SONNET CLIII
Je me suis arrêté dans ces plaines salées, (Jue le Rhône et la mer ballottent constamment : Là, des étangs trompeurs où brille le flamant Se courbaient devant moi les grèves désolées;
Et là les eaux partout à la terre mêlées ; Les pacages jonchés où paissent lourdement De farouches troupeaux, et le pâtre dormant Sur son bâton de houx rapporté des vallées.
Au bord du fleuve alors je retournai m'asscoir; A travers les roseaux et sous le hguier noir. Je regardai passer, abandonnée et morne.
Celte onde qui naguère allait tout engloutir. Et je dis : C'est aiiisi que la fatigue borne L'ambition toujours si fougueuse à partir.
IlHVTHMt: XIX.
Etant un soir tout seul à la fenêtre, 11 m'apparut tant d'objets merveilleux.
Que pour beaucoup j'eusse désiré d'être Avec quelqu'un, n'en croyant pas mes yeux. Je vis d'abord une blanche gazelle Sortir d'un bois : sur l'herbe encor nouvelle , Sur les buissons, le gentil animal Triait les fleurs. Moi, sans songer à mal, Je l'appelai ; mais une horrible bête Vint à sa place, et, redressant vers moi Les yeux hagards de son énorme tête.
Me répondit d'un menaçant aboi Qui me remplit de tristesse et d'eiïroi.
Je vis ensuite une voile dorée,
Oui sur la mer glissait obliquement.
Et ressemblait, par la brise échancrée.
Au blond croissant qui vogue au (irmament,
La nef montrait de grands rebords d'ivoire
Épanouis sur sa carène noire,
Et des agrès aux soyeuses couleurs,
Comme effilés dune étofle de fleurs.
Je saluais son heureuse venue.
Lorsque soudain dégorgea de ses flancs,
A bruit sinistre, une poudreuse nue
Qui se roula sur mes membres tremblants.
Et m'imprégna de miasmes sanglants.
Sur le bosquet qui coiffe la colline, Un beau laurier suspendait ses rameaux.
Le vent faisait de l'aigrette argentine Sous le soleil pétiller les émaux, Etmapportait, mêlée à la musique Des oisillons, une odeur balsamique Qui me ra\i(. Et je (\h en mon co'ur ;
Aibrc saciv, bienheureux le vaiiKjueui- Dont tes bourgeons tresseront la couronne ! Jlélas, hélas! ce n'était plus déjà Qu'un tronc noirci, gluant, et qu'environne Un lourd serpent qui vers moi s'allongea, D'où mon plaisir en horreur se changea. '
D'un rocher vert clairement égouttée, i
Tne eau d'argent liltrait dans le gazon,
Éparpillant à la rive abritée
Ses fleurs d'azur et sa fraîche chanson. i
Les chèvre-pieds turbulents, ni les pâtres
Ne hantaient point ces demeures bleuâtres :
C'étaient toujours des groupes ingénus.
Des chœurs dansants de nymphes auv bras nus; |
Mais, quand j'allai pour m'asseoir sous l'ombrage, ;
Je ne trouvai qu'un marécage infect, I
Des joncs velus, une fange sauvage, j
D'oiî m'observait quelque reptile abject, |
Et je m'enfuis à ce hideux aspect. • .
Du haut des airs descendait sur ses ailes |
Cet oiseau d'or qui naît au paradis, 1
Et l'on eut dit, à voir les étincelles !
Qui frémissaient sur ses flancs arrondis, |
Que du soleil quelque habitant splendide
Venait toucher à notre terre aride. ;
Béni sois-tu, céleste messager !
Viens te poser sur ce bel oranger ■:
Dont les parfums rappellent ta patrie ; '
Viens... Mais, grand Dieu, le phénix n'était phis j
Qu'un hibou noir, tournoyant et qui crie :
I ♦résage sombre à troubler les élus, !
Qui me laissa jusqu'en l'àme perclus. 'j
Voilà qu'enfin passe une belle dame, Dans la vallée où chanteni les oiseaux, l'.'irnii les fleurs el l'herbe qui se pâme,
Ses petits pieds seiiibleut deux tourtereaux,
Lorsque, amoureux, tour à tour ils se suivent ; I
Son ample jupe, où ses formes décrivent i
Des arcs moirés, est un tissu changeant ;
De neige et d'or; un long voile d'argent,
Flottant plus haut, dérobe son visage.
0 douce Aura, viens seconder le sort :
Avec ton souffle écarte ce nuage.
La brise alors, venant un peu plus fort, |
Me montra... quoi? La face de la Mort.
0 ma chanson, certes, tu peux le dire.
Fidèlement, dans ces six visions, j
La Muse aidant, j'ai décrit le martyre |
Qu'a fait subir h mes illusions i
Fn monde amer, plein de déceptions. i
RHYTHME XX. j
SEXTIXE.
On disait que l'amour n'était pas éternel;
Que mon àme oublierait sa pâle fiancée : j
L'abeille ranimée au regard d'un beau ciel.
Sur d'autres seins de fleurs retrouve un nouveau miel;
Mais, dans les champs amers oh tourne ma pensée,
Rien ne peut adoucir ma tristesse insensée.
J'ai bien vu dès l'abord qu'elle était insensée
Cette dévotion qui, d'un hymne éternel,
Étourdissant mon àme et glaçant ma pensée,
N'exaltait qu'une idole, indigne fiancée
Dont la bouche m'était meilleure que le miel, [
Et les yeux plus divins, plus puissants que le ciel.
Cette bouche pourtant était froide, et du ciel
Ces beaux yeux n'avaient rien que l'azur. Insensée,
Mon àme en amertume a changé tout son miel, i
Et peut-être vivra dans un trouble étfMnel. :
— 13G — Pour avoir abdiqué, pour s'être fiancée A ce marbre infécond, sans souffle ni pensée.
Tout le jour cependant présente à ma pensée. Quand la nuit, se taisant, règne au faîte du ciel, Si je m'endors enfin, la morne fiancée, Lentement se baissant vers ma couche insensée. Tient mon sein éveillé de son poids éternel. Loin sont les doux sommeils et les songes de miel.
Oh! sous des cheveux blonds, chaste ruisseau de miel
Ce front charmant aux yeux, charmant à la pensée,
Et ces lèvres que dore un sourire éternel,
Ces yeux purs où toujours on voit s'ouvrir le ciel !
Hélas, vous avez fui de ma route insensée,
De mon premier désir, ô vierge fiancée !
Et quand le sort cruel donna pour fiancée A mon désir, jadis épris d'un autre miel. Donna, pour le railler, une image insensée. Rien n'en peut détourner ni guérir ma pensée. Par ce spectre jaloux qui me cache le ciel Ma vie est condamnée au veuvage éternel,
De réternel désir suprême fiancée,
0 Mort, le ciel te rend plus douce que le miel
Poin^ ma pensée encor plus lasse qu'insensée.