ODE A CRÉMAZIE
Lue par l'auteur lors de l'inauguration de son monument au carré St-Louis, à Montréal
LE long des rives du grand fleuve Le glas des morts s'est promené.
La patrie en deuil était veuve De son poète infortuné.
Partout où résonnait sa lyre,
Au souvenir de son martyre Plus d'une larme avait coulé.
Et du toit de l'humble chaumière Montait une ardente prière Pour le repos de l'exilé.
Tu fus le chantre de nos gloires, 0 barde aimé des jours anciens Où sous le poids de leurs victoires Tombaient les héros canadiens. Aimant notre terre bénie.
Tu consacrais tout ton génie, A la célébrer dans tes vers, Et tes accents patriotiques, Ressuscitant les preux antiques, Les révélaient à l'univers,
Du champ labouré par les balles Tu chantas le sanglant sillon, Et dans les luttes colossales Le fier drapeau de Carillon.
Ta muse aux aîles intrépides Dédaignant les bruits insipides Dont ton grand vol était lassé Cherchait dans un rêve sublime, Esprit planant sur un abîme, Les grandes rumeurs du passé.
Pour célébrer notre épopée, O maître, tu fus sans rival.
Saluant la croix et l'épée Tu chantas Montcam et Laval7 Saints martyrs de la colonie Héros, frères de ton génie Défilent graves sous tes yeux ; Tout ce que le passé recèle De faits sublimes se révèle A ton regard audacieux.
Un jour, flagellant ton génie, Le vent d'orage t'emporta ; Tu connus la longue insomnie Sous l'humble toit qui t'abrita.
Proscrit de la rive sereine, Tu promenas une âme pleine Des regrets qui t'ont consumé, Et quand vint l'heure déchirante Par une main indifférente Ton regard éteint fut fermé.
Sur le cercueil qui te renferme Avec nos pleurs jetons l'oubli ; Que le couvercle se referme Sans insulte à ton front pâli.
Oui, paix à ton âme chrétienne Et que l'église se souvienne Des hymnes que chantait ta voix.
Tu mérites qu'on te pardonne, Car tu portes double couronne :
Poète et martvr à la fois.
Cinq lustres sont passés depuis que le poète A trouvé dans la mort la fin de son exil Et toujours ignorants du lieu de sa retraite, Nous demandons encore ; où donc repose-t-il ?
Ne parlons point d'exil ; parole mensongère, Car le sol qui contient ce qui reste de toi Ne fut jamais, 6 barde, une terre étrangère Puisque nous lui devons et la langue et la foi.
Hélas nous nous bercions d'une vaine espérance, Comme les compagnons du vieux soldat mourant Et comme eux nous disions, le regard vers la France, Ses restes verront-ils les bords du Saint-Laurent ?
Des mains qui t'ont couché dans la fosse commune Sans regrets, sans amis, sans pompeux appareil, Dérision du sort il n'en reste pas une Pour nous marquer l'endroit de ton dernier sommeil.
Ah ! nous n'étions point là pour suivre ta dépouille Et te faire en pleurant nos suprêmes adieux, Mais une pierre ici qui défiera la rouille Vaut mieux qu'un peu de cendre au pays des aïeux
Oh ! lorsque tu sentis venir l'heure suprême Où tout être créé doit rendre compte à Dieu Loin du pays où sont tous ceux-là que l'on aime, Et sans personne à qui dire un dernier adieu,
Une angoisse profonde a dû t'étreindre l'âme De mourir loin des tiens, ignoré, méconnu ; Mais dors en paix, ô toi que la patrie acclame, Car tout un peuple ici de toi s'est souvenu,
Oui, dors paisiblement dans ta tombe ignorée, Sans craindre désormais l'oubli tant redouté, Car voici qu'une voix tardive, inespérée Te parle de réveil et d'immortalité.
Et puisque loin des tiens ta dépouille repose
Et que le marbre manque à ton humble tombeau,
Nous Y élevons ici, dernière apothéose,
Plus digne de ton nom, plus durable et plus beau. (1)
En ces temps agités de luttes politiques Où l'effort se mesure aux rêves du moment, Des cœurs épris du beau, des cœurs patriotiques Au vaincu de la vie offrent ce monument.
Et si nons élevons ce buste à ta mémoire,
Ce n'est point pour sauver ton grand nom de l'oubli
Ton œuvre te suffit pour mériter la gloire
Et vivra plus longtemps que ce marbre poli.
(i) Depuis, des mains pieuses ont découvert l'endroit où repose le poète et une pierre y marque les pleurs et le souvenir de la nation francocanadienne.
C'est pour que ta présence en cette grande ville Qui te donne aujourd'hui son hospitalité Nous fasse faire trêve à toute œuvre servile Et tourne nos regrets vers la postérité.
Oui, sois pour la jeunesse une leçon profonde, Qu'elle apprenne à chanter, qu'elle apprenne à souffrir Et sache que l'on peut par une œuvre féconde Survivre à sa poussière et ne jamais mourir.