Chapitre viii
mentané en Russie, et que le comte du Nord, devenu l’empereur Paul, prenait à sa solde l’armée de Condé.
La réception des princes russes fut la dernière des grandes fêtes données à Chantilly avant les événements qui amenèrent la dispersion de l’antique race de Condé et la destruction de la noble demeure. C’est toujours la résidence favorite, mais la séparation du duc et de la duchesse de Bourbon a troublé l’intérieur; seule la princesse Louise y apporte le charme de sa bonté pour chacun, de sa douceur, de son intelligence. Elle avait à Chantilly, comme à Paris dans le bel hôtel que son père lui avait donné, son logis indépendant, sa maison ; sa bibliothèque est son asile préféré, c’est aussi le lieu de réunion des siens. A certaines heures elle y admet son frère, son jeune neveu le duc d’Enghien; ils la distraient par leur gaîté, et, ditelle, « polissonnent ensemble comme deux enfants qu’ils sont1 ».
Le jeune duc d’Enghien, auquel la princesse Louise sa tante voua une si tendre et si fidèle affection, était né à Chantilly le 2 avril 1772 2. 11 avait huit ans à peine lors-
1 La dernière des Condé, par M. Pierre de Ségur.
2 Celui qui devint le roi Louis-Philippe était à peu prés du même âge, étant né le 6 octobre 1773. Les deux cousins causant un jour comme causent les enfants, le duc d’Enghien dit au duc de Valois (c’était le titre que portait alors Louis-Philippe d’Orléans) : « Moi, j’ai beaucoup plus d’étrennes que vous, parce que j’ai trois grandspapas, grand-papa Condé, grand-papa Orléans, et grand-papa Soubise, tandis que
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qu’eut lieu la séparation de son père et de sa mère; ce fut une des causes du tendre intérêt que la tante témoigna toujours au jeune enfant, sans compter la précoce intelligence et les qualités personnelles qu’il montra de très bonne heure.
Ce jeune prince, espoir unique de cette noble et vaillante race, fut élevé exclusivement à Chantilly; dès avant sa naissance, son grand-père avait fait construire et préparer pour lui un logis qui porte encore son nom, le château d Enghien1. Là se passèrent les premières années de sa vie et de son éducation, éducation qui développera les dons naturels les plus heureux. L’âme ardente et l’esprit rempli des glorieux souvenirs de l'aïeul dont le nom lui a été donné, il veut que ce nom illustre entre tous revive par lui d’une gloire nouvelle. A chaque heure de sa vie, à chacun de ses pas à Chantilly, il retrouve l’incomparable modèle qu’il se propose de suivre. L’histoire, la peinture, tout ce qui l’entoure, présente à sa jeune imagination les grandes actions qui s’appellent Roeroi, Thionville, Fribourg, Lens, Seneffe, et, s’il connaît les fautes de cette vie sans seconde, elles se voilent de ses éclatantes
vous n’avez que deux grands-papas, grand-papa Orléans et grand-papa Penthiévre » ; et les enfants de déplorer de n’avoir pas un plus grand nombre de grands-parents pour avoir plus d’étrennes.
1 Le long pavillon qui se voit à droite du château.
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gloires et de la grandeur de la fin. Lui, l’enfant, n’aspire qu’à être un Condé, et souhaite de toute l’ardeur de son âme les occasions de se montrer digne d’un tel sang.
A seize ans, au mois de janvier 1 788, le duc d’Enghien fut reçu chevalier des ordres du roi. Le jeune prince, dès lors, siéga au parlement parmi les pairs, et prononça pour son entrée un discours apprécié. En lui répondant, le président observa que pour la première fois le parlement voyait siéger ensemble F aïeul, le fils et le petit-fils à la cour des pairs1. En cette même année, le jeune duc d’Enghien accompagna son grand-père et son père au camp de Saint-Omer. Il 11e devait, hélas! revoir les troupes françaises que pour se trouver vis-à-vis d’elles, non avec elles. Le duc d’Enghien achevait à peine sa dix-septième année lorsque les troubles commencèrent.
Le 14 juillet 1789, la soirée s’avançait à Chantilly, lors-
1 Le duc d’Engbieu, par Henri Welschinger.
LOUIS- ANTOINE- HENRI DE BOURBON- CONDÉ , DUC D’ENGHIEN, VERS L’AGE DE 3O ANS, D’APRÈS UNE MINIATURE AD VIVUM.
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qu’un des aides de camp du prince de Condé, le chevalier d’Auteuil, se fait annoncer; admis aussitôt, il raconte d’une voix frémissante la prise de la Bastille, les massacres, les scènes horribles dont il vient d’être témoin. Sans retard, les princes s’apprêtent à rejoindre le roi, à partager ses périls. Ils partent, la princesse Louise les accompagne.
Après deux jours de violents débats, le roi acceptant le fait accompli, Condé et ses enfants, qui avaient combattu énergiquement cette politique, informèrent Sa Majesté du parti qu’ils prenaient de quitter momentanément la France ; voyant avec désespoir, disaient-ils, qu’ils ne pouvaient désormais servir la cause de la monarchie à l’intérieur du royaume, leur intention était de tenter au dehors une action plus efficace. Louis XVI ne les dissuada pas de cette résolution et reçut leurs adieux, qui furent tristes et touchants1.
Le lendemain 17 juillet, les princes et la princesse rentrèrent à Chantilly ; les préparatifs du départ se firent très vite; un dernier repas réunit la royale famille et quelques amis. Ce repas fut silencieux et triste. « Ce fut, dit d’Espinchal, un émouvant spectacle de voir l’illustre chef de la maison de Condé, le visage résolu, entouré de
1 La dernière des Coudé, par M. Pierre de Ségur.
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