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qu on lui parle des orangers, des épicéas, des ifs, des buis, des fleurs, sans oublier la vigne ; le capitaine Richard lui écrit le 17 décembre 1684: « Tout le plant qui est venu de Chablis est planté ; il en reste environ 300 de Canolle, que l’on a mis en pépinière dans le jardin du vigneron, de même que ce qui est resté du plant de Sillery. Il ne reste plus à regarnir que le quartier de Beaune ».
On aime à évoquer le souvenir du Grand Condé se pro-
menant dans ces beaux lieux avec les hôtes de marque que Chantilly recevait sans cesse : élite de la noblesse, de l’armée, du clergé, de Ja magistrature, artistes, littérateurs et savants. Les ambassadeurs étrangers se faisaient un devoir de saluer M. le Prince à Chantilly ; on y présente les envoyés du Siam en 1684, et même des Chinois de passage, comme celui dont Bourdelot écrit le 7 mars 1683 : « Le Chinois est de retour de Chantilly ; il
n'a rien vu dans les Indes ni ailleurs qui soit comparable
à cette grande maison et jardin; il publiera l'honneur que Votre Altesse lui a fait et sa libéralité ». Bossuet amène Fénélon, introduit La Bruyère, qui devient précepteur du duc de Bourbon, petit-fils du héros ; ils y rencontrent Malebranche, « homme subtil pour le discernement, il coupe toujours un cheveu en quatre » ; c’est Bourdelot qui le dit, et il s’y entend, car ce médecin est aussi un philosophe, voire un théologien, mais dégagé de croyances, et ses disputes avec les Jésuites qui dirigent l'éducation du duc de Bourbon font la joie du Grand Condé, non moins que ses querelles littéraires avec le chansonnier Lignières et les poètes mineurs qui s’attachent à l’amusement du maître. Avec Racine et Boileau, le ton s'élève et les conversations prennent un tour sérieux, brillant, vif parfois ; les nouveaux livres sont
passés au crible de la critique, et les auteurs sont
anxieux des jugements émis à Chantilly. Boileau luimême souhaite pour ses vers
Qu'à Chantilly Condé les souffre quelquefois.
Le doux poète Santeul, dont le plaisir est de célébrer en vers latins les beautés de Chantilly, exprime le même désir : Uni Condæo dum placeam, satis est. La Fontaine est enthousiaste, compare le prince à César et Alexandre, et même à Achille, « sauf pour le pied léger », allusion à la goutte qui tourmentait les membres de Condé ; il poussait la liberté jusqu’à demander la permission de chasser ; dans la poursuite des bêtes, on ne se l’imagine pas plus heureux que Boileau, dont la maladresse excitait la verve du capitaine des chasses, M. de La Rue : « J'ai cru que le retour de M. Despréaux nous ruinerait tout le pays de gibier à la quantité de coups qu'il a tirés ; il men coûte un baril de poudre et beaucoup de plomb. Il n’a su tuer une seule pièce ».
Ce qui plaît en M. le Prince, ce qui attire à Chantilly, ce nest pas seulement la brillante intelligence et le savoir encyclopédique du grand seigneur, mais surtout l’urbanité, la cordialité de l’accueil, la largeur de vues, l’élévation de l'esprit, l’éclectisme en un mot qui permet à chacun de respirer à l’aise l’air libre de cette maison hospitalière : hugenots, libres penseurs, cartésiens, catholiques de nuances diverses, sont accueillis sur le même pied et peuvent sans crainte échanger leurs idées en présence de M. le Prince. Si sa gloire et son rang imposent le respect, lui-même peut sans inconvénient condescendre à la familiarité. Le bénédictin Tixier conte dans ses Mémoires : « M. le Prince me demanda à Chanülly si je prenais du tabac. — Non, Monseigneur. — Eh bien, je veux que vous en preniez; sachez que quiconque en prend ne meurt point d'apoplexie. — Il me donna une
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tabatière pleine. Il en prenait de grené, et prodigieusement ; il avait une tabatière à pompe, en mettait sur le dessus de sa main et puis le reniflait ». — Lorsqu'il recoit la visite d'un ami de vieille date, son bonheur est grand, comme le jour où il revoit à Chantilly le baron de Woerden, qu’il avait connu en Flandre : « Il me fit approcher de lui, et me dit que je l’approchasse davantage pour m'embrasser. En effet, il me prit par la tête et me la pressa avec ses mains exténuées par la goutte, me disant qu’il avait bien de la joie de me revoir ». Ceux-là sont catholiques ; celui-ci est protestant : l’évêque anglais Burnet est ravi de l’accueil de M. le Prince et déclare « qu'il n’y a point en France de meilleur juge de l'esprit et du savoir ». Protestant aussi, le marquis de Ruvigny, qui, autorisé à quitter la France après la révocation de l’Édit de Nantes, ne part qu'après avoir passé une journée à Chantilly. Protestant aussi, l’illustre Du Quesne, qui