‹ Chant du passé, 1830-1848Chapitre 92 sur 167 · SONNET CXXXIII · texte numérisé non relu

SONNET CXXXIII

A la ta)j|(' (lu Skalde aujourd'hui je m'assied?^,

Et je bois avec lui dans la coupe runique

La cervoise écumeuse et riiydromel antique,

Tel que dans Valhalla les fougueux Einhériers. \

J ai vu, sous le nuage et les rhythmes grossiers, '

Poindre encor le rayon de la Triade unique, i

Et se perpétuer renseignement mystique, l

A travers le symbole aux nœuds irréguliers. i

Il dit la grande lutte et la triple naissance, \

La séparation de l'abîme et des cieux.

Et le temps périssable, et l'éternelle essence; !

Car nulle part, malgré les détours captieux, ■

L'esprit humain, lié par sa propre puissance, ;

N'a pu créer un dogme en inventant des dieux. j

RHVTHME XVlll. i

— Disciple de l'Edda, Skalde érudit et grave,

Qui de la bisaïeule as scruté les récits, I

Viens, dis-nous quelque chant du mythe scandin-ive. i

Quitte tes noirs sapins, et, sous le hêtre assis, ;

Aux Francs latinisés raconte les croyances, !

Et de leurs tiers aïeux les symboles concis. i

Mais le vieillard est sombre, et d'âpres méfiances 1

Environnent son cœur : le présent odieux ]

Est venu le troubler de ses expériences. j

Vers Odin, Vil et Ve, roi suprême des cieux, '

Il n'ira point mener les runes diaphanes, !

Ni jusqu'en leurs palais interroger les dieux. ;

A quoi hon divul^iner les glorieux arcanes,

l'.t de l'ambre idéal exposer les secrets i

Au niépiis (lu vidgaire, aux regards des profanes? i

11 dit, il chantera les antiques arrêts,

Qui sur le monde errant suspendent la ruine,

Sans cesse ravivés par de nouveaux forfaits ;

Et le dernier assaut de la guerre intestine Où le Bien et le Mal se reprennent toujours, Et la solution de la double origine.

Radieux ennemi des iniques détours, Toi, des airs spacieux souverain légitime, Filsd'Odin, ô Balder, qui fais luire les jours.

Lève-toi du bûcher oii ton père sublime, Te parlant en secret, lui-même te plaça, Quand du sombre Hoedur tu devins la victiuie.

C est assez méditer le mot que te laissa. Pour consolation, le maître de la vie. Et sur lequel souvent le voyant s'exerça.

Vers les champs de Vigrid voici que te convie Plus d'un symptôme étrange, et que du Ragnarok De signes rigoureux la menace est suivie.

L'hiver, le triple hiver, qui doit dans un seul bloc Glacer le monde entier, au fond des cœurs commence, Et du combat linal il présage le choc.

Déjà des noirs géants s'e\alte la démence. Ni ton glaive, Alfader, ni le marteau de Thor Ne pulvériseront cette révolte immense ;

Ni, Freya, tes attraits avec tes larmes d'or Des Jotes en fureur n'arrêteront les armes. Iduna vainement conserve son trésor.

En vain elle t'apporte, à l'appui de tes charmes.

Les pommes de jeunesse et d'innnortalilé :

Perdus sont tous ses soins et tout l'oi- de les larmes.

— I 1 8 — Tes ailes de faucon, \um plus que ta beauté, Ne te sauveront pas du suprême carnage, 0 déesse d'amour et de fécondité!

Et toi, Frey, qui reçus la vigueur en partage, Comme ta sœur Freya plein de grâce et puissant. Ton glaive cherche encor à s'ouvrir un passage ;

C'est en vain : pour jamais le printemps est absent, Et ton sanglier d'or, au heu de la rosée, Dans ses bonds radieux ne foule que du sang.

Ases, Alphes, Vaner, votre force brisée Montre que des humains les jours sont révolus. Du grand frêne Yggdrasil la sève est épuisée.

Entre l'onde et les cieux, sur ses rameaux perclus Cesse de pulluler l'essaim des destinées, l/avenir, le présent, le passé ne sont plus;

Et vous avez vu choir de vos mains étonnées, 0 Skulda, Verdandis, Urda, graves Nornor, Le livre, la balance et la plume obstinées.

Sur le pont de Bifrost Heimdaller veille encor; Mais du céleste Asgard l'active sentinelle Pour la dernière fois a soufflé dans son cor.

L'arche où sur le rubis l'améthyste étincelle Et près de la topaze, émeraude et siiphir. Se détache des cieux et sous ses pas chancelle.

Niordur, maître des vents, roi de la mer, ^^î^gir, Ases aux blonds cheveux, dieux bons et secourable^ Et vous, blanches Disar, je vous vois accourir :

Frijiga, reine du ciel dont les mains favoraldes IMolégent les époux et les moissons des champs; Et Lofna (|ui préside aux nceuds inviolables;

Et Naiina, de Balder épouse aux traits touchants, Qui, mortelle, a gagné la couronne splendide Par ses douces vertus, dignes des plus beaux chants;

Et des vierges encor la gardienne et le guide,

Géfion ; et Saga qui, sur son bouclier, !

Grave les jugements de l'histoire rigide; '.

Et Var qui des serments et de Thonneur altier Défend l'intégrité; puis les trois Valkyries, Hilda, Mista,-Rota, propices au guerrier.

Sur leurs chevaux ailés ces vierges aguerries Descendent aux combats, et choisissent les preux Dont un trépas sanglant a dompté les furies.

Les héros dans Asgard revivent, et, sur eux, Eir, de ses douces mains versant la betterave. Répare de leurs corps l'outrage douloureux .

