‹ Chantilly et le Musée CondéChapitre 19 sur 91 · NAS · texte numérisé non relu

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8 mai 1601, « il voulut voir les enfants, fut bien aise de les voir si beaux et si jolis, et les baisa et caressa beaucoup ». Henriette d’Entragues veut les avoir chez elle, et « leur envoye litière et carrosse pour les conduire et raconduire » ; à Verneuil, ils rencontrent le comte de Soissons, le comte d'Auvergne, le maréchal de Biron et autres grands seigneurs, devant lesquels « ils triomphent de deviser et être sages » (8 juillet 1601). Six semaines après, 24 août, ils retournent à Verneuil en compagnie du roi, et c’est une occasion de plus pour le bon Nicole de vanter « l’esprit divin » de Charlotte-Marguerite et sa précoce beauté : « Le roi et tous les princes qui étaient avec lui ne se pouvaient contenter de la regarder, tant ils l’ont trouvée belle ». Les visites du roi se renouvelaient fréquemment ; au mois de mars 1602, la marquise de Verneuil vint à sa rencontre jusqu’à Chantilly ; pendant les deux heures qu’elle l’y attendit, « elle se promena fort et vit tous les jardins, parc et autres lieux » ; Les enfants « lui firent compagnie et furent fort jolis en leur petite cour »; à l'arrivée du roi, «ils firent fort bien l’honneur de la maison ». Flatté dans son amour paternel, le connétable voulut avoir l'image de ses charmants enfants ; sur le conseil de Zamet, Girard du Thillay fit venir à Chantilly « un excellent peintre du roi, qui est Flamand », et les portraits furent exécutés en octobre et novembre 1601.

Lord Herbert of Cherbury a tracé dans ses Mémoires . le récit du long séjour qu'il fit chez le connétable en

é | l’année 1602 ; sa description de Chantilly est la plus an- L | cienne qui ait été publiée : « Le connétable me dit en ; partant de Mello pour sa belle maison de Chantilly qu’il ÿ laissait le château de Mello sous mes ordres, ainsi que ses

bois et ses forêts remplis de cerfs et de sangliers, et que je pourrais y chasser tant que bon me semblerait. Il

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ajouta que si je voulais apprendre à monter le cheval de guerre, il avait là une écurie de cinquante chevaux réputés les meilleurs etles mieux choisis de France, et que son écuyer, M. d'Isancourt, qui valait Pluvinel et La Broue, me donnerait des lecons.. Je passai ainsi tout l'été, tantôt dans ces exercices, tantôt en visites chez le duc de Montmorency à sa délicieuse résidence de Chantilly, grand château fort relié dans ses parties par des ponts et somptueusement garni de tentures de soie et d’or, de tableaux précieux et de statues. Ces bâtiments réunis sont entourés d’un large fossé plein d’eau ; on peut y voir les grosses carpes, les brochets et les truites, gardés dans des bassins séparés et nageant au travers de ces eaux limpides. Mais rien, à mon avis, n’ajoute tant à la beauté du château que la forêt qui le touche. C’est une très vaste étendue de bois, composée de magnifiques futaies et d'épais taillis peuplés de sangliers, de cerfs, de daims et de chevreuils... Henri IV voulut posséder Chantilly, et offrit en échange n'importe lequel de ses châteaux, avec beaucoup plus de terres qu'il ne s’en trouvait là ; mais le duc de Montmorency lui fit cette adroite réponse: «Sire, la maison est à vous ; mais que j'en sois le concierge »!

Certes, Henri IV aimait Chantilly, et il ne s’en cachait pas ; il l’aimait pour la beauté du site, la richesse de la maison, les agréments des jardins, les eaux vives; il l’aimait pour l'immense étendue de forêts où il pouvait donner un cours sans limites à sa passion de la chasse. Il émettait son avis dans les travaux d'embellissement ;

il s'intéressait même au « ménage » de Bucamp, se plaisait .

