‹ Chant du soirChapitre 6 sur 30 · A MON FRÈRE ROMÉO · texte numérisé non relu

A MON FRÈRE ROMÉO

01 qu'enleva sitôt l'appel du Tout-Puissant, 0 frère par le cœur autant que par le sang, Qui fus pendant trente ans dans des travaux austères Forcé de recopier la prose des notaires, Il me semble te voir assis et tout courbé Jusqu'au dernier moment sur le registre B, Poursuivant sans repos ta tâche journalière, Mes pins manquent depuis ta course familière,

Car tu venais souvent l'hiver comme l'été Egayer ma maison de ta franche gaîté.

Le piano privé de ton doigté d'artiste N'a plus le même son et sa note est plus triste, Et mon foyer chagrin de ton si prompt trépas, Va conserver longtemps l'empreinte de tes pas Et répéter l'écho de ta chanson joyeuse. Qui redira jamais ta mimique amuseuse, Ta riposte si vive et ton esprit gaulois, Le tout dit sans malice et sur un ton courtois ? Il me semble te voir épanchant ton génie Sur le clavier vibrant de force et d'harmonie. Le faisant tour à tour chanter, rire ou pleurer, De la gamme vainqueur sans à peine effleurer. Aux partis de plaisir toujours indispensable, Il fallait aux amis ta verve inépuisable.

C'est surtout près des tiens que j'aime à t' évoquer

Alors que tes enfants venaient tous se grouper

Pour écouter, ravis, sur l'instrument sonore,

Ces impromptus touchants qui me charment encore.

Mais ce dont j'ai gardé le plus cher souvenir,

C'est le soir de ta mort où tu les fis venir.

Que près du piano réunis tous ensemble,

Pour la dernière fois et d'une voix qui tremble.

Tu chantas avec eux la chanson de l'adieu,

Car une heure plus tard tu rendais l'âme à Dieu.

L'Envolée d'une âme

ULLE oreille ici-bas n'a pu jamais entendre

Le bruit que fait une âme en montant vers le ciel ;

Et nul regard humain n'a pu jamais surprendre

Son vol silencieux vers le trône éternel.

Mystérieux passage et minute suprême

Que l'âme doit franchir, suspendue un instant

Entre l'éternité, cet éternel problème

Et le si court séjour qu'on appelle le Temps.

Songeons sans murmurer à notre fin dernière, Laissons courir les jours, laissons s'enfuir les ans, Et tout en poursuivant notre courte carrière, N'oublions point que Die a sur les agonisants Se penche avec amour, laissant pleuvoir sa grâce Et le bonheur qui dure au lieu du Temps qui passe.

La Vengeance de l'Homme

SI loin que nous allions sur cette étroite terre, Rien ne chasse le rêve à jamais tourmenté ; C'est en vain que cherchant à scruter le mystère, Je plonge dans le vide un œil déconcerté. O que l'homme est petit quand il sonde l'abîme, Que son regard borné se perd dans l'infini ! Il aura beau gravir la plus hautaine cime, Il reste avec son rêve étrange, indéfini.

11 naît, il vit, il passe être faible, éphémère,

La nature impassible évoluant toujours,

Sans pitié pour notre être et pour notre chimère,

Tgnorante du Temps, ne compte point les jours.

Aussi l'homme, devant pareille indifférence

De tout ce qui l'entoure aspire à se venger.

Son regard vers le ciel va chercher l'espérance.

Puisque sur cette terre il paraît étranger.

Moins défiant de lui, voilà qu'il se surveille,

Et pour faire contraste à l'immobilité

De la nature, il pense, et dans son cœur s'éveille

Un immense désir de son éternité.

Il travaille avec joie afin de se survivre,

Non pas une saison mais longtemps après lui ;

Par une œuvre immortelle il espère revivre,

Et s'il y réussit sa vengeance aura lui.

