AUX LECTEURS
Les éditeurs du nouvel ouvrage de M. de Lamartine ont cru pouvoir se permettre d'ajouter quelques notes, afin de faciliter Tintelligence de certains faits ou certaines pratiques du sacre , que le poëte n'a pu développer dans ses beaux vers.
Ces notes , ils en conviennent , ont été puisées dans un ouvrage , encore sous presse , et qui paraîtra au premier jour *. Son auteur, M. Leber, chef du premier bureau des communes au ministère de Tintérieur, a consacré plusieurs années à rendre son travail digne du public en général , et des savans en particulier. Les mêmes éditeurs, de leur côté, n'ont rien négligé pour que ce livre fût favorablement accueilli, et ce sont ces mêmes soins qui en ont retardé la publication.
* Tel est son titre : Des Cérémonies du Sacre , ou Recherches historiques et critiques sur les mœurs , les coutumes , les institutions et le droit public des Français, dans l'ancienne monarchie, i gros vol. in-8°, orné de 48 planches. Prix : 3o fr. Chez Baudouin frères, rue de Vaugirard , n" 36; et à Reims , chez Fremau fils , libraire.
La nuit couvre de Reims l'antique cathédrale.
Nous n'ajouterons point de nouvelles dissertations à tant d'autres sur les prétentions de l'église de Reims au droit exclusif de sacrer les successeurs de Clovis et de saint Louis Nous nous bornerons à faire observer que cette métropole n'a pour elle qu'un long usage qui, toutes choses égales dans la balance des considérations , doit lui mériter la préférence mais qui ne saurait, d'aucune manière , lier le monarque dans son choix.
La faction des Guise, dit le président de Thou, avait proposé aux Etats de Blois de reconnaître en principe, que nul ne pourrait être réputé roi légitime de France s'il n'avait été sacré à Reims; mais le conseil du roi, rejetant cette proposition insidieuse, décida qu'il serait injuste que l'héritier naturel et légitime de la couronne n'eût pas la liberté de se faire couronner où il jugerait à propos; et, parmi plusieurs exemples de rois qui n'avaient pas été sacrés à Reims, on cita celui de Louls-lc-Gros,"dont le sacre se fit à Orléans.
5o NOTES.
On a plusieurs exemples de sacres qui ne se sont point accomplis à Reims , ceux de Pépin , Charlemagne , Carloman , Raoul, Louis IV, Robert (suivant quelques historiens), Louis VI , Charles VII ( la première fois ) et Henri IV ; non compris les sacres appliqués à des titres autres que celui de roi de France.
NOTES. 5i
Et le prêti^e, élevaiil ia couronne en ses mains , Parle au nom du seul maître, au maître des liumains.
L'inauguration de Pépin , cette solennité qu'on s'est habitué à considérer comme le principe et le fondement du sacre, ne constitue qu'un contrat politique béni par l'Eglise suivant un usage dès-lors établi dans l'Orient ; et l'onction sainte , un rite commun à tous les fidèles, dont les ministres de la religion avaient fait une application jdus particulière et plus solennelle à la cérémonie du couronnement, ([ui n'emportait aucune idée de servitude ou de dépendance temporelle envers l'Eglise , qui laissait agir dans toute sa plénitude ou la force du droit de naissance , ou le vœu spontané de la nalion.
Nous en trouvons une preu-.e dans le couronnement de Louis-le-Débonnaire qui, sans la participation de l'Eglise, et n'obéissant qu'à l'ordre absolu de Charlemygne, prit la couronne que son père avait fait placer sur l'autel, et se la mit lui-même sur la tête en présence des États. Tuin jussit pater ut , propriis manibus , coronain quœ erat super al tare ^ elevaret, et capiti suo imponeret ( Thegan , Gestes de Louis-le-Débonnaire ); sur quoi Faucbet fait cette réflexion : « Est à noter en cet acte solennel, que Cbarlemagne, déclarant son fds
5j. notes.
empereur, n'attend point le consentement de personne làdessus , ni ne voulut qu'autre que son fils touchât à la couronne impériale pour la mettre sur son chef; chose qui semble n'avoir été faite par cet empereur sans mystère , et pour montrer qu'il ne tenait l'empire que de Dieu seul, etc. » Cela est juste, quant à l'Eglise , et rien n'est plus propre à démontrer l'indépendance de l'empereur; mais l'observation n'est pas exacte à l'égard de l'affranchissement politique ou civil; car, quelques jours avant la cérémonie , Charlemagne assembla les grands du royaume, et leur demanda à tous, depuis le premier jusqu'au dernier, s'ils avaient pour agréable qu'il déclarât son fils empereur : Intcrrogans omnes à maximo usque ad minimum , si eis p/acuisset , etc.
