RONDEAU V
Le giiiiy printemps a relaict sa coiiioune. L'herbe se liaulse, et l'aubespin fleiironne ; Et sur l'orée, ez ruisseaux gratieux, Le moron rouge ouvre ses petits yeux.
Des oyselets le peuple s'abandonne.
Linot, l)ouvreuil niignotement jargonne, Et quant et quant sa compaigne arraysoinie Sy se desmeine au vis à-vis des cieux Le guay printemps.
Ainçois nVt-il force et pointe si bonne Ez noirs enclos que Destresse rançonne : Je dy les cueurs sans mercy soussieux, Et qui flatris sont et demourent tieux, Colouriant ou d'hyver ou d'autumne Le guay printemps.
RHYTH.UE Vil.
CHANSON ALGÉRIEN NK.
J'ai vu venir un»; gazelle
Je ne sais d'où.
0 vous qui m'entendez, c'est elle
Qui me rend l'ou.
Son pas résonna sur la roule
Où je la voi; Et les Arabes qu'on redoute
Vinrent à moi.
u Si ce trésor était à vendn?,
Voleurs bénis, J'en donnerais, snns [)bis atlciKbe
Cent soultanis.
Oui, j'en donnerais celte sonunc :
Ce serait peu.
A ce prix, elle viendrait connue Un don de Dieu.
Quand je vois sa beauté touchante.
Ses yeux si doux^ Pour répondre à mon cœur^ je chante
Ce chant jaloux :
Qui m'entend sait qu'elle est plus belle
Que nul bijou; Et nulle femme ne vaut celle
Qui me rend fou.
Les plus hères ont vu leurs charmes
Tout obscurcis.
En vain elles ont, avec larmes,
Teint leurs sourcils.
Elle est parfaite d'élégance.
D'attrait vainqueur...
In feu plus puissant que l'absence
Briile mon cœur.
Ses sourcils m'ont lancé des flèches
Dont le poison A fait d'irréparables brèches
A ma raison.
Son front, ses sourcils, ses paupières,
Ses longs cheveux, Comme le fil des cimeterres,
Blessent les yeux.
Si, comme j'ai fait, tu t'arrêtes
A l'admirer.
Ta raison qu'en vain tu regrettes
Vient d'expirer.
Vois quelle torture cruelle Je dois soulïrii".
Oui, r;il)sence de ma gazelle Me fait mourir.
Une fois je Tai rencontrée
Sur mon chemin :
Mon âme alors fut. pénétrée
D'un feu soudain.
Si mes regards peuvent la suivre,
Comment guérir?
Ma raison, si mon cœur s'enivre.
Devra périr.
Oui, si d'espoir mon cœur s'enivi'o
Malheur à moi !
Les accès auxquels je me livre
N'ont plus de loi.
Ma tête recèle les cordes
D'un instrument, O mon esprit, que tu m'accordes
Qu'intimement.
Le violon et la guitare.
Avec le vin, Sont les délices dont je pare
A mon chagrin.
0 Ben-Roncem, à ton épaule
Je me suspends :
Porte à cette branche de saule
Mes vœux ardents.
Car Tlemsen enferme m.i vie
Sous ses remparts; Un vent funeste l'a ravie
A mes regards.
Le désir (jue j'ai de lui plaire Me tient si bien,
nue du Prophète la colère Ne m'est plus rien.
0 vous qu'invoque notre attente.
Chefs des tribus.
Vous qui demeurez sous la tente.
Guerriers élus!
Le cheik Ben-Aoualy, le sage,
M'a dit ceci :
u A Dieu reporte ton hommage
Et ton souci. »
Si les vœux dont je la tourmente
Sont repoussés, Je dirai donc à mon amante
Que c'est assez.
0 vous dont l'esprit tutélaire
Veille au Djemla, Pour qu'il me pardonne et m'éclaire,
Priez Allah !
SONNET LXVIll.
Par les sentiers tortus, sous les arches sil vaines, J'aimais à m'écarter dans l'Avril de mes jours, Soit que du vert printemps brillassent les atonies. Soit que déjà l'automne eût engourdi les plaines.
Le sang jeune et vermeil qui riait dans mes veines. De l'année inconstante égalisant le cours. Décorait ma pensée et fleurissait toujours D'espoirs mystérieux mes courses toujours vaines.
Mieux instruit maintenant, je regrette mes pas : Je sais quel est le monde et qu'on n'y trouve pas De chemin pour aller dans le pays des rêves ;
Et je préfère aussi, craignant mes souvenirs.
Les pavés turbulents et les inertes grèves
Aux frais abris, tombeaux de tous mes chers désirs
— :,(} — Kl! V TH. M h: VUI.
LKGEXDE COSAQUE.
Je ris (lu voyageur qui, sans manteau, se lie
Au soleil du printemps ; Je ris du nautonier qui dort, lorsque dévie
Sa nacelle aux autans ;
Je ris du courtisan qui cherche un sort (idèle
Dans la faveur des rois :
Mais le garçon qui croit aux serments d'une belle
Est plus fou que tous trois.