Mais ici le péril est plus vaste : il enclave

L'espace entier, la terre et les palais divins.

La bataille qui vient peut troubler le plus brave. ,

Ils ont, ils ont pour elle oublié leurs festins.

Ces vaillants Einhériers, ces élus magnanimes.

Le glaive ne s'est pas éloigné de leurs mains. ;

Avec eux de Trudvana abandonnant les cimes, '

Thor, sur le char doré que traînent deux boucs blancs, j

Brandissant ton miœlner, à frapper tu t'animes. |

Roidis le megingard à l'entour de tes flancs : !

Qu'il rende sous ses nœuds tes forces centuplées ;

Arme tous tes éclairs et tes foudres sanglants. \

Voici que, pour guider vos bandes rassemblées. Odin, chef des héros, le puissant Alfader, ( Hiitte du Vîilaskalf les salles constellées.

Descendu de son lione, il ap[)elle Sleipner,

Blanc clieval qui combat sous son maître, et devance,

Dans sa course au\ huit pieds, la tempête et l'éclair.

Les deux loups Freke et Gère, avides de vengeance, L'accompagnent, ainsi que ses deu\ noirs corbeaux, Munin qui se convient, Hugin, celui qui pense.

Venez tous, laissez là vos jeu\ et vos travaux. Prends le clairon au lieu de la harpe chérie : Tu n'as plus, ô Bragur, à charmer les héros.

Mimer, ton éloquence à jamais est tarie. Et Forsete, à l'appui de ses arrêts sacrés. N'ira plus invoquer ta savante industrie.

Partout, sous les efforts des Jotes abhorrés. Le noir torrent du Mal déborde sur le monde. Il n'est plus maintenant de monstres ignorés.

Tout ce que de funeste, et d'horrible et d'immonde, Avaient enveloppé les cavernes d'Utgard A bondi de l'abîme et de la nuit profonde.

A la face du jour affrontant le regard.

Les féroces géants et jusqu'aux nains diflormes

De leurs âpres déserts ont franchi le rempart.

L'espace est assourdi de hurlements énormes, Et, comme si les monts se soulevaient dans l'air, On voit partout grandir d'épouvantables formes.

Ce sont au premier rang les cruels Rimthusser Qui des glaçons du pôle ont bâti leurs armures : Et Gymer, et Beli, Ringrim, Thiasse, Thrymer;

Et des Ailes déchus les familles impures, Et c(Mjx de iNifl'elheim, le pays des frimas, Tous de l'antique Vmer aiïreuses génilures:

Hrosvelger qui, des flots soulevant les amas, Fait, de ses ailes d'aigle, éclater la tempête. Et qui remplit sa faim des restes du trépas.

Et Vaftrudner levant une orgueilleuse tête, Où, sur un tronc rocheux et de mousse épaissi, S'unit la forme humaine à celle de la héte.

Plus sauvage que tous, plus implacable aussi, Loke, le roi d'Utgard, ameute et précipite, Avec sa voix d'airain, tout ce peuple endurci.

Vous ne dédaignez pas de ramper à sa suite. Vous de Tesprit de ruse et de l'impureté Enfantements hideux, race trois fois maudite :

Fenris, loup déchaîné dont la voracité

S'attaque jusqu'aux dieux, et s'embrase, et menace

De réduire en lambeaux le ciel décapité ;

Et toi dont l'Océan avait restreint l'audace,

Serpent aux longs rephs, immense Jormungard,

Qui veux qu'enfin la terre en ton ventre s'efface ; i

Et toi, leur digne sœur, squelette au front hagard, Aux longues dents. Héla qui sans cesse dévores Les enfants des humains, les hôtes de Mitgard.

11 n'est plus cet empire aux rivages sonores,

Où fleurirent les tils du frêne et du rosier, ]

Pays des jours féconds et des belles aurores.

Sous le poids dévorant du fléau meurtrier j

La terre, et ses forêts, ses moissons, ses collines, |

A disparu broyée, aplanie en entier.

Vigrid, le champ fatal s'étend sur ses ruines, |

Immense et froide arène où viennent se heurlei- i

Les hordes des géants aux cohortes divines.

Hélas ! l'univers mèiiie a cessé d'exister. Les (lieux et les héros, déniant leur défaite, En vain contre le Mal ont tenté de lutter :

Le Mal a triomphé; sa victoire est complète, Et, vaincus et vainqueurs, tout est anéanti. Pas un des combattants n'a trouvé de retraite.

Au ventre de Fenris Odin tut englouti.

Et du géant Surtur la flamboyante épée Écrasa sous ses coups le céleste parti.

De flammes et de sang une pluie échappée A noyé tout le reste, et la vie a cessé. Le néant en a clos la terrible épopée.

Mais, en dehors des temps et des choses placé, Vidar subsiste : il est l'éternelle sagesse. Et, comme à l'avenir, il commande au passé.

Que du tombeau fatal Odin sorte et renaisse ! Que les dieux, les héros, les hommes épurés Ressuscitent, vêtus d'éternelle jeunesse.

De la lutte à jamais ils vivent délivrés.

nimleh s'ouvre pour eux, inviolable a^ile,

Ofi d'un jour sans déclin leurs yeux sont éclairés.

Le mensonge, la haine et l'impureté vile

N'ont plus même de nom dans l'univers nouveau.

Non plus que la douleur et la nuit inutile.

Tous leurs sombres agents, tout l'infâme Iroupeau De ces êtres que l'ordre et la lumière irrite Est resté dans l'oubli, son éternel tombeau;

Et le desiruclion à jamais est détruite.

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