‹ Chant du passé, 1830-1848Chapitre 55 sur 167 · SONNET LXXIV · texte numérisé non relu

SONNET LXXIV

Voici la saison que les pêches vermeilles ' Font à nos regards rire les espaliers.

Voici que des bois les guêpes, par milliers. Volent aux jardins piller les blondes treilles.

Gentils papillons et vous, chastes abeilles, Adieu. Plus de miel : les berceaux, les halliers Troquent leurs bouquets pour de rouges colliers. Déjà dans la nuit, automne, tu t'éveilles.

Les fleurs sans parfum et sans poussière d'or.

Asters, dahlias qu'on multiplie encor.

De leurs froids émaux marquètcnt le parterre.

Ah! que l'hiver vienne, et qu'on puisse du moins

Savourer en paix sa poésie austère.

Meurent des plaisirs qui veulent tant de soins!

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— Vuyageui'j d'où viens-tu? Quels soleils homicicies Dans ses canaux flétris ont dévoré ton sang? As-lu vu le désert et les sables torrides?

A l'aide du chameau, ce voyageur puissant, As-tu dans Tomboucton, la grande fourmilière. Visité du maudit le peuple noircissant?

Pour sondei' de Bramah la mystique poussière, As-tu passé rindus et le Gange invoqué, Et des tigres mogols affronté la tanière?

Ou bien, dans les forêts, cercueil de Palenqué, Des guerriers à peau rouge as tu suivi la chasse. Quand mugit des bisons le troupeau débusqué?

De Tyr et de Memphis as-tu cherché la place.

Et, dans Jérusalem, pèlerin raffermi.

Des pieds du Rédempteur as-tu baisé la trace?

— Je n'ai point voyagé, poëte ; j'ai dormi : Dans la même caverne où vint Epiménides, Si rêver c'est dormir, en dormant j'ai blêmi.

Presque au sortir des bancs, quand les désirs timides Sur mes lèvres encor bégayaient en chantant. Mes pieds ont trébuché dans ses ombres pertides.

Mon sommeil ne fut point un lepos, et pourtant. Quand j'ai rouvert les yeux au bout de vingt années, Hélas! que n'ai-je pu les fermer à l^instant!

Les fermer pour jamais! 0 splendeurs fortunées, Sourires du printemps, fleurs aux baisers divins. Et de l'onde et des airs enivrants hyménées !

Frémissante nature, o nymphes, ô sylvains. Mystérieux sentiers, ombrages des vallées. Empreintes des pieds nus au sable des ravins ;

— GG — Et sans les Irais buissons ô blancheurs dévoilées, Tressaillements de Tombre, ô bonheurs ingénus. Guirlandes du désir, illusions ailées !

Beauté, jeunesse, amour! qu'êtes-vous deveims? Sur Tonde au vert miroir j'ai penché mon visage : Mes yeux n'ont rencontré que des traits inconnus.

Des rides, un front morne, une barbe sauvage. Je me suis retourné pour voir si mon aïeul N'avait point de son spectre eflVayé mon courage ;

Ces traits c'étaient les miens. Hélas ! j'étais bien seul : Oui, seul, et pour toujours. Sur la rive dormante. Une robe agitée a froissé le glaïeul ;

Une femme a passé, non plus belle et charmante. Ramenant à longs plis autour de sa beauté Ce voile de mystère où la beauté s'augmente ;

Non, elle n'avait rien d'une divinité.

Ses pieds, en se posant, meurtrissaient la pelouse,

Et l'ennui terne et lourd marchait à son côté.

Le papillon est mort dans sa larve jalouse. Plus de chants, de parfums, de roses ni d'azur ! Éros a pour jamais renié son épouse ;

Et Zéphyr, de son vol au souflle jeune et pur, Ne la guidera plus au jardin de délices Que remplace à présent le roc stérile et dur.

Oh ! que tout est changé, poëte, et quels supplices Mes sens à chaque instant réservent à mon cœur ! Les fleurs même n'ont plus que d'inertes calices : L'abeille vainement y cherche sa liqueur. Tout m'irrite à la fois. Pourquoi, lorsque je i)asse,

Pourquoi, chez les enfants, ce silence moqueur?

Eux dont le frais sourire autrefois plein de grâce Dans les yeux des j)assants aimait à réveiller Le sourire vermeil où l'àme se délasse.

D'aiilres, en me voyant, ont fui vers le liallier. Comme si d'un pédant j'eusse été le fantôme. Que faire maintenant? A qui me conseiller? Que peut-on demander à ce triste royaume, Où riiomme embarrassé d'un éternel brouillard Semble dans le sol même enfoui comme un gnome. 0 poëte, instruis-nous, si ta voix par liasard De l'outrage commun ne s'est point ressentie, Et que le ciel encor vive pour ton regard.

Réponds : sur cette teiTe au vide assujettie,

A quoi sommes-nous bons, et que nous reste-t-il

Qui puisse remplacer notre âme anéantie?

— Oui, je te répondrai ; sans être bien subtil, Et sans avoir besoin d'interroger les astres. Mon œil de tes erreurs peut débrouiller le fil.

Le monde est innocent de tes propres désastres, 0 vieillard. Ni les flots ni la foudre des airs N'en ont point fait encor chanceler les pilastres.