à examiner les vaches, les chèvres de Barbarie, les moutons, surtout les chevaux et les chiens; il prête son lévrier blanc pour couvrir les levrettes ; il réclame les chèvres que le connétable lui a promises. Tout l’enchante à Chantilly, les grosses carpes, les cygnes des étangs, la

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biche et la daine apprivoisées qui vagabondent dans le parc et amènent leurs faons au château, même les paons et les dindons qui se dispersent dans le jour et rentrent le soir à Bucamp. Il déclare Chantilly « la plus belle maison de France, et plus belle que les siennes » ; il l’apprécie d'autant plus que « la maison est comme sienne pour l'usage des plaisirs et ne lui apporte aucune dépense ».

À partir de 1603, la situation financière du connétable s'améliore. La Volière est achevée en cette année ; on construit un grand chenil entre Beauvais et Quinquempoix ; Biard envoie un sculpteur pour réparer « les cerfs rompus en la galerie », et la duchesse d'Angoulême prête son peintre pour les mettre en couleurs. En 1604, on reconstruit le pavillon des Étuves (extrémité droite de la galerie des Cerfs), on refait le pont de la Volière ; la maison qui prendra plus tard le nom de Sylvie est édifiée ; on continue d'y travailler en 1605, et le peintre du connétable la décore en 1606 : « Votre peintre travaille toujours en votre logis du parc ; la salle n’est pas achevée; il y a plus d'ouvrage qu'il ne pensait » (29 juillet 1606). Cette maison comprenait un appartement complet avec cuisine; devant, au bord de l’étang, la « salle fraîche » de la fontaine; derrière, un beau parterre, puis une « faisandière » avec un jardin. L’arrangement de ce joli coin plut fort au roi : « Il a vu votre logis près la fontaine dans le parc, très agréable, et a remis la partie pour votre venue pour y passer une Journée avec vous en secret » (12 mars 1607). Théophile dira bientôt :

Sous ce toit, loin des courtisans De qui les soupçons médisans N’ont jamais appris à setaire, Alcandre a mille fois goûté

Ce qu’un prince a de volupté Quand il trouve un lieu solitaire.

Au mois de mai 1606, le connétable emmena son fils en Languedoc pour le présenter aux états comme futur gouverneur de la province. Chantilly perdit alors sa jeune maîtresse ; Charlotte-Marguerite avait accompli sa douzième année; sa tante la duchesse d'Angoulême se chargea de parfaire l'éducation de l'enfant, de lui servir de mère dans le monde et à la cour. Le connétable resta près d’un an dans le midi de la France; il n'était pas encore de retour lorsque le roi vint passer dix jours à Chantilly au mois de mars 1607 : « Il admire votre maison et la trouve plus agréable qu'il n’a jamais fait. Monseigneur le comte de Soissons et le seigneur don Jean (de Médicis) y ont été conduits par S. M. depuis un coin de la maison jusques à l’autre, tant dans le château, Bucamp, que toutes les ménageries, et puis par toutes les avenues et issues... Elle a été bien aise de voir vos étuves parachevées et y a couché une nuit ». Inutile d'ajouter que le roi profita de l’occasion pour se livrer avec fougue à sa passion de la chasse : « Il y a pris tant de plaisir depuis l’aube du jour jusques à la nuit close qu'il a été contraint de se faire soulager pour aller changer de chemise en sa chambre ». Il chassa neuf jours sur dix, ne se reposant que le dimanche, et prit treize cerfs, tant en Chantilly qu'en Halatte ; « mais les chiens sont tous sur les dents et n’en peuvent plus », écrit l’intendant du connétable ; les lévriers pour le loup furent seuls épargnés « parce qu'il ne s’est trouvé de quoi les exercer si près ; vos oiseaux ont donné beaucoup de plaisir à Sa Majesté ». Henri IV aimait à renouveler ces prouesses ; pendant un autre séjour à Chantilly, il prit, dans la même journée, « deux chevreuils à force, et deux laies avec le vautrait ».

