SONNET LXXV
L'égoïsme glouton et la paresse infâme
Ont chassé d'ici-bas toute haute vertu.
Dans le bourbier des sens l'homme rampe abattu :
Loin de cacher sa honte, illustre il la proclame.
On a si bien proscrit .toute céleste flamme, Que de la gloire enlin l'hymne antique s'est tu; Et le devin sacré qui du rhythme est vêtu Soulève la risée encor plus que le blâme.
S'habille-t-on de fleurs et vit-on de laurier? Va, poëte insensé, rêver dans ton grenier. Ainsi parle la foule au vil lucre adonnée.
Jeune homme, c'est ainsi que l'on aide au trajet Où s'emporte ton cœur; mais, à l'âme bien née, De se désespérer ce n'est pas un suj(»t.
— 7i — H ONDE Al VI.
Fidelle cueur, Iraictreuse clianco On souvent inesine demourance.
C'est grand caz; mais seroit-ce point Que l'une fayt l'aultre et lui doint De bien prover sa souffisance.
Parmy tout plaizir et clievance il tie fault si verde vaillance Que nuUuy ne semble à ce point Fidelle.
Qui veult avoir en soy (iance, One, mais que Destresse s'advance, Ne se tendra brave ni coint :
Ryant quand Fortune le poingt; Ains pour Liesse en nonchalance, Fi d'elle!
SONNET LXXVl.
Laissez en paix mourir le barde à l'hôpital : Car ce n'est jamais lui qui fait à son génie Épouser son cadavre, et de son agonie, A travers tous ses chants, traîner le glas fatal.
La gloire est un autel et n'est point un étal. 11 faut, quand le poëte a sa tache finie. Que désormais sa forme, intacte et rajeunie, Repose, marbre pur, au sacré piédestal.
Et des jours d'ici-bas, oh ! gardez que l'on ose
Suspendre les haillons à son apothéose.
Ne pleurez point pour lui votre fade bonheur.
Non, qu'il garde sa part des Dieux mêmes choisie ► Sur la terre le llel et là-haut l'ambroisie, La misère qui passe et réternel honneur!
SONNET LXWII.
Ce n'est pas le premier qu'ait poussé dans la tombe Le blâme insouciant d'un passant désœuvré : Beaucoup qu'on ne voit pas meurent, le cœur navré Au choc inattendu de l'injure qui tombe.
La fleur n'a pas besoin que l'orageuse trombe S'acharne à la meurtrir; le cristal épuré Éclate, aux doigts grossiers, son retour azuré ; Un grêlon est mortel à la douce colombe ;
Et moins frêles encor sont les camelUas blancs, Le verre aérien et les oiseaux tremblants, Que n'est le pauvre cœur de l'artiste candide ;
Mais la foule est l'enfant de soi-même entiché Qui brise, en se jouant, quelque ouvrage splendide. Et s'écrie aussitôt : Je ne l'ai pas touché.
SONNET LXXVin.
Pour captiver le succès fatigant.
Et de la foule obtenir la visite, N'avoir pour soi que l'appât du mérite Est d'un calcul assez extravagant;
Mais ne croyez qu'un agile intrigant.
Si nul talent déjà ne l'accrédite.
Puisse prétendre à plus de réussite.
Ni s'imposer au public arrogant.
Que faut-il donc? Des qualités nombreuses. Certain accord de souplesses heureuses, Peu de vertus, des vices modérés :
Scrutez encor la vogue littéraire ; Dans ses élus toujours vous trouverez Quelque savoir, beaucoup de savoir-faire.
SONNET LWIX.
Al) ! je garde une haine implacable et farouche Pour ces bâtards sans cœur, ces faquins décorés, D'une époque sans nom héros déshonorés, Qui de nobles motifs gargarisent leur bouche.
Vraiment, le bien public serait ce qui les touche ! Et les vils appétits dont ils sont dévorés Ne compteraient pour rien ! De grands mots arborés Banniraient le soupçon de leur conduite louche !
Comme des champignons ont poussé leurs vertus :
D'un vêtement commode ils se sont revêtus ;
Mais ils n'ont point d'amis, ils n'ont que des complices.
Leurs dupes, quelque jour, deviendront leursbourroaux. Et nous, sans prendre part à d'ignobles supplices, Nous laisserons passer la justice des sots.