‹ Chant du passé, 1830-1848Chapitre 49 sur 167 · RONDEAU V · texte numérisé non relu

RONDEAU V

Le giiiiy printemps a relaict sa coiiioune. L'herbe se liaulse, et l'aubespin fleiironne ; Et sur l'orée, ez ruisseaux gratieux, Le moron rouge ouvre ses petits yeux.

Des oyselets le peuple s'abandonne.

Linot, l)ouvreuil niignotement jargonne, Et quant et quant sa compaigne arraysoinie Sy se desmeine au vis à-vis des cieux Le guay printemps.

Ainçois nVt-il force et pointe si bonne Ez noirs enclos que Destresse rançonne : Je dy les cueurs sans mercy soussieux, Et qui flatris sont et demourent tieux, Colouriant ou d'hyver ou d'autumne Le guay printemps.

RHYTH.UE Vil.

CHANSON ALGÉRIEN NK.

J'ai vu venir un»; gazelle

Je ne sais d'où.

0 vous qui m'entendez, c'est elle

Qui me rend l'ou.

Son pas résonna sur la roule

Où je la voi; Et les Arabes qu'on redoute

Vinrent à moi.

u Si ce trésor était à vendn?,

Voleurs bénis, J'en donnerais, snns [)bis atlciKbe

Cent soultanis.

Oui, j'en donnerais celte sonunc :

Ce serait peu.

A ce prix, elle viendrait connue Un don de Dieu.

Quand je vois sa beauté touchante.

Ses yeux si doux^ Pour répondre à mon cœur^ je chante

Ce chant jaloux :

Qui m'entend sait qu'elle est plus belle

Que nul bijou; Et nulle femme ne vaut celle

Qui me rend fou.

Les plus hères ont vu leurs charmes

Tout obscurcis.

En vain elles ont, avec larmes,

Teint leurs sourcils.

Elle est parfaite d'élégance.

D'attrait vainqueur...

In feu plus puissant que l'absence

Briile mon cœur.

Ses sourcils m'ont lancé des flèches

Dont le poison A fait d'irréparables brèches

A ma raison.

Son front, ses sourcils, ses paupières,

Ses longs cheveux, Comme le fil des cimeterres,

Blessent les yeux.

Si, comme j'ai fait, tu t'arrêtes

A l'admirer.

Ta raison qu'en vain tu regrettes

Vient d'expirer.

Vois quelle torture cruelle Je dois soulïrii".

Oui, r;il)sence de ma gazelle Me fait mourir.

Une fois je Tai rencontrée

Sur mon chemin :

Mon âme alors fut. pénétrée

D'un feu soudain.

Si mes regards peuvent la suivre,

Comment guérir?

Ma raison, si mon cœur s'enivre.

Devra périr.

Oui, si d'espoir mon cœur s'enivi'o

Malheur à moi !

Les accès auxquels je me livre

N'ont plus de loi.

Ma tête recèle les cordes

D'un instrument, O mon esprit, que tu m'accordes

Qu'intimement.

Le violon et la guitare.

Avec le vin, Sont les délices dont je pare

A mon chagrin.

0 Ben-Roncem, à ton épaule

Je me suspends :

Porte à cette branche de saule

Mes vœux ardents.

Car Tlemsen enferme m.i vie

Sous ses remparts; Un vent funeste l'a ravie

A mes regards.

Le désir (jue j'ai de lui plaire Me tient si bien,

nue du Prophète la colère Ne m'est plus rien.

0 vous qu'invoque notre attente.

Chefs des tribus.

Vous qui demeurez sous la tente.

Guerriers élus!

Le cheik Ben-Aoualy, le sage,

M'a dit ceci :

u A Dieu reporte ton hommage

Et ton souci. »

Si les vœux dont je la tourmente

Sont repoussés, Je dirai donc à mon amante

Que c'est assez.

0 vous dont l'esprit tutélaire

Veille au Djemla, Pour qu'il me pardonne et m'éclaire,

Priez Allah !

SONNET LXVIll.

Par les sentiers tortus, sous les arches sil vaines, J'aimais à m'écarter dans l'Avril de mes jours, Soit que du vert printemps brillassent les atonies. Soit que déjà l'automne eût engourdi les plaines.

Le sang jeune et vermeil qui riait dans mes veines. De l'année inconstante égalisant le cours. Décorait ma pensée et fleurissait toujours D'espoirs mystérieux mes courses toujours vaines.

Mieux instruit maintenant, je regrette mes pas : Je sais quel est le monde et qu'on n'y trouve pas De chemin pour aller dans le pays des rêves ;

Et je préfère aussi, craignant mes souvenirs.

Les pavés turbulents et les inertes grèves

Aux frais abris, tombeaux de tous mes chers désirs

— :,(} — Kl! V TH. M h: VUI.

LKGEXDE COSAQUE.

Je ris (lu voyageur qui, sans manteau, se lie

Au soleil du printemps ; Je ris du nautonier qui dort, lorsque dévie

Sa nacelle aux autans ;

Je ris du courtisan qui cherche un sort (idèle

Dans la faveur des rois :

Mais le garçon qui croit aux serments d'une belle

Est plus fou que tous trois.

