LES BLÉS MURS
LES blés sont en émoi ; c'est l'heure des moissons. Ils entendent déjà les joyeuses chansons Du faucheur matinal qui dès l'aube s'apprête A son noble travail comme pour une fête. Maïs il passe un frisson sur les épis dorés ; Pourtant à chaque automne ils y sont préparés. Nul insecte ne vient d'une dent lente et fine
S'attaquer jour et nuit à sa frêle racine.
Nul vent ne vient courber aux guérêts assoupi»,
Dans un cruel effort, la tige des épis.
Ce qui met en émoi tous les blés de la plaine
C'est un bruit tout nouveau dont la vallée est pleine
C'est un monstre bruyant inconnu jusqu'ici
Et qui va ce matin les faucher sans merci.
Déjà le moissonneur en vainqueur se promène
Et le supplice va durer une semaine.
Blés si vite fauchés vous aimeriez bien mieux
La faux, l'antique faux si légère aux aïeux,
Dont la lamé luisante attirait la lumière
Et que l'épi mûri subissait sans colère.
Car elle travaillait sans bruit et sans effort
Au rythme clu travail d'un bras robuste et fort.
Mais ton œuvre, ô martyr, n'est point encor finie ;
Il te faudra passer par une autre agonie.
0 blé, pour être utile il faut encor souffrir ;
Songe à l'humanité qu'il te faudra nourrir ,
Qu'à nous, les affamés, il nous faut ton supplice
Pour que, devenu pain, tu sois notre délice.
Au crible du moulin, sans aucune pitié,
On te jette encor vert pour que tu sois broyé.
Tu deviendras bientôt une blanche farine
Pétrie à notre gré. Puis ce qui me chagrine
C'est qu'il te faut encor,- fine fleur de froment,
Passer sans nul repos par un nouveau tourment
Qui sera le dernier, ô victime muette ;
Chaud pour te recevoir, c'est le four qui te guette
Et qui fera de toi ce pain si nourissant
A qui l'être humain doit le plus pur de son sang.
Aux champs rien ne se perd, l'oiseau retrouve encore
— IOO —
Du grain dans les sillons, et voilà qu'il picore L'épi que la faucheuse aura laissé pour lui Et qui dans le guérèt devient le bien d' autrui. Et voici donc, ô blé, qu'ayant nourri les hommes, Tu nous fais la leçon, gaspillards que nous sommes, Puisqu'il en reste assez, perdu dans les sillons, Pour enrichir le sol, nourrir le* oisillons.
La Journée de l'Enfant