SONNET LXXIII
Ainsi je transportais à mes propres ennuis
Ces plaintes d'une autre âme et d'un autre langage,
Et ranimais ainsi, d'un vivant témoignage,
(]es accents étrangers dans le siècle où je suis.
S'ils ne sont estimés d'un monde que je fuis. Qu'importe! Ils pourront vivre au delà de notre âge. Mieux que ma voix, mon cœur en garda l'héritage : J'ai su mieux les sentir que je ne les traduis.
Mais, ô vaillants efforts de l'amour qui s'épure. Combats mystérieux où l'esprit se rassure. Toujours resplendiront vos hymnes rehaussés;
Et seront pour jamais rentrés dans la poussière Tous ces chants imposteurs, s'ils ne sont insensés, Où l'on vient de nos jours honorer la matière.
UHVTHME I\.
SEXTINE.
Non loin encor de Theure où rougit la nuit sombre, En la saison des nids el des secondes fleurs, J'entrai dans un bosquet, non pour y chercher l'ombre. Mais parce qu'on voyait, sous les feuilles sans nombre. Palpiter des rayons et d'étranges couleui^, Et l'aurore au soleil y disputer ses pleui's.
Mon sang, dt^ns le trajet, teignit de quelques pleurs Les aiguillons du houx et la barrière sombre Que répine et la ronce aux vineuses couleurs Avaient lacée autour de l'asile des fleurs. Dans la clairière enlin quel m'apparut leur nombre. Alors que du fourré j'atteignis la pénombre!
Harmonieux réseau de lumières et d'ombre ! Là tous les diamants de la rosée en pleurs. Les perles à foison, les opales sans nombre. Dans la neige et dans l'or ou le rubis plus sombre. Frémissaient, et, liltrant de la coupe des fleurs. Allaient du doux feuillage argenter les couleurs.
C'est alors qu'une Fée aux charmantes couleurs. Sortant comme du tronc d'un grand chêne sans ombre. Qui défendait du nord le royaume des fleurs, Apparut à mes yeux encore vierges de pleurs. Elle me dit : Ainsi tu fuis la route sombre. Et de mes ouvriers tu veux grossir le nombre.
Contemple mes trésors, et choisis dans le nombre. Avec art, à loisir, assemble leurs couleurs. Compose ta guirlande, et, si le vent plus sombre En bannit le soleil et les sèche dans l'ombre, Répands-y de ton àme et la flamme et les pleurs : Des rayons immortels jailliront de ces fleurs.
— G4 — Je vous cueillis alors^ chères el chastes Ileurs, Et je n'ai plus tenté d'accroître votre nombre. Celle-là n'a voulu que mon sang et mes pleurs, A qui je destinais vos royales couleurs; Et je suis revenu, pour vous sauver de l'ombre, Vers la Fée elle-même, avec le cœur bien sombre.
Plus sombre en est le deuil qui s'entoure de fleurs. Lombre, pour nous calmer, a des oublis sans nombre Mais aux couleurs du jour se ravivent les pleurs.