Lorsque le roi vint à Chantilly au mois de mars 1608, il fut frappé de la bonne grâce et de la vigueur du petit Montmorency, et il entretint le connétable d’un projet

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quil caressait depuis onze ans. Le 11 novembre 15906, Gabrielle d’Estrées lui avait donné une fille, Henriette- Catherine, M'° de Vendôme. Dès sa naissance, l’enfant fut destinée par le roi au fils du connétable, né l’année précédente, et Henri IV affecta de l'appeler aussitôt M”° de Montmorency. Il la désigne ainsi dans une lettre du 15 novembre 1596, et, cinq jours après, il écrit au connétable : « Je me porte très bien, Dieu merci, comme fait César et la petite mademoiselle de Montmorency, pour laquelle on m'a parlé d’un mari qui est de bonne maison et fort riche; mais j'ai juré qu'elle serait dame de Montmorency et de Chantilly; croyez-le, mon compère ». Le compère se souciait médiocrement de cette alliance ; tout en feisnant d’entrer dans les vues du roi, il chercha de bonne heure une bru convenable, et il s’en ouvrit à son frère Damville, amiral de France. Damville avait épousé une Cossé, et possédait de ce chef la terre de Gonnord en Anjou ; il y voisinait avec la châtelaine de Beaupréau, Marie de Rieux, veuve de Gui de Scepeaux, comte de Chemillé. Or M" de Chemillé n'avait qu'une fille, Jeanne, héritière en perspective de 60.000 livres de rentes en belles terres, c'est-à-dire un des plus beaux partis de France. Le connétable ne pouvait mieux trouver pour son fils, et M°° de Chemillé, sollicitée, se montra honorée et ravie. Dès le printemps de 1603, l'accord fut conclu ; mais si la jeune fille avait treize ans, le jeune Montmorency n'en comptait que huit, et il fallait attendre qu'il fût en âge d'être marié. Cinq ans se passèrent, puis l’insistance du roi décida le connétable à brusquer les choses : à la fin d'août 1608, Damville emmena son neveu à Gonnord, et le mariage fut déclaré. Le 11 septembre, à Beaupréau, Henri de Montmorency épousa Me de Chemillé. La colère du roi fut grande, et il fiança aussitôt sa fille au petit duc de Longueville. Quant aux Montmorency, ils reçurent

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défense de paraître à la cour. Retiré à Chantilly, le connétable se morfondait dans la disgrâce, quand, vers la fin de l’année, lui survint un secours aussi puissant qu'inattendu : les beaux yeux de sa fille agissaient pour lui; Henri IV était tombé sous le charme de M°”° de Montmorency.

Charlotte-Marguerite avait tenu les promesses de son enfance ; elle n’avait pas encore quinze ans, et sa beauté accomplie ravissait la cour. Son père venait de la promettre au brillant Bassompierre, et le roi avait déjà donné son assentiment au mariage, quand le coup de foudre se déclara. Sans égard à son âge et à ses cheveux oris, Henri IV s’abandonna sans lutte à la violence de son sentiment. « Écoute, Bassompierre, dit-il un soir à l’heureux fiancé, je veux te parler en ami. Je suis devenu non seulement amoureux, mais furieux et outré de Me de Montmorency. Si tu l’épouses et qu'elle t'aime, je te haïrai ; si elle m'aimait, tu me haïrais. Il vaut mieux que cela ne soit point cause de rompre notre bonne intelligence, car Je t'aime d'affection et d’inclination. Je suis résolu de la marier à mon neveu le prince de Condé et de la tenir près de ma famille: ce sera la consolation et l'entretien de la vieillesse où je vais désormais entrer. Je donnerai à mon neveu, qui est jeune et aime mieux la chasse cent mille fois que les dames, cent mille francs par an pour passer son temps, et Je ne veux autre grâce que son affection, sans rien prétendre davantage ». Bassompierre comprit qu'il fallait céder. « Il est vrai, avouet-1l dans ses Mémoires, que comme sous le ciel 1l n’y avait lors rien si beau que M'° de Montmorency, ni de meilleure grâce, ni plus parfait, elle était fort avant dans mon cœur ; mais comme c'était un amour réglé de mariage, je ne le ressentais pas si fort que je devais ».