Le Sommeil de Montcalm

(Lu le 25 mai 1909 à une séance de la Société Royale)

L'ECHO jetait encore aux vertes Laurentides La dernière clameur des canons homicides, Et Montcalm, le vaincu de ce duel sanglant, Oubliait la blessure ouverte dans son flanc. En mourant il pleurait la bataille perdue

Plus que le coup fatal, et son âme éperdue Croyait voir, vision étrange et sombre deuil, Tout un peuple avec lui couché dans son cercueil, Quand pour lui préparer de dignes funérailles De Québec s'écroulaient les pesantes murailles, Il pressait sui son cœur le sublime haillon Humide encor du sang des preux de Carillon. Son œil mourant voyait tout un passé de gloire Crouler avec fracas, et dans cette nuit noire, Spectre hideux dressé sur l'abîme béant, Passer Bigot l'infâme au bras de la Péan. Les pleurs du désespoir sillonnaient son visage, Car cette vision était un noir présage. Il songeait au pays noblement défendu Par cent ans d'héroïsme en une heure perdu. Et pendant qu'il voyait la noble et fi ère armée

Défiler devant lui, vaincue et décimée,

Le glas de la défaite, ébranlant le beffroi.

Répandait sur la ville et la honte et l'effroi.

La cloche si joyeuse aux époques de gloire,

Toujours accoutumée à chanter la victoire,

Et, messagère allée, en ces temps glorieux,

A convier la ville au Te Deum joyeux,

Cette cloche lui semble, ô suprême souffrance,

Sonner le dernier jour de la Nouvelle-France.

Et lui seul s'accusait, et, glorieux vaincu,

En face de la mort disait : "J'ai trop vécu,

Et pour laisser mon nom radieux dans l'histoire,

J'aurais dû disparaître après une victoire."

Et le héros mourut, mais ne mourut pas seul,

Car, Wolle, le vainqueur, couché dans son linceul,

Arrosa de son sang cet humble coin de terre.

Cadeau que le soldat faisait à l'Angleterre.

Montcalm, lui, moins heureux que son brillant rival,

Croyait voir s'écrouler l'œuvre du grand Laval.

Le désespoir troublait sa dernière pensée,

Quand, versant l'espérance à son âme oppressée,

Et des jours à venir se portant le garant,

Un ange se pencha sur le héros mourant.

" Vois, dit-il, sans remords venir ta dernière heure ;

Ton peuple survivra, qu'il triomphe ou qu'il pleure ;

Dans la tombe immortelle où tu vas sommeiller

Tu peux dormir en paix ; je viendrai t' éveiller.

Oui, quelque soit le sort de la vaillante race,

Je vois dans l'avenir que mon regard embrasse

Des revers glorieux et d'immortels succès,

Des cœurs malgré l'oubli restés toujours français.

Console-toi, Montcalm, ta gloire n'est pas morte ;

Ce sont tes restes seuls que le trépas emporte."

Et Montcalm consolé par l'envoyé des cieux

Pour son dernier sommeil s'endort moins soucieux.

Mais il était à peine enfermé sous la pierre

Que l'ange, se penchant de nouveau sur sa bière.

" L'intrépide Lévis, dit -il, pour te venger

Et reprendre la ville aux mains de l'étranger

Est sur le champ, témoin de ta noble défaite,

Resté vainqueur, et sa vengeance satisfaite,

Prêt à poursuivre encor ses puissants ennemis, Il attend la flotille et le renfort promis. Une voile apparaît, mais, espérance vaine, Le drapeau d'Albion flotte au mât de misaine. Plus d'espoir ! L'abandon ! Le brave est confondu, Car si l'honneur est sauf, le pays est perdu." Montcalm désespéré par la triste nouvelle

Rentra dans son sommeil, et l'ange de son aîle,

Effleurant doucement le lieu de son repos,

Pleura d'avoir ainsi réveillé le héros.

Puis le temps s'écoula ; de pacifiques luttes

Remplacèrent bientôt les sanglantes disputes ;

Et les nôtres luttaient sans espoir, sans secours.

