Chapitre Ier
lui envoya l’assemblée de la ville le 11 novembre 1420 1 ; il ne se rendit pas à ces démarches conciliantes et continua la guerre jusqu’à sa mort, qui arriva en 1421.
Jean de Fayel avait épousé vers 1418 Jacqueline Paynel, veuve en premières noces de Pierre d’Orgemont, tué à Azincourt, dont elle avait un fils encore enfant. Après la mort de son second mari, la vicomtesse de Breteuil, menacée d’un siège, conclut une trêve avec les habitants de Senlis, et peu après rendit sa forteresse au roi et au duc de Bourgogne.
La dernière des d’Orgemont, et leur seule héritière, épousa Jean II de Montmorency; leur fils Guillaume devint seigneur de Chantilly et fut père de celui qui s’appela le connétable Anne de Montmorency.
Anne de Montmorency naquit à Chantilly le 1 5 mars 1492. Elevé presque constamment auprès du roi François Ier, comblé de biens et d’honneurs par trois rois, Anne de Montmorency connut cependant les amertumes de la disgrâce ; il revenait alors à Chantilly, occupant les loisirs que lui créait son éloignement de la cour à embellir sa demeure, sans détourner son attention des événements politiques qui se succédaient.
La mort de François Ier le rappela près de Henri II,
1 Archives de Senlis, BB n, folio 112.
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son ami de tout temps; puis il fut de nouveau réduit à l’inaction par le funeste coup de lance de Montgomery, qui posa la couronne sur la tête de François II. Chantilly bénéficia de cette retraite du connétable et commença à se transformer. Les forêts sont percées des routes immenses que l’on admire encore aujourd’hui; les limites du domaine sont déterminées par ces bornes aux armes de Montmorency que l’on retrouve parfois et qui furent l’objet des recherches du Prince qui de nos jours posséda cette terre; plusieurs de ces bornes, rapportées des forêts par son ordre, entourent la statue du connétable sur le terre-plein qui fait face au château. La demeure féodale devint le sanctuaire de toutes les magnificences dont l’époque de la Renaissance nous a laissé de si notables souvenirs. Les bâtiments, remarquablement beaux, nous sont connus par les précieuses gravures de Ducerceau.
Le connétable réunit alors cette collection de livres précieux qui deviendra le « cabinet des livres » de Chantilly. Pour l’ameublement du logis, il convoque les plus éminents artistes français et italiens. Quelques années après la mort du connétable, un Anglais voyageant en France, lord Herbert de Cherbury, a laissé une description des merveilles de ce lieu « plein de délices »
et de l’hospitalité royale qu’offraient à leurs hôtes les seigneurs de ce domaine, superbe et charmant tout à la fois. Lord Herbert décrit le château, qui, malgré sa splendeur, garde pourtant un noble aspect de guerre ; il dit les ameublements somptueux, les peintures rares, les statues qui ornent la demeure et les jardins, admire
qui baignent les murailles et dans lesquelles on voit de si belles carpes, brochets, etc. Ce qui charme surtout le voyageur, c’est la forêt aux avenues sans fin tracées avec une science qui les rend incomparables pour la chasse à courre et l’exercice du cheval. Ne dirait-on pas la description de ce que nous avons
les eaux limpides
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chaque jour sous les yeux, quoique cette description date de 1600?
Le connétable Anne fut sans contredit un des premiers veneurs de son temps, si ce n'est le premier. Quand la guerre lui laissait quelques loisirs, il revenait à Chantilly retrouver ses équipages de vénerie. Très jaloux de ses chasses, il écrivait de Chantilly : « J’ai esté adverti que le comte de Dammartin a pris un cerf dans la forest de céans pendant que j’estois à Cambray, et qu’il l’avoit baillé aux chiens au bois de M. de Beauvais, qui est à une lieue d icy. Je n’ay pu consentir que la chose demeure ainsi, car nul n’a le droit de chasser ny prendre beste en ma forest ; et si le Roy le souffre de prendre les cerfs en la forest de Hallate, je ne puis pas le souffrir en la mienne » L
L’esplanade sur laquelle se trouve maintenant la statue du connétable Anne date de 1538. De nos jours, lors de la restauration du château, on découvrit, dans les voûtes qui existent sous cette esplanade, la cheminée du corps de garde qui surveillait les abords de la place ; on y voyait encore un reste d’écusson aux armes et couleurs de Montmorency. Ce corps de garde était une petite construction qui figure dans les gravures de Ducerceau.
