‹ Chant du soirChapitre 8 sur 30 · L'AUTOMNE · texte numérisé non relu

L'AUTOMNE

J'AIME à voir courir vers l'automne De blancs nuages au ciel bleu, A suivre leur cours monotone Poussé par le souffle de Dieu.

Dans cette nuée aux tons roses A l'heure du soleil couchant Je vois les plus étranges choses ; Je lis un poème attachant.

Ils vont. La brise les emporte Rapide à l'horizon lointain Jetant un peu d'ombre à ma porte Par un soleil napolitain.

Quand tombe le soir sur la plaine Je ne vois qu'une frange d'or Flottant comme un flocon de laine Autour du soleil qui s'endort.

Or ce beau nuage qui passe, La brise le ramènera, Mais la jeunesse qui s'efface Jamais plus ne me sourira.

Vainement mes regrets futiles Evoqueront tous ces beaux jours.

Heureux si des œuvres utiles En avaient pu marquer le cours !

Epître à M. l'Abbé A. Gingras

MON cher, je n'ai reçu que ce matin ta lettre Où, moderne Aristarque, avec art tu sus mettre Ton sourire caustique et ton esprit frondeur Sur l'éloge amical dont rougit ma candeur.

(i) On aimait autrefois à causer en vers. I,es épîtres étaient à la mode. Heureuse mode qui a donné à la littérature des chefs-d'œuvre ! Nos poètes canadiens ont aussi cultivé ce genre. Quelques-uns de nos anciens ont gardé en portefeuille ces poésies que leur dictaient l'amitié et le culte des lettres. Nous remercions M. Adolphe Poisson, d'avoir bien voulu, sur notre demande, nous permettre de publier ici cette première épître qu'il écrivit autrefois à M. l'abbé Apollinaire Gingras. C'est un poète qui causait familièrement avec un autre poète.

I/ABBR CAMII^E ROY.

Sois pour moi ce censeur qui dans ma pâle strophe Réprimande l'adverbe et raille l'apostrophe, Fasse marcher plus vite un vers rude et pesant Comme le lourd sabot que traîne un paysan ; Surtout, sois sans merci pour la traître cheville Qui se glisse partout, se croit de la famille, Et dont le rôle est de rassembler au hasard Des vers sans liaison et composés sans art. A ce travail ardu, mon cher, sois inflexible. Aux traits de ton esprit sache donner pour cible L'hémistiche boiteux, les fautes de français. Ma Muse est l'accusée, or fais-lui son procès. Oui, sans pitié contre elle accumule les preuves : Barbarismes rusés, fautes vieilles ou neuves ; Glane partout sans peur, complète le dossier, Puis jette un froid regard sur cet amas grossier

D'où mon rêve crut voir, ô chimère cruelle !

Ma strophe s'élancer harmonieuse et belle.

Ramène désormais au sentier du bon sens

L'idée echevelée et les vers languissants ;

Que ma phrase incorrecte aille encore à l'école.

Que le pied soit moins lourd et la rime moins folle.

Enfin, que sans merci ton regard vigilant

Ne laisse rien à dire au lecteur clairvoyant.

Oh ! je ne prétends pas, mon cher, être poète ;

Je chante pour tromper l'ennui de ma retraite,

Et malgré moi, le soir, quand je suis seul, sans bruit

Le poème s'ébauche et le vers se construit.

Pendant que les amis vont, avides de gloire,

S'abreuver dans les flots grondants, moi je vais boire

A l'antique fontaine où filles et garçons

Venaient plonger leur urne et mouiller leurs chansons.

Je chante encor ; niais toi, mon cher, que fait ta lyre ?

Où donc s'en est allé cet immortel délire,

Ce feu sacré que Dieu souffle sur les mortels ?

Le Seigneur que tu sers chaque jour aux autels

T'aurait-il défendu de laisser dans un rêve

Folâtrer ton esprit ? Non, cher ami, fais trêve

Au moins pour un instant à tes travaux sacrés ;

Daigne tourner les yeux vers les monts empourprés,

Vers les ravins noyés d'ombres ou de lumières ;

Salue encor d'un chant le soleil des bruyères ;

Osse de promener un œil indifférent

Sur ce monde à la fois si petit et si grand.

Dieu te pardonnera, poète, sans nul doute

De t' arrêter parfois tout pensif sur la route,

Et d'écouter, ravi, les mille bruits divers

Et de mêler ta note au chant de l'univers.

Alors ayant rempli tes devoirs de poète, Reviens à ton autel, parle à Dieu tête à tête ; Laisse tomber sur nous, hommes désenchantés, De sévères leçons, de dures vérités.

Et s'il te reste après ces heures bien remplies Un moment de loisir, de peur que tu m'oublies, Viens vite sous mes pins, et là, tout palpitants, Nous vous ferons revivre, ô rêves de vingt ans.

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