Le ciel n'est pas moins bleu, ni les arbres moins veitïr Moins vive la beauté, ni l'enfance moins blonde. Que lorsqu'à leur aspect tes yeux se sont ouverts.

Les nénuphars toujours sortent du sein de l'onde, Et la mère Cybèle, aux baisers du soleil. Toujours fait ruisseler sa mamelle féconde.

Le couchant est paré de son manteau vermeil. Et la rosée encor, perlant sous la nuit brune. Du jour dans la prairie argenté le réveil.

Vois-tu sous la charmille errer, au clair de lune.

Ces couples ingénus, curieux d'écouter

Le rossignol chanteur que la foule importune?

11 est des mots charmants qu'aiment à répéter Les jeunes gens émus, et des voix éplorécs Dont les cœurs langoureux se laissent enclKuilcr.

Aii\ (léloLirs (les bosquets les belles désœuvrées Font crier le gravier sous leurs souliers légers, Et livrent leurs part'unis aux brises des soirées.

Les fleurs pleuvent encor du front des orangers; L'étamine dorée y respire et convie Aux rapides festins les essaims passagers.

Sur les rameaux pliants des fruits dignes d'envie, Des pécliès au sang pur et des raisins fleuris Promettent leurs fraîcheurs à la lèvre ravie.

Dans les bois de bouleau plus d'un regard épris Voit des nymphes au vent flotter la robe blanche, Lorsque fuit en riant leur cortège surpris.

En vain l'hiver qui vient flétrit l'herbe et la branche ; Le printemps éternel fait revivre à son tour Ses trésors que jamais l'aq+iilon ne retranche.

Voilà l'hymne charmant de bonheur et d'amour

Qui dément ton aveugle et sinistre complainte.

Mais que chacun ne chante et n'entend qu'un seul jour.

Apprends, quand une fois la jeunesse est éteinte, Que l'homme n'est plus bon qu'à se taire et dormir. Et qu'alors ses douleurs passent pour une feinte. -

L'amour seul parmi nous a le droit de gémir. On peut baigner de pleurs les pieds d'une inlidèle, La suivre, l'implorer, frissonner et blêmir;

Mais toi qui ne sais plus t'inventer une belle, Inutile vieillard, oses-tu bien parler?

l'aut-il que hnutement ta honte se révèle ?

Ues|)ecte la jeunesse, et, loin d(; la troubler. En dénigrant les l)iens dont sa force s'entoure. Dans la nuit de tes sens il vaut mieux t'exiler; Sans prétendre, insensé, qu'à ton aide on accoure, Ni (|ue les beaux vivants, les hommes vigoureux. Aux lumineux cer\eaux, aux cœurs pleins de bravoure,

Les gais adolescents de leur moustache heureux, Les volages enfants, les blanches demoiselles. Les femmes aux replis mollement amoureux.

Tous ceux pour qui le temps semble fleurir ses ailes. Se disent, pour savoir compatir à tes maux. Qu'un jour ils subiront ces atteintes cruelles.

Vois-tu, c'est par erreur, dans ses nombreux travaux. Que Dieu laisse ici-bas la créature humaine Se survivre et traîner ce pénible repos.

L'énigme est misérable et ne vaut pas la peine Qu'on en cherche le nœud et qu'on aille plus loin : Ce serait follement s'exposer à la haine.

Ne peux-tu donc en paix souffrir dans quelque coin ?

C'est ta seule ressource, et le conseil unique

Dont ton cœur oublieux ait maintenant besoin. •

Tu le savais jadis, lorsque, moins pathétique. Beau rêveur, tu jetais ton àme à tous les vents. « 0 bienheureux sommeil ! 0 conquête magique !

« Venez, joyeux amis, et vous, folles enfants : « La vie, on a beau dire, est une douce chose ; « Respirons du banquet les parfums émouvants.

u Broyons à pleines mains la verveine et la rose. « Allons, je suis Daphnis,Ménalque, et vous, mon cœur, « Damalis... Mais que veut ce visage morose?

u — Jeune homme, votre père est par là qui se meurt. « — 0 douleur! je vous suis. Adieu, jeune maîtresse. u Ah! tu vas m'oublier. — Jamais, ô mon Seigneur ! « — Eh bien, répète-moi . . . — Jeune hom me, le temps presse ! « — J'y cours. Encore adieu.— Jeunehomme, il n'estplus temps. « — llm'amauditpeut-être. — Ohnon !— Plus de tristesse.

« Nous devons tous mourir. Pour moi, quand les autans . (* Viendront de mon été disperser la couronne, « Loin d'aller de mon spectre attri,^ter le printemps.

» Je veux que mon îrépas ne dérange personne. « Qu'on dise: 11 a vécu. C'est plus qu'il ne m'en l'aut.' « Livrons-nous maintenant au bonheurqu'on nousdonne

0 vieillard, ta mémoire est restée en défaut. Tels furent tes discours : je te les restitue. Puissent-ils te garder dans un nouvel assaut,

Consoler, ralïermir ta sagesse abattue,

Et te prouver que l'homme, en dépit de l'ennui.

En dépit du désir impuissant qui te tue.

Ne doit voir à jamais que son jour d'aujourd'hui.

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