La vie du connétable Anne, si grande, si remplie
1 Les grandes chasses du xvie siècle , par le comte 1 1 de La Ferrière.
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d’actions d’éclat, comblée de tant d’honneurs, se termina par une mort non moins glorieuse ; il tomba les armes à la main, à la bataille de Saint-Denis, io novembre 1 5 67, mortellement atteint par le coup de pistolet d’un soldat écossais ; quoique mourant, il se défendit avec vigueur et blessa son adversaire1. Ce soldat s’appelait Stuart, sans doute du clan de ce nom, sans appartenir à la royale famille ; il fut depuis pris à Jarnac, et réclamé par le marquis de Villars, qui le tua pour venger le connétable.
Anne de Montmorency succomba aux suites de sa blessure le lendemain de la bataille, 1 1 novembre ; il mourut à Paris avec un héroïque courage et une grande piété. La dépouille mortelle fut portée à Montmorency, où Madeleine de Savoie, sa femme, lui éleva un magnifique tombeau resté inachevé.
François, fils aîné du connétable Anne, lui succéda au titre de duc de Montmorency et de seigneur de Chantilly. 11 avait été fiancé à Jeanne de Piennes, sœur du premier duc d’Halluyn et fille d’honneur de la reine Catherine de Médicis ; il passa même pour l’avoir épousée secrètement ; mais le roi et le connétable refusèrent tout consentement à ce mariage. Après mille vicissitudes, François fut obligé d’épouser Diane, légitimée de France,
1 Papiers inédits de Saint-Simon.
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fille du roi Henri II et veuve à dix-huit ans d’Horace Farnèse, duc de Castro. Elle fut entièrement dévouée à son mari et aux Montmorency, les servit constamment auprès du roi son père et de ses frères. Diane aimait passionnément la chasse ; les forêts de Chantilly et le goût des Montmorency pour ce noble exercice lui permettaient de s’y livrer sans contrainte. Brantôme dit d’elle : « Je pense qu’il n est pas possible que jamais dame ayt été mieux à cheval ni de meilleure grâce ». Non seulement elle brillait à la chasse à courre, mais elle était habile en fauconnerie ; elle écrit à son beau-frère Damville, qui lui avait envoyé un tiercelet de faucon : « Il est fort beau, un peu dégoûté, mais je crois que ce n’est que du rhume ; nous en ferons quelque chose de bon »'.
François de Montmorency mourut à quarante-huit ans, à Écouen, sans postérité, empoisonné, dit-on (6 mai 1 579)2; son frère Henri hérite alors du titre de duc de Montmorency et de la seigneurie de Chantilly.
Il se signala dans toutes les guerres de son temps, fut créé maréchal de France à trente-deux ans, et connétable à cinquante-neuf. 11 avait épousé en premières noces Antoinette de Fa Marck, fille de Robert de Bouillon,
1 Les grandes chasses du xvie siècle, par le comte H. de La Ferrière.
- Papiers et notes inédits de Saint-Simon, publiés par M. Faugère.
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seigneur de Sedan, maréchal de France, et de Françoise de Brézé; elle fut mariée à Écouen le 26 janvier 1558, et mourut au château de Pézenasà trente-neuf ans, en 1591, Montmorency étant gouverneur du Languedoc ; c’était une femme d’une rare vertu et passionnément aimée de son mari, qui cependant se remaria en 993 et épousa Louise de Budos, veuve sans enfants de Jacques de Gramont; elle était fille aînée de Charles de Budos, vicomte de Portes, et de Catherine de Clermont-Montoison. Mariée à Agde le 29 mars 1593, elle mourut à Chantilly le 26 septembre 1 5 98 , à vingt-trois ans, laissant un fils qui fut le dernier duc de Montmorency de cette branche, et une fille qui devint la princesse de Condé, mère de M. le Prince le héros1. Henri de Montmorency se remaria une troisième fois à Laurence, fille de Claude de Clermont-Montoison et de Louise de Saint-Simon ; cette Laurence était sœur de la mère de Louise de Budos.
