Chapitre iv
sailles et à ceux de Hampton-Court1, également dessinés par Le Nôtre.
L’aisance, rentrant à Chantilly, y ramène l’animation ; le roi et son frère s’y arrêtent souvent, mais sans apparat. Ce fut pour Jean-Casimir, roi de Pologne, que s’ouvrit l’ère des fêtes brillantes. Ce prince, qui avait attendu si longtemps l’arrivée à Varsovie de Condé et de son fils pour leur remettre la couronne, avait enfin abdiqué et venait en France rendre la visite qu’on n’avait pu lui faire dans son royaume.
M. le Prince et le duc d’Enghien allèrent jusqu’à Meaux au-devant de Sa Majesté Polonaise, qui, en arrivant au château, fut reçue au bas du degré par sa belle-sœur la princesse palatine et sa nièce la duchesse d’Enghien, Anne de Bavière, fille de la princesse palatine. Après les premiers épanchements, les hommages rendus à la chère mémoire de la feue reine Marie de Gonzague, les fêtes commencèrent et durèrent quatre jours, du i y au 17 octobre 1669. Le château était plein de monde; soupers somptueux, comédie chaque soir, chasses de tout genre. Jean-Casimir s’en alla fort satisfait2.
Un an plus tard, Monsieur et Madame, allant à Villers-
1 Palais de Hampton-Court, comté de Middlesex, Angleterre.
- Histoire des princes de Condé , par M. le duc d'Aumale, t. VII, p. 284.
C II A N T I L L
Cotterets, s’arrêtèrent à Chantilly; moins brillant, mais plus intime fut l’accueil qu’ils y reçurent, plus approprié au goût délicat de Madame, Henriette d'Angleterre. Cette princesse déploya pendant ce séjour, pour M. le Prince et le duc d’Enghien, toutes les grâces de son esprit; Condé, qui savait les apprécier, s'en montra touché et charmé1.
Dès 1671, au mois d’avril, Chantilly, quoique imparfait encore, fut en état d’ouvrir ses portes plus solennellement au roi et à toute la cour. La personne royale et les services nécessaires occupant le château presque en entier, une très petite partie de l’entourage y trouva place ; la foule immense qui composait la maison du roi et la suite fut hébergée dans les villages les plus proches, ainsi que les équipages, aux frais de M. le Prince. Rien ne fut changé au service royal, qui devait toujours rester le même. Des tentes furent dressées sur la pelouse pour les nombreuses tables que ce service comportait.
Tout reposait sur Vatel2, maître d’hôtel de M. le Prince ; « la tête de cet homme, dit Mme de Sévigné, était capable de contenir le soin d’un état ». 11 ne put cependant soutenir quelques légères erreurs qui se produisirent ; le manque de marée, en un jour maigre, fut le coup de grâce; il se
1 Histoire des princes de Condé, par M. le duc d’Aumale, t. VII, p. 286.
2 Ou plutôt François Wattel, qui était le vrai nom du célèbre maître d'hôtel.
tua, ainsi que Ton sait ; sa force d’âme n’alla pas jusqu’à supporter ce qu’il croyait un déshonneur : « On dit, écrit Mme de Sévigné, qu’il se tua à force d’avoir de l’honneur à sa manière ».
M. le Prince et M. le Duc regrettèrent beaucoup Vatel. Gourville, prévenu en toute hâte, pourvut à tout. 11 n’était pas au château, mais à la Canardière1 pour tirer des haîbrans et autres oiseaux d’eau, au petit jour. 11 fit si bien que l’on ne s’aperçut pas de la disparition du malheureux maître d'hôtel.
Mme de Sévigné, dans l’incomparable lettre que tout le monde connaît, rend compte de la magnificence des dîners, soupers, promenades dans ce lieu parfumé de jonquilles, où tout était enchanté !
Pendant les années des grands travaux, M. le Prince habitait alternativement l’hôtel de Condé à Paris, et Chantilly, qui, après le mariage du duc d’Enghien, devint sa résidence habituelle. Mme la Princesse, malade, ne quittait pas Paris; elle parut de moins en moins dans le monde, jusqu’à ce que le malheureux état de son esprit et la dureté des siens l’en éloignassent à tout jamais.
La vie de famille, nouvelle pour Louis de Bourbon, le
1 La Canardière est maintenant un quartier de la ville de Chantilly ; au xvue siècle, ce n’était qu’un marais abondant en gibier aquatique.
charmait; il savait la rendre attrayante en y apportant son esprit, son savoir, cette intelligence à laquelle rien ne restait étranger. Un entourage d’élite répondait à ces qualités. Anne de Gonzague, princesse palatine, règne à Chantilly ; elle y est souvent avec ses filles. En 1663, Anne de Bavière, la seconde de ces princesses, épouse le duc d’Enghien; cette alliance resserre encore les liens d'affection qui unissaient la Palatine à la maison de Condé. Avec l’aide de M. le Prince, elle mariera les deux filles qui lui restent : Bénédicte épouse, en 1668, Jean-Frédéric de Elanovre, et Louise-Marie, en 1671, sera mariée à Charles- Théodore Otto, prince de Salm. « En attendant, le temps passe agréablement chez M. le Prince; on y a toujours les violons, et souvent les comédiens1 ».
Louis de Bourbon appelle près de lui tout ce qui, à cette époque, est l’honneur et la gloire de la France, dans la guerre, dans les lettres, dans les arts. Corneille ne se trouvait guère dans les demeures royales ; mais le prince admirait son génie, et le poète avait gardé un souvenir reconnaissant de l’appui que le duc d’Enghien avait autrefois donné à Rodogune.
Boileau fut, le premier, admis à Chantilly ; il y avait toujours ses entrées; Condé le protégea contre plus d’un
1 Histoire des princes de Condé, par M. le duc d’Aumale, t. VII, p. 1S6.