre, non de professionnels, mais d'amateurs mal dégrossis, épanchant, sans souci des conventions et des convenances, des sentiments aussi violents que sincères ; elles constituent, dans notre poésie lyrique du xme siècle, si fade et compassée d'ordinaire, des exceptions à peu près uniques.
Des cinq pièces réunies dans notre seconde partie, trois seulement ont vraiment droit à l'épithète, choisie faute de mieux, de « bachiques », les nos XLII et XLV, en l'honneur du vin, et XLIII, en l'honneur de la « cervoise » ; les pièces XLII et
v. 5026-60) qui a été souvent copié à part. Même développement dans une chanson anonyme (R. 524) publiée par nous (Archivum romauîcum, III, 23 ; extrait dans Jeanroy, De nostratibus medii avipœtis, etc., p. 82).
1. Celui du n° XXVI est une amusante chanson d'Albertet de Sisteron (cf. Romania, XXVII, 148). Dans le n° XXV Richard de Fournival s'inspire fort heureusement d'une odelette d'Horace (Douce gratus tram tibi). C'est aussi une oeuvre toute artificielle que la «chanson de femme qui porte le n° XXIX.
2. C'est évidemment le nom de la femme mise en cause qui se lit en acrostiche dans le n° XXVIII.
GBNRES xili
\LI1I sont des parodies, la première d'une chanson française, l'autre du fameux Lsetabundus ; celle-ci a donc été composée, comme l'indique le choix même i.\c ce modèle, pour égayer une veillée de Noël ; c'est pour la même occasion qu'a été écrit (cela ressort du texte même) le n° XLIV, dont le modèle n'a pas été retrouvé « ; celui-ci est moins une chanson à boire qu'une exhortation, adressée à un hôte de marque, à bien traiter la joyeuse compagnie (de clercs, sans doute) admise à venir chez lui « querre Noël ».
Les pièces XXXIX-XLI présentent un caractère tout différent : dans la première et la troisième le poète associe à l'éloge de l'amour celui de la bonne chère, à la description des beautés de sa mie celle des bons repas que sa présence rendrait plus savoureux encore ; ce mélange bizarre « de poésie légère et de grasse matérialité » 2 ne s'est rencontré jusqu'à présent que dans les œuvres d'un seul poète, le gentil Colin Muset, et on peut dire que c'est bien là sa marque de fabrique K Le n° XL oppose, sous forme de petits tableaux vivement enlevés, les misères de la vie des camps aux plaisirs qui embellissent la vie courtoise ou bourgeoise, les fêtes, les tournois, et surtout les plantureux dîners servis, en hiver, auprès d'un bon feu ; ces deux thèmes apparaissent aussi, quoique plus discrètement, chez le même trouveur4. Aussi est-ce bien au joyeux et génial ménestrel que nous proposons d'attribuer ces trois pièces, qui comptent certainement
i. La forme n'en est pas, au reste, proprement lyrique ;■ chaque couplet se compose de trois distiques octosyllabiques, dont le premier est rattaché au second et le second au troisième (qui forme refrain) par un petit vers qui en annonce la rime. On trouve une forme très analogue, avec moins de régularité (et sans refrain) dans Pyrame et Thiibè, Richeut et quelques pièces bien connues de Rutebeuf (voy.Naetebus, Die nichtlynschen Strophenformen des Altfranxosischen, p. 105). Les deux pièces latines publiées par Du Méril, sous le titre de Noël des écoliers (Poésies inédites du moyen âge, p. 295-7) n'ont avec celle-ci aucun rapport de fond ni de forme. Cf. Hauréau, Notices et extraits de quelques mss. latins , II, 30.