Henri II de Bourbon, prince de Condé, n'avait que

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vingt ans ; privé de son père avant sa naissance, il avait été élevé par les soins et dans la crainte du roi, dont les désirs étaient pour lui des ordres. Pauvre, on lui proposait un riche parti. Il ne pouvait que se montrer reconnaissant ; il poussa la gratitude jusqu’à devenir amoureux de sa future femme ; c’est ce que le roi n’avait pas prévu. Quant à la jeune fille, elle se laissa aisément persuader. On passa sans retard aux démarches officielles ; le connétable donna son consentement, et le roi lui rendit ses bonnes grâces. Montmorency quitta Chantilly le 13 jan-

vier 1609: le roi souffrit même qu'il présentât sa bru à

la cour : elle signa au contrat de Charlotte-Marguerite, le 2 mars, dans la galerie du Louvre. Pour accentuer la sincérité de la réconciliation, Henri IV vint passer une semaine à Chantilly, du 18 au 25 mars. Enfin le mariage fut célébré à Chantilly le 17 mai, « avec peu de frais, écrivit Malherbe à Peiresc, mais avec bien de la gaîté; M. le Connétable et M®° d'Angoulême y ont dansé; jugez par là comme la débauche y a été grande ».

La joie fut de courte durée. Trois semaines après le mariage, Henri IV écrivait à Sully : « Mon ami, M. le Prince (de Condé) est ici qui fait le diable. Vous seriez en colère et auriez honte des choses qu'il dit de moi; il est honteux d'ouïr ce qu'il dit » (Fontainebleau, 12 juin). En réalité, le roi n'apportait aucune contrainte aux manifestations de sa passion, et Condé ne se faisait pas d’illusions sur le danger que courait son honneur. Après cinq mois d'efforts et de querelles, il dut prendre le parti extrême de quitter le royaume, et il emmena sa femme aux Pays-Bas ; tous deux ne rentrèrent en France qu'après la mort du roi.

La jeune M°° de Montmorency avait assisté au mariage de sa belle-sœur ; le connétable voulut qu'elle demeurût ensuite à Chantilly. Le petit mari, qui ne quittait Paris

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que pour suivre la cour dans ses déplacements, devait attendre ses quinze ans, c’est-à-dire une année encore, pour prendre possession effective de sa femme. Dans la seconde quinzaine de juin 1609, le connétable se rendit près du roi; pendant son absence, le capitaine de Chantilly lui envoya fréquemment des nouvelles de sa bru : « Elle est fort aisée à contenter, vivant d’une modestie fort grande, et en crainte toujours de faire quelque chose que vous ayez désagréable. Je crois bien qu'elle se pourra ennuyer ici au commencement, se trouvant toute seule ; toutefois elle ne perd point de temps en ses exercices, qui sont fort vertueux. Elle passe son temps fort doucement avec ses filles, se promenant souvent parmi votre ménage, où elle prend grand plaisir, et crois qu'elle sera une grande et bonne ménagère. Elle fait force confitures, mais elle ne sait où les mettre ; s’il vous plaisait lui faire donner la clef de mon cabinet, elle serait fort réjouie. Je vous assure qu elle ne laisse point ses filles oisives ; chacune a sa tâche de son ouvrage par chacun jour; et fait bon voir son petit train, tout y va par ordre ». La comtesse de Chemillé venait assez souvent de Paris et emmenait parfois sa fille chez l'amiral Damville à Vigny ou à Méru. Cette vie douce et tranquille dura tout juste trois mois. Le connétable avait soixante-quinze ans; sa santé lui inspirait des inquiétudes, et il envisageait courageusement sa fin. Son grand souci était de mettre ses affaires en ordre et de léguer à son fils une situation bien nette. Son train de grand seigneur avait toujours nécessité de fortes dépenses, ses nombreux châteaux coûtaient beaucoup à entretenir, et en dernier lieu la dot de sa fille l'avait mis dans l'embarras. Il lui parut que la comtesse de Chemillé pouvait l’aider à résoudre les difficultés ; pressentie, elle refusa net : on savait que sa fille hériterait de tous ses biens, cela devait suffire ; en outre, elle

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