NOTES. 5:i
Si nous étions encore au siècle des ïni racles , La colombe, planant sur les saints tabernacles, T'apporterait du ciel le chrême de Clovis....
L'onction administrée à Clovis a-t-elle été une inauguration? ce prince a-t-il été oint comme roi ou comme chrétien ? Tout annonce que le sacre de Clovis, comme roi, est un fait supposé qui n'aurait d'autre fondement que le miracle de la sainte ampoule. Les auteurs des deux derniers siècles qui ont écrit noire histoire générale avec quelque discernement , n'ont vu, dans l'acte de la conversion de Clovis, qu'une cérémonie sacramentelle qui fit d'un roi idolâtre un monarque chrétien. Grégoire de Tours, qui rapporte les circonstances caractéristiques de cette solennité royale, ne dit pas un mot d'où l'on puisse inférer qu'il y fût question de toute autre chose que du baptême et de la confirmation de Clovis. Voici son récit : « Saint Kémi fait préparer un lavoir suivant le mode de l'immersion. Le baptistère est disposé et muni de baume* par son
* L'usage du baume et de l'huile parfumée, dans les cérémonies de la religion, tire son principe de la plus haute antiquité.
La manière de le préparer a fourni le sujet d'un traité volumineux dont parlent le patriarche Gabriel et Abulbircat, cités par Dom Chardon dans son Histoire des sacremens . Outre l'huile et le suc de diverses fleurs , dit aussi Doui Vert, Cérém. tome I, les Grecs y font entrer la cannelle,
ordre. L'église est tapissée de courtines blanches , c'est la couleur des catéchumènes , et la décoration propre à la cérémonie du baptême. Nouveau Constantin , Clovis se présente au bain sacré pour y laver sa vieille lèpre et se puriGer dans la source de vie. Là , confessant un Dieu en trois personnes, il est baptisé au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit : il reçoit enfin l'onction du chrême, et plus de trois mille Français participent aux mêmes sacremens dans la même cérémonie. »
Les traditions reçues veulent que la sainte ampoule ait été envoyée ou même apportée par le Saint-Esprit sous la forme d'une colombe; et néanmoins elle est annoncée pour la première fois dans le Formulaire de Louis-le-Jeune , comme un présent de la Divinité transmis par un ange. L'ap])arilion de l'ange est attestée par Godefroy de Yiterbe et Guillaume-le- Breton. On la retrouve encore dans la Chronique de Morigny, et dans une épitaphe de Clovis que l'on conserva long-temps à Sainte-Geneviève de Paris, comme un monument de la plus
raiiibre, le girofle, Tal «ts, la muscade, le spina-naidi, la rose rouge d'Irak et beaucoup d'auties drogues qui ne sont pas spécifiées. Le ujêine auteur ajoute quel'Eucologe des Grecs indique jusqu'à quarante espèces d'aromates et de parfum ; dont les évêqiies de celte communion font la base du Saint-Chrême. L'Église latine n'emploie plus que du baume pur. 11 n'y a que les missionnaires des pays où l'on ne peut se procurer cet aromate, h qui les canons permettent d'y substituer d'autres parliuus.
haute antiduitt' : mais !a descente de la colombe est plus conforme au rituel du sacre et à l'opinion dominante qui paraît se fonder sur les leçons d'Aimoin et d'Antonin , d'après le texte d'Hincmar.
Nous remarquerons que le grand sceau, le plus ancien de l'abbaye de Saint-Remi, portait pour effigie une colombe tenant en son bec une ampoule, ce qui prouverait que la Aersion suivie dans le rituel est d'accord avec les premières traditions.
Mais comment se lail-il que la tradition la plus ancienne de ce prodige ne se concilie point avec le plus ancien des réglemens qui l'ont consacrée? Pourquoi le sceau de Saint-Remi nous indique-t-il une colombe , et le Formulaire de Louis Vil un ange? D'où vient cette différence essentielle entre des témoignages du même temps , qui ont dû dériver d'une même source? Cette contradiction dans les écrivains qui ont parlé de la sainte ampoule plusieurs siècles après son apparition , ne serait pas moins inexplicable que le silence absolu des contemporains.
Le mode d'existence physique de ce chrême ne répondrait pas d'ailleurs à l'idée qu'on s'est formée de sa nature et de son origine. Le baume de la sainte ampoule avait tout le caractère d'un corps terrestre ; il a subi le sort des choses humaines ; il a éprouvé les altérations du temps et tous les accidens communs aux substances terrestres analo"^ues : car il a
changé de nature , s'il est d'origine divine , ou il n'a rien de divin , s'il a conservé sa première essence , puisqu'elle est d'une nature corruptible.
