Chapitre iv
ennemi, et « gare à qui attaquait ceux que M. le Prince avait une fois honorés de sa bienveillance. Il le fit entendre au duc de Nevers en termes fort durs ; l'étrange et bizarre neveu de Mazarin se le tint pour dit1 ».
Ce fut Boileau qui amena Racine à Chantilly, où ses tragédies furent souvent jouées. La Fontaine y vint plus tard ; il y chassait avec Boileau, dont la maladresse, à ce genre d’exercice, faisait le désespoir des officiers forestiers de M. le Prince : « J’ai cru, écrit l’un d’eux, que le retour de M. Despréaux nous ruinerait tout le pays de gibier à la quantité de coups qu’il a tirés ; il m’en coûte un baril de poudre et beaucoup de plomb, mais il n’a sceu tuer une seule pièce de gibier2 ».
Molière et sa compagnie restèrent une première fois toute une semaine à Chantilly. Ils y feront de plus longs séjours et y joueront tout leur répertoire.
La vie était donc aussi intellectuelle que brillante dans cette belle résidence, qui ne fut relativement solitaire que pendant les dernières grandes actions de guerre auxquelles Condé a attaché son glorieux nom. Aussitôt rentré dans le repos, il reprend les habitudes qu’il pratiquait depuis son retour en France.
1 Histoire des princes de Coudé, par M. le duc d’Aumale, t. VII, p. 190.
2 M. de la Rue à M. le Prince ; Chantilly, 24septembre 1673 (Archivesde Chantilly).
La cour s’arrête à Chantilly comme autrefois ; la France et F Europe y passent ; tous ont le désir de voir le « Héros » dont le monde entier a ouï les victoires. Coudé est là, grand dans le repos comme dans Faction ; il paraît à Chantilly comme à la tête des troupes. « Qu’il embellît cette magnifique et délicieuse maison, ou qu’il conduisît ses amis dans ces superbes allées, au bruit de tant de jets d’eau qui ne se taisent ni jour ni nuit, c’était toujours le même homme, et sa gloire le suivait partout. 11 n'y avait livre qu’il ne lût, il n’y avait homme excellent qu’il n’entretînt ; aussi sa conversation était un charme, parce qu’il savait parler à chacun suivant ses talents1 ». Le temps qu’il ne donne pas à la lecture, dont son incomparable mémoire ne laissait rien perdre, M. le Prince le consacre à l’achèvement des travaux du château et des parcs ; les eaux, les bois, aménagés avec une science qui se laisse deviner sans gêner la grâce, offrent un aspect merveilleux.
On voit s’élever les grandes et les petites cascades, la Gerbe2, tout cet ensemble dont les gravures nous conservent le souvenir, et dont le peu qui reste permet de juger ce que furent l’immensité des travaux et la beauté
1 Bossuet, Oraison funèbre du Grand Coudé.
- La Gerbe existe encore de nos jours.