On lit dans les écrits de Saint-Simon des choses étranges sur ces deux derniers mariages. Sous l’autorité de l’incomparable écrivain, nous les reproduisons ici, Chantilly étant le théâtre de ces extraordinaires événements : « Ces choses si étranges et qui se sont conservées par une tradition si exacte et si autorisée dans la maison
1 Papiers et écrits inédits de Saint-Simon.
de Condé, et dans celle de Saint-Simon, à laquelle ces deux femmes sont alliées, n'ont été écrites nulle part que l’on sache. On les tient de la bouche de M. le prince de Conti, le Gennanicus; il en était persuadé parce qu’il les tenoit de M. le Prince, son beau-père, et de M. le Prince le héros, son oncle. C’est donc sur ces témoignages si considérables que l’on conserve ici cette anecdote, sans rien asseurer que la vérité de ces témoignages. Voicy très exactement cette étrange histoire 1 :
« Louise de Budos, jeune vefve de dix-huit ans, estoit avec sa mère auprès de la première femme du connestable lorsqu’elle mourut (on l’appelle ici connestable pour abréger, quoiqu’il ne le fut que deux ans après). La mère et la fille, se promenant au dehors du chasteau de Pézenas, trouvèrent une pauvre femme tenant un petit enfant, qui leur demanda l’aumosne. La mère refusa ; la fille, touchée du petit enfant, obligea sa mère à donner quelque chose. La pauvre femme remercie, dit que l’aumosne ne sera pas perdue si elles veulent, leur persuade enfin que la fille accepte d’elle une petite bague qu’elle luy présente et qu elle fasse en sorte de la passer au doigt du connestable. Ce conseil fut tost et de point en point suivi et le connestable espousa Louise de Budos.
1 Papiers et écrits de Saint-Simon, t. V, p. 155.
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« Plus de cinq ans après leur mariage, qui fut très heureux, Louise de Budos se trouvant seule à Chantilly avec sa tante et le comte de Cramait, elle leur parut si triste qu'ils craignirent qu’elle n’eust receu quelque mauvaise nouvelle et luy en parièrent. Elle leur dit que non, et qu’elle n’avoit rien. Elle les mena ainsy jusqu’à quelques jours de là, que se promenant une après-disnée avec eux, elle les quitta brusquement, leur dit d’attendre, et s’avança à un homme qu’ils ne connurent point et qui avoit la contenance d’attendre. Ils la virent le joindre, s’arrêter à luy et parler ensemble assez longtemps. Cet homme la quitta; la tante et Cramait la rejoignirent et la trouvèrent si renfermée en elle-même qu’ils ne doutèrent pas qu’elle ne vinst d’apprendre de fort mauvaises nouvelles du connestable; mais elle les rassura là-dessus et ne voulut point s’expliquer davantage.
« Le lendemain à disner, comme on servoit le fruit, on vint dire à la connestable que cet homme qui l’avoit entretenue la veille à la promenade demandoità luy parler. Cela l’émut extraordinairement, et elle répondit qu’il estoit bien pressé et qu’il attendist. Peu après elle sortit de table, le fit appeler, défendit qu’on les interrompist, et dit de plus à sa tante et à Cramail qu’ils avoient des affaires ensemble, qu’ils pourroient bien n’estre pas d’accord et
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faire du bruit, mais que quelque long temps que cela pust durer et quelque bruit mesme qu’ils entendissent, qu’elle leur demandoit de les laisser et leur défendoit d’approcher d'un cabinet où elle s’en alloit avec luy. Tout cela augmenta fort leurs inquiétudes et commença à leur paraître bien extraordinaire. Mais ce fut bien pis quand, après avoir attendu tout le jour et le soir, enfin, sur les dix heures du soir, conseil tenu avec tous les principaux de la maison, ils furent à la porte du cabinet, d’où on n’avoit ouï aucun bruit de tout le jour, où ils grattèrent, appelèrent, frappèrent, finalement enfoncèrent la porte et y trouvèrent la connestable morte, par terre, le col entièrement tourné, le visage du costô de l’épine du dos, sans estre pourtant défiguré, et dans le cabinet une odeur de souffre très puante.
« Le comte de Cramail, qui estoit présent, l’a conté plusieurs fois à la duchesse d’Angoulême la Guiche, qui l’a souvent conté à la duchesse de Saint-Simon l’Aubespine.
« La tante de la connestable, éperdue, se jetta sur son corps, et dans ce transport de douleur, sans sçavoir ce qu elle faisoit, mit à son doigt cette bague qu elle luy avoit toujours vue au sien et que le connestable lui avoit rendue. Le désespoir du connestable lut extrême; mais