Le peuple , toujours porté à grossir le merveilleux et à se faire une idée exagérée des choses secrètes , croyait que la sainte ampoule n'éprouvait aucune diminution.
C'est un préjugé dont quelques historiens n'ont pas su se défendre ', mais qui est reconnu et avoué depuis long-temps par les dépositaires mêmes de la relique**. La liqueur de Saint- Rémi n'avait pas conservé son ancienne fluidité : elle était, en grande partie, desséchée ou fortement congelée, d'un rouge obscur, presque entièrement opaque, et réduite à la moitié de la capacité de la fiole, qui était de la grosseur d'une figue verte. Voici la description qu'en donne Marlot dans le Théettre d'iionneur, p. 267 : « Il semble que cette fiole soit de verre ou de cristal, laquelle, pour être remplie d'une liqueur tannée , est peu transparente à la vue ; sa grosseur est comme une figue de moyenne grandeur : elle a le col blanchâtre pour ce qu'il est vide; son bouchon est d'un taffetas rouge, et si vous y appliquiez l'odorat, elle sent tout- à-fait le baume le
* Notamment Froissart, qui dit, en parlant du sacre de Charles VI, que la sainte ampoule n'éprouvait aucune diminution.
** Elle décroît à mesure qu'on en prend, telles sont les propres paroles de Marlof, docteur en théologie, et grand-prieur de Saint-Nicaise de Reims.
plds exquis L;i liqucui- qu'elle contient n'est pas entièrement liquide , mais un peu desséchée , semblable à du fin baume congelé. H y a bien diminution d'un tiers, et non plus.
Largeur de l'ampoule, un pouce sept lignes.
Largeur du col , sept lignes et demie.
Largeur du fond, un pouce une ligne.
Longueur de la colombe, hormis la tête, deux pouces huit lignes.
Elle est posée sur un cadre d'argent doré, à l'exception de la plaque où elle est assise, qui est d'or semé de pierreries.
Longueur du cadre, trois pouces dix lignes et demie.
Largeur du cadre, trois pouces.
Longueur de l'aiguille d'or avec quoi on prend l'onction , deux pouces onze lignes.
Le cadre est sur une assiette d'argent doré , semé de pierreries, dont la bordure est d'or, où est atti;chée une chaîne d'argent , que l'abbé met à son col lorsqu'on la porte en la grande église pour le sacre »
La profanation de la sainte ampoule, brisée par des mains impies , n'en fut pas moins un véritable scandale aux yeux des gens de bien. La sainteté du dépôt, le souvenir de sa destination, l'espèce de culte que lui vouèrent une longue suite de rois , cette auréole divine dont la ceignit la pieuse croyance de nos pères, tous ces antiques et religieux prestiges qui la rat-
tachaient ;i la conservation du premier roi clirétien, n'ont pu la soustraire aux fureurs révolutionnaires. Un peu plus tard, peut-être , ils l'auraient protégée contre les atteintes de l'incrédulité, en faveur du nouveau pouvoir, et la France monarchique y aurait encore et long-temps respecté l'objet de la vénération de ses princes.
il paraît que la sainte ampoule a échappé en partie à une destruction qu'on croyait entièrement consommée. Une lettre écrite par un fonctionnaire de Reims à M. Leber, l'informe de cette particularité. On pourra lire cette lettre curieuse à la page 348 de son livre , savant et curieux à la fois. La note ci-bas nous a été donnée en communication; elle est étrangère à l'ouvrage déjà cité.
Note coinmiifiù/uée aux éditeurs.
Le 25 janvier 1S19, quinze témoins ont comparu devant M. de Chevrièrcs, procureur du roi honoiaire de Reims. M.Seraine , qui était curé de Saint-Remi de Reims, en 1793, déclara ce qui suit : Le 17 octobre 1793 , jNL HourcUe, alors olFicier municipal et premier marguillier de lu paroisse de Saint-Remi, vint chez moi, et me notifia, delà part du représentant du peuple liu/h , l'ordre de remettre le reliquaire contenant la sainte ampoule, j)our être brisé. Nous résolûmes,
M. HouicUe et niui, ne pouvant mieux faire, d'extraire de la siiinte ampoule la plus grande partie du baume qu'elle contenait. Nous nous rendîmes à l'église de Saint-Remi; je tirai le relicjuaire du tombeau du saint, et le transportai à la sacristie où je l'ouvris à l'aide d'une petite pince de fer. Je trous ai placé dans le ventre d'une colombe d"or ou d'argent doré , revêtue d'émail blanc , ayant le bec et les pâtes rouges, les ailes déployées, une petite fiole de verre de couleur rougcâtrc d'environ un pouce et demi de hauteur, bouchée avec un morceau de damas cramoisi ; j'examinai cette fiole attentivement au jour, et j'aperçus grand nombre de traits d'aiguille aux parois du vase; alors je pris dans une bourse de velours cramoisi , parsemée de fleurs de lys d'or , l'aiguille qui servait , lors du sacre de nos rois, à extraire les parcelles du baume desséché et attaché au verre; j'en détachai la plus grande partie possible , dont je pris la plus forte, et je remis la plus faible à M. Hourdle.