Écoutez : Jérémie avait le fier courage
Du lion des déserts; 11 était noble et beau comme un cheval sauvage,
Libre comme les airs.
Pour danser aux flambeaux, pour chasser dans la plaine.
On le citait toujours :
Sur sa lèvre pourtant le poil croissait à peine
En flocons de velours.
Entre mille beautés qui briguaient sa tendresse,
11 choisit Manymi, 1/1 plus naïve enfant que Tamoureuse ivresse
Jamais aiguillonna.
Moins blanche et moins charmante est une rose blanche.
Une fleur d'églantier; Moins leste est l'écureuil qui bondit sur la branche.
Moins flexible l'osier.
Ils s'aimèrent vraiment comme deux tourterelles.
Et brillèrent aux yeux.
Ainsi (|ue, dans l'azur, deux étoiles jumelles
Oui confondent leurs feux.
On oùt voulu percer la lune cruiie balle,
Avant d'imaginer CHi'une amante si tendre à sa loi virginale
Ne sût point se borner.
Elle fit comme une autre. Ils n'avaient point encore
Séparément marché, Et leur amour semblait tout entier les enclore,
Bien loin d'être étanché.
Hélas ! quand des combats la trompette venue
Évoquant le guerrier, Il partit, il quitta son épouse ingénue '
Et son blanc lévrier.
Dans les pleurs de ses yeux la dame était noyée,
Et perdue en son deuil.
Le chien, morne ou hurlant à gorge déployée,
Attendait sur le seuil.
La campagne finit, et le bon Jérémie,
Chez lui s'en retourna, Joyeu\, quand son château, de la colline amie,
A ses yeux rayonna.
Hourrah! Il fit gaîment retentir sa fanfare :
L'écho la reconnut; Mais seul il répondit au guerrier qui s'eflare ;
Personne n'accourut.
Il lança son cheval et vola. Dans son âme
Il les croyait tous morts.
Vide était le château : personne, homme ni femme,
Ni dedans ni dehors.
Mais le sable montrait les empreintes récentes
Des l'ers de deux chevaux ; Et des ongles d'un chien les traces bondissantes
Erraient sous les bouleaux.
Vuili^i \o, pauvre amant i^alopant do plus belle.
Et broyant le sentier :
Il apereut bientôt son idole, et, près d'elle,
Un jeune cavalier.
Et Jérémie allait, en brandissant sa lame,
Joindre le séducteur; Mais, las ! il ne tut point accueilli par la dame
Comme un libérateur.
Je Taime, cria-t-elle, en venant, comme folle,
Entre deux se jeter.
Le guerrier qu'ébahit et Tacte et la parole Ne put que s'arrêter.
Va, dit-il au jeune homme, emmène ta maîtresse.
Bientôt viendra ton tour, (iarde-toi, si tu veux conserver sa tendresse.
De la quitter un jour.
Le noble lévrier, qui retrouvait son maître,
Ne se possédait pas.
Et, bien que celui-ci semblât le méconnaître,
S'attachait à ses pas.
Vainement Manyna, de sa voix si charmante.
Voulut le retenir; 11 lui montra les dents, et la perlide amante
Se hâta d'en fmir.
Car le chien vit et meurt fidèle; mais la femme,
C'est une autre chanson :
Son cœur n'est que mensonge, et sa vie une trame
De noire trahison.
Ce que devint dès lors la coupable, ((u'importe?
Oui, qu'importe combien (Je s[>ectre survécut? Quand sa pudcuirest inorh»,
La femme n'est plus rien.
Cependant , au manoir si regretté naguère
Ne voulant plus rentrer, Jérémie est parti chercher quelque autre guerre.
Où se faire enterrer.
Comme un loup furieux, de mêlée en mêlée
Prompt à se remuer, Sur le tranchant du sabre et la lance affdée
On le vit se ruer.
Mais, pour perdre à la fois la vie et la mémouT,
Lorsqu'il s'offrait ainsi.
En place du trépas il rencontra la gloire
Dont il n'avait souci.
11 lui fallut vieillir et porter la puissance, Briller, toujours vainqueur,
Sans jamais qu'un rayon de sa magnificence Retombât sur son cœur.
Ce n'était pas l'exil, lorsque soufflait la brise
De son pays natal, Qui du vieil attaman courbait la tète grise.
Et redoublait son mal.
Non, ce qui le faisait rugir sous son nuage,
C'était le souvenir De sa cruelle erreur, et surtout une image
Qu'il ne pouvait bannir.
Toujours il revoyait sa jeune fiancée^
Dont, plus que le forfait, La magique beauté désolait sa pensée...
Chose étrange en effet
Qu'on vive ainsi captif, et qu'une âme bien née,
S'éprenant sans retour, Jusqu'au dernier moment demeure empoisonnée
Par un indijine amour!
Mais jiimais ce. grand cœur, dans sa nialo indulgence,
Un instant n'eût faibli :
Comme il avait d'abord dédaigné la vengeance,
Il dédaigna l'oubli.
11 mourut, sans avoir renié sa jeunesse,
Sans une lâcheté.
Fidèle à son amour, fidèle à sa tristesse,
Ainsi qu'à sa fierté.