RHYTHME I
A M. LE M's A. DE BELLOY.
Noble terre du Nord, ô mère des Barbares,
Mère des Nations, Si, dans le vaste cours et les élans bizarres
De leurs migrations, Tes guerriers chevelus, ces conquérants robustes,
Goths, Sicambres, Germains, Oui s'en vinrent meurtrir, au choc nu de leurs bustes,
Les oplites romains.
Jadis ont avec eux entraîné ces Génies
Turbulents, indonqttés.
Oui de ton froid climat menaient les harmonies;
Lorsque, déshérités.
S'éteignent, en tous lieux, les rejetons débil(>s
Des héros fondateurs :
Où s'en vont cependant les iiiles inutiles
Des esprits protecteurs?
As-tu, vers tes déserts, ô terre maternelle,
Dans tes forêts, autour De tes monts argentés d'une glace éternelle.
As-tu vu de retour La troupe de tes Dieux et de tes blondes Fées?
Oh ! s'il en est ainsi, Dis-moi, qu'ont ils sauvé parmi tant de trophées,
Et que t'ont-ils choisi Pour relique suprême et souvenir opime
Des quatorze cents ans De conquête, de gloire et de règne sublime,
Dont ces noms reluisants Ont cerclé pour toujours et le monde et les âges?
Puissé-je, avant ma mort Avoir, pour visiter tes retraites sauvages
Quelque répit du sort !
Alors j'irai vers toi, vieille Scandinavie,
0 mère des aïeux.
De leurs derniers enfants qu'abandonne la vie
ïe porteries adieux.
Au bord de tes grands lacs, de tes fleuves livides ,
Voyageur anxieux.
Parcourant à la nuit tes campagnes rigides.
Mon pas religieux Ira des fils de l'air surprendre l'assemblée.
C'est lorsque, dans les airs.
Comme un voile d'argent scintille la gelée,
Quand la lune, à travers Le réseau palpitant de ses blondes paupières.
Allonge ses regards.
C'est alors qu'on les voit, dans les blanches clairières,
Unir leurs vols é[)ars.
D'harmonieux appels diins 1(3 loin retentissent. Ils vont, (!l des bouleaux
Les scions eflilés sous leurs ailes t'réniissenl.
La harpe des échos Tend, sous l'archet ailé de la brise magique,
Ses cordes de cristal, Et brode, par instants, d'un cercle de musique,
L'horizon boréal.
Ils arrivent : leurs flots descendent et se pressent
Au lieu du rendez-vous. .
Des cheveux éployés les ondes (jui s'afTaissent
Tombent jusqu'aux genoux.
Sur la mousse roidie où la gelée éclose
Commence à rayonner. Des pieds charmants et nus aussi comme la rose
Posent sans frissonner ; Et le vent glacial où les Elves cambrées
Suspendent leurs essaims Baise, sans y marquer ses lèvres acérées,
La neige de leurs- seins.
Un rempart de sapins à la stature sombr«%
Oui grondent sourdement.
Et sur leurs bras ouverts drapent les \)\is sans nombre
De leur lourd vêtement.
Défend de toutes parts Lenceinte circulaire ,
Où la cour des Esprits Vient chercher pour ses jeux un innocent mystère.
Comme éveillés, surpris.
Quelques bouleaux serrés dans leur écorce blanche
S'avancent çà et là, Et Ton voit par instants leur tète qui se penche
Pour regarder. Voilà Qu'aux mélèses froissant leurs longues branches molles
Et leurs cônes nombreux.
Le givre a suspendu ses vives girandoles : D'où vient pourtant qu'entr'eux.
Au lieu de commencer leurs ébats, les Génies Causent, le front Imissé?
Ah! c'est qu'aussi pour eux les (iunsos sont liiiies.
Et le temps est passé Ofi le beau souvenir, père de Tespérance ,
Et des chansons de miel, Tressait le monde entier dans une ronde immense
Qui retournait au ciel. j
Maintenant c'est le temps des sombres élégies, 1
Des pieuY entretiens; i
C'est le temps de pleurer sur les tombes rougies, j
Les os livrt's aux chiens, |
Lu profanation de toute noble cbose, |
Et Toutrage béant ^
S'acharnant au passé qu'il déchire et qu'il ose .
Refouler au néant.
(Mnon cœur, c'est le temps où, pour venger son culte ;
Et le nom paternel, ]
Sur les lèvres d'un fils une dernière insulte j
Fait déborder le fiel ! i
Saisis ce glaive ardent que la haine te forge,
Champion du passé :
A tous ces mécréants fais rentrer dans la gorge
Leur blasphème insensé. i
Oui sait? ta force enfin a pu t'être rendue !