Suivent les détails des moyens employés par MM. Serainc et Hourelle pour la conservation de leur dépôt , et ce téaioignage a été confirmé par les déclarations qu'ont faites les autres témoins. Ces parcelles conservées ont été remises entre les mains de M. Coucy , dernier archevêque de Reims, qui les a réunies dans un nouveau reliquaire qui a été placé d;.ns ' le tombeau fle.^aint Rcmi.
Oc, NOTES.
Ces détails, qui ont été publiés , paraissent ne devoir laisser aucun doute sur leur authenticité et sur la vérité des faits qu'ils contiennent.
l'abchevéque.
Où sont-ils ces témoins des paroles des rois ? Où sont tes douze Pairs ?
LE llOI (montrant les douze pairs).
Pontife , tu les vois!
Froissart appelle les douze j)iiirs frères du royaume. Les douze pairs étaient connus avant Louis Vil ; on lit dans le roman d'Alexandre :
Elisez douze pairs qui soient compagnons,
Qui mènent vos batailles en grande dévotion. '
D'autres romanciers du même temps, entr'autres Gauthier d'Avignon , supposent que les douze pairs se trouvèrent à la bataille de Roncevaux. Louis-le-Jeune, dit Dutillet, dans son Recueil des rois de France, créa les douze pairs pour le 'sacie et couronnement de Philippe-Auguste, et pour juger avec le roi les grandes causes au parlement. Les premiers pairs royaiis érigés en tribunal national , concouraient à l'inauguration . non-seulement pour recevoir le serment du monarque et constater l'acte de prise de possession du trône , mais encore pour
juger les oppositions qui auraient pu s'ilevcr parmi les dissidens. On trouve des traces de ces fonctions priniilives dans un ancien Formulaire suivant lequel le roi , la veille de son sacre, se montrait au peuple, accompagné des pairs qui faisaient entendre ces paroles.: « Vées-cy votre roi que nous, pairs de France , couronnons à roi et à souverain seigneur , et s'il V a ame qui le veuille contredire, nous sommes ici pour en faire droit , et sera au jour de demain consacré par la grâce du Saint-Esprit, se par vous n'est contredit. »
Sois sacré! tu deviens, pai' ce royal mystère. Le maître de la terre, Le serviteur de Dieu.
A partir de la fin du 14" siècle , le sacre a constamment passé pour une cérémonie sinon indifférente, du moins indépendante de l'exercice de tous droits et de toutes prérogatives ultramontaines ou sociales. L'héritier du trône, saisi du titre de roi dès le ventre de sa mère , a toujours été réputé i oi par la seule force et dans toute la plénitude de son droit héréditaire , sans que le défaut ou l'accomplissement de l'onction pût ni le fortifier, ni l'affaiblir, ni rien changer à l'effet de la puissance royale, avant comme après la solennité. Mais on a continue d'y respecter ce caractère auguste qu'y imprime la religion. Nous n'avons pas d'exemple qu'un roi de France ait dédaigné ou négligé de se conformer à cet antique usage , lors même qu'il a cessé d'être un' sujet d'obligation politique, jusqu'aux successeurs de l'infortuné Louis XVI, qui étaient liors d'état de se faire sacrer. Il n'est pas un de nos princes qui ne se soit fait un pieux devoir d'appeler la bénédiction du ciel sur les prémices de son règne, et de courber publiquement son front aux pieds du souverain maître des empires et des rois. Jean Rely , dans un de ses discours aux Etats de
Tours, en i483, exprime ainsi son opinion au sujet du sacre : « La vertu de l'onction sacrée et des bénédictions sacerdotales et pontificales qui se font en la sainte église au couronnement des rois, quand ils sont dignement venus de lui, le font régner en paix, en joie et en prospérité, avoir longue vie, "•rande gloire et invincible sûreté, protection et garde de Dieu le créateur, et des benoits anges , de laquelle le roi est environné , défendu et gardé , etc.. . »