Écoutez : Jérémie avait le fier courage

Du lion des déserts; 11 était noble et beau comme un cheval sauvage,

Libre comme les airs.

Pour danser aux flambeaux, pour chasser dans la plaine.

On le citait toujours :

Sur sa lèvre pourtant le poil croissait à peine

En flocons de velours.

Entre mille beautés qui briguaient sa tendresse,

11 choisit Manymi, 1/1 plus naïve enfant que Tamoureuse ivresse

Jamais aiguillonna.

Moins blanche et moins charmante est une rose blanche.

Une fleur d'églantier; Moins leste est l'écureuil qui bondit sur la branche.

Moins flexible l'osier.

Ils s'aimèrent vraiment comme deux tourterelles.

Et brillèrent aux yeux.

Ainsi (|ue, dans l'azur, deux étoiles jumelles

Oui confondent leurs feux.

On oùt voulu percer la lune cruiie balle,

Avant d'imaginer CHi'une amante si tendre à sa loi virginale

Ne sût point se borner.

Elle fit comme une autre. Ils n'avaient point encore

Séparément marché, Et leur amour semblait tout entier les enclore,

Bien loin d'être étanché.

Hélas ! quand des combats la trompette venue

Évoquant le guerrier, Il partit, il quitta son épouse ingénue '

Et son blanc lévrier.

Dans les pleurs de ses yeux la dame était noyée,

Et perdue en son deuil.

Le chien, morne ou hurlant à gorge déployée,

Attendait sur le seuil.

La campagne finit, et le bon Jérémie,

Chez lui s'en retourna, Joyeu\, quand son château, de la colline amie,

A ses yeux rayonna.

Hourrah! Il fit gaîment retentir sa fanfare :

L'écho la reconnut; Mais seul il répondit au guerrier qui s'eflare ;

Personne n'accourut.

Il lança son cheval et vola. Dans son âme

Il les croyait tous morts.

Vide était le château : personne, homme ni femme,

Ni dedans ni dehors.

Mais le sable montrait les empreintes récentes

Des l'ers de deux chevaux ; Et des ongles d'un chien les traces bondissantes

Erraient sous les bouleaux.

Vuili^i \o, pauvre amant i^alopant do plus belle.

Et broyant le sentier :

Il apereut bientôt son idole, et, près d'elle,

Un jeune cavalier.

Et Jérémie allait, en brandissant sa lame,

Joindre le séducteur; Mais, las ! il ne tut point accueilli par la dame

Comme un libérateur.

Je Taime, cria-t-elle, en venant, comme folle,

Entre deux se jeter.

Le guerrier qu'ébahit et Tacte et la parole Ne put que s'arrêter.

Va, dit-il au jeune homme, emmène ta maîtresse.

Bientôt viendra ton tour, (iarde-toi, si tu veux conserver sa tendresse.

De la quitter un jour.

Le noble lévrier, qui retrouvait son maître,

Ne se possédait pas.

Et, bien que celui-ci semblât le méconnaître,

S'attachait à ses pas.

Vainement Manyna, de sa voix si charmante.

Voulut le retenir; 11 lui montra les dents, et la perlide amante

Se hâta d'en fmir.

Car le chien vit et meurt fidèle; mais la femme,

C'est une autre chanson :

Son cœur n'est que mensonge, et sa vie une trame

De noire trahison.

Ce que devint dès lors la coupable, ((u'importe?

Oui, qu'importe combien (Je s[>ectre survécut? Quand sa pudcuirest inorh»,

La femme n'est plus rien.

Cependant , au manoir si regretté naguère

Ne voulant plus rentrer, Jérémie est parti chercher quelque autre guerre.

Où se faire enterrer.

Comme un loup furieux, de mêlée en mêlée

Prompt à se remuer, Sur le tranchant du sabre et la lance affdée

On le vit se ruer.

Mais, pour perdre à la fois la vie et la mémouT,

Lorsqu'il s'offrait ainsi.

En place du trépas il rencontra la gloire

Dont il n'avait souci.

11 lui fallut vieillir et porter la puissance, Briller, toujours vainqueur,

Sans jamais qu'un rayon de sa magnificence Retombât sur son cœur.

Ce n'était pas l'exil, lorsque soufflait la brise

De son pays natal, Qui du vieil attaman courbait la tète grise.

Et redoublait son mal.

Non, ce qui le faisait rugir sous son nuage,

C'était le souvenir De sa cruelle erreur, et surtout une image

Qu'il ne pouvait bannir.

Toujours il revoyait sa jeune fiancée^

Dont, plus que le forfait, La magique beauté désolait sa pensée...

Chose étrange en effet

Qu'on vive ainsi captif, et qu'une âme bien née,

S'éprenant sans retour, Jusqu'au dernier moment demeure empoisonnée

Par un indijine amour!

Mais jiimais ce. grand cœur, dans sa nialo indulgence,

Un instant n'eût faibli :

Comme il avait d'abord dédaigné la vengeance,

Il dédaigna l'oubli.

11 mourut, sans avoir renié sa jeunesse,

Sans une lâcheté.

Fidèle à son amour, fidèle à sa tristesse,

Ainsi qu'à sa fierté.

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