Dans ce loisir amer, !
Et bientôt... xMais silence : à cette heure attendue, \
Que nul accent d(; fer Ne vienne efiaroucher les notes argentines
De celai merveilleux, Que le chœur des esprits, sur les harpes divines,
Chante aux morts glorieux !
Sur un tertre élevé tron(î le roi des Fées, l
Un vieillard rayonnant, j
Dont la barbe neigeuse, aux nocturnes bou liées,
Houle à flot bouillonnant, i
Dé'cuuN raut(|uel(jiiel'ois de sa mâle i>oiti'in<î j
Les f»udnl;iti(His. ',
Sun liunt large et splendide où l'extase burine
D'austères passions, Aiguis'je en avant, porte une double branche
Du sapin le plus noir; Et, dans sa main nerveuse, est la baguette blanche.
Signe de son pouvoir.
11 fut homme jadis; il naquit d'une femme;
Mais, poëte inspiré, Sans se mêler au monde, il nourrissait son àme
D'un amour éthéré...
Emporté, jeune encore, aux bras des Invisibles,
Roi d'un peuple charmant.
Qui de chants et d'amour tisse ses jours paisibles,
Les siècles lentement Sur sa tête ont blanchi sans la rendre chenue :
Et l'immortalité.
Fiction d'ordinaire, est pour lui devenue
Une réalité.
C'est lui qui parle : — Avant que cette ère fatale,
Formidable rocher.
Où s'en vient échouer la marche triomphale
De tout royal nocher.
Sur notre empire aussi n'ait projeté son ombre,
0 mes sœurs, hàtons-nous; Mon âme dans mon sein chante un augure sombre,
Mon cœur pleure sur vous :
Ilàtons-nous, ô mes sœurs, et saluons ensemble
Ccu\ qui nous ont aimés!
Ah! la dernière nuit peut-être nous rassemble :
Sous la tombe enfermés, Les tristes descendants de nos races chéries
Ont douté de leurs noms Oubliés à l'envi par d'ingrates patries;
Mais nous nous souvenons.
Nous hôtes et gardiens de tous ces beaux rovaumes
Et, certes, vous pouvez
llocioiser sous vos draps^ magiuiiiiiiios raulùiucs,
Ces bras que vous levez :
Car vous avez quitté, votre tâche accomplie,
Le monde des vivants ; Et, l'on a beau jeter, comme un reste de lie.
Votre mémoire aux vents, On n'elïacera pas, au vaste champ des âges.
Un seul des grands sillons Creusés et fécondés par vos puissants courages.
Que vos cœurs de lions Ne s'inquiètent plus : la divine mémoire.
Ce registre éternel Où l'on ne fausse rien, sait ce qu'elle doit croire
Du mensonge mortel.
Même aux derniers venus là-haut sera comptée
Leur résignation, S'ils n'ont point dans le cœur, quand la main fut domptée.
Vendu leur nation.
Honneur aux fils pieux dont les âmes austères.
Ceintes de leur douleur.
Ont veillé, nuit et jour, au tombeau de leurs pères,
Mais aux lâches malheur!
Et le chœur, retenant la corde lente et grave
Qui pleure sous les doigts, Laisse éclater soudain l'éblouissante octave.
Et chante par trois fois :
Louange aux hommes forts dont la féconde épéo
Sur un monde a régné!
J'aix aux derwiers soutiens de la grande épopée
Qui n'ont point forligné!
On voit alors Hotter dans ces mains familières
Et monter vcih lescieux Des peuples chevaliers lesanticpies bannières,
Ces blasons radieux.
Or, aigent, sable, azur, gueules, sin()[)le, hermines.
Où vit en traits parlanis
La gloire féodale échappée au\ ruines
Des choses et des temps; Et brillent cependant d'un éclat plus splendide,
Et, d'un plus fier essor, Ont jailli, dans Fazur où leur Ange les guide,
Les trois fleurs de lis d'or !
Chanson, tu descendras la rive de la Seine :
En face d'un îlot Où s'appuie un vieux pont, et dont l'ombrage traîne
E-t bleuit sur le flot.
Tu verras un jeune homme ainsi que toi fidèle
Au culte d'autrefois, Et qui, dans tes accents, d'une àme fraternelle
Reconnaîtra la voi\ ; Mais la sienne peut seule aflermir mon courage
Dans l'arène où je cours.
Route ardue où jamais au vulgaire suffrage
On n'admet de recours.