L'ange ne venait point ; Montcalm dormait toujours.

Il reparut enfin et lui dit à l'oreille :

" Lorsque tu dors, ton peuple est là qui lutte et veille ;

Et pour venger ta mort, ô vaincu des glacis,

C'est un homme de paix qui combat, c'est Plessis

Qui des griefs d'un peuple a chargé son épaule.

Lui seul, se redressant devant la métropole,

Sans armes pour lutter que son verbe puissant,

Il tient tête au vainqueur, mais sans verser de sang. "

Il lui dit du prélat l'immortelle attitude

Et le peuple affranchi de toute servitude,

Orgueilleux du passé, fidèle aux nouveaux rois,

Loyal à la Couronne en défendant ses droits.

Et Montcalm, bénissant le céleste message,

Se rendort plein d' espoir. Le temps, sur son passage,

Marquant dix ans de plus sur l'éternel cadran,

La paix semble régner aux bords du Saint-Laurent.

Puis l'ange vint encor se pencher sur sa bière

Et dit : ' ' Noble Montcalm, que ton ombre soit fière ;

La race après vingt ans n'a pas dégénéré

Et conserve avec soin ton drapeau déchiré,

Car elle vient d'inscrire aux fastes de l'histoire,

Coutumière du fait, une belle victoire ;

Le cri d' alarme avait à peine retenti

Que le vieux sang français ne s'est point démenti,

Et, la Nouvelle-France, au premier cri de guerre,

Pour défendre le sol se dressa la première. Vers l'ennemi commun tous vont résolument. En face du danger, fidèles au serment, Pour sauver de l'affront le drapeau d'Angleterre Tous les cœurs vont s'unir, les haines vont se taire, Et tu peux contempler, le regard subjugé, Salaberry vainqueur aux champs de Châteauguay. " Et cinq lustres plus tard, fidèle à sa promesse, L'ange éveilla Montcalm par un cri de détresse ; Il lui conta comment, fils de la liberté, Vous tombiez pour défendre un sol ensanglanté, Comment vous répondiez aux défis de Colborne, Tyranneau dont la haîne implacable et sans borne Essayait d'étouffer dans un suprême effort Un peuple plein de vie et qui bravait la mort. Et l'ange plein d'émoi, continuant sa tâche,

Lui dit le sang qui teint le sol de St-Eustache, Le paysan qui tombe aux champs de Saint-Denis En défendant ses droits et ses foyers bénis. Puis il lui montre enfin, d'un geste d'épouvante, Se dressant dans la nuit, la hideuse charpente Comme un dernier affront fait à l'humanité. Car il faut des martyrs à toute liberté, Car tout peuple jaloux de ses nobles franchises Doit sceller de son sang les libertés conquises, Car le droit d'exister coûte cher, car il faut Que ce droit-là se paie au prix de l'échafaud. Le grand mort sanglotait, mais l'ange vint lui dire : " Attends des jours meilleurs ; je puis te le prédire. Le Franc ne mourra point ; son baptême sanglant Le rend maître à jamais des bords du Saint-Laurent. C'est une ère nouvelle aujourd'hui qui commence,

Et tout ce sang versé c'est la noble semence D'où l'on verra surgir, superbe éclosion, Une jeune, une forte et grande nation, Sur les aîles du Temps le siècle avance encore, Et pour faire oublier son orageuse aurore, Le sang d'un peuple libre a cessé de couler ; Puis de nobles tribuns ayant leur franc-parler Pour champ clos désormais choisissant la tribune, Sans crainte du pouvoir, sans haîne ni rancune, Tout en restant loyaux au maître impérieux, Se font les défenseurs d'un passé glorieux. Elgin enfin parut, le gouverneur modèle, Un homme au large cœur qui, sans être infidèle A la Couronne et sans manquer à son mandat, Sut gouverner en père et non point en soldat. Puis vint cette journée à jamais mémorable

Où, prenant pour emblème une feuille d'érable,

Les provinces, mêlant leurs divers écussons,

Un grand pays surgit de ces frêles tronçons.

Mais la Nouvelle-France est restée autonome, Et quelque soit le nom par lequel on la nomme,

Elle a su depuis lors, luttant avec succès, Conserver dans Québec son gouverneur français. Cinq lustres sont passés depuis ; toujours fidèlev L'ange encore une fois l'effleura de son aile Et lui dit : " O Montcalm, ouvre plus grands les yeux Pour contempler un fait unique et merveilleux. Vois Québec célébrer son triple centenaire, Entends des vieux canons le paisible tonnerre Saluer dans nos murs le fils du souverain, Entends vibrer dans l'air toutes les voix d'airain Pour ensemble acclamer le passé qui défile

Avec sa pompe antique et son ardeur virile.

Mais parmi les grands noms par la foule acclamés,

Parmi les plus connus, parmi les plus aimés,

Ton nom, noble vaincu, sur les lèvres voltige,

Et Carillon se dresse avec tout son prestige ;

Car depuis que la paix et la concorde ont lui,

Les ennemis d'hier, les amis d'aujourd'hui

Que la voix du passé dans ces grands jours rassemble,

Tu les vois désormais fraterniser ensemble.

De ton dernier échec ne prends plus de souci,

Car ta langue, O Montcalm, se parle encore ici.

JNon, tu n'as point perdu ce pays, c'est la France

Qui par son inertie et son indifférence,

•Oubliant que pour elle on se battait là-bas,.

Te laissa sans secours au milieu des combats.

Aussi ne pleure plus sur ta noble défaite,

Car la Nouvelle- France aujourd'hui s'est refaite Sans demander l'appui du pays des aïeux, Que nous aimons toujours comme des fils pieux, Non, ne regrettons rien, ne blâmons pas la France, Ayons toujours pour elle une même espérance Malgré son long oubli, son cruel abandon ;

Mais autant qu'elle aimons l'incomparable don Que notre peuple doit au drapeau d'Angleterre, Emblème glorieux de liberté sur terre.

Repose en paix, Montcalm, l'ange encor reviendra Et, fier de notre histoire, il te la contera. Nous écrirons encor de brillantes journées, Maintenant que l'entente unit les destinées De deux peuples amis et désormais rivaux Pour les œuvres de paix et les nobles travaux.

I«es récents événements survenus dans Ontario ont brisé les rêves du poète.

Les Angoisses de l'Homme Timide

OOUI, c'est toi qui m'appris que la vie est un songe La gloire une fumée et l'amour un mensonge, Toi qui de mon malheur artisan ténébreux, M'a caché sans pitié le secret d'être heureux. Les Muses sur mon front parfois voltigeait-elles, De ton regard tranchant tu leur coupais les ailes,

Et ta sombre ironie et ton rire moqueur Comme un souffle mortel m'ont desséché le cœur. Timide, si j'osais m'approcher d'une femme, Si chez moi s'allumait une secrète flamme, Tu me le reprochais comme on fait d'un forfait. Puis-je te pardonner le mal que tu m'as fait ? O fuis, ô fuis bien loin, ô spectre de la vie, Plus hideux que la mort, plus méchant que l'envie. Laissez-moi recueillir, quand mûrit mon été De mon bonheur détruit le peu qui m'est resté. Laisse battre mon cœur et palpiter mon âme Au souvenir ému de quelque jeune femme, Laisse-moi, je t' en prie, et si tu ne veux pas Cesser de me poursuivre et d'entraver mes pas, A ton œuvre de mort si toujours tu t'obstines Et quand je veux chanter hélas ! tu me destines

A me taire il me faut au lieu que de souffrir Pour avoir le repos demander à mourir Et, finissant des jours le douleureux problême. Retourner dans le sein du seul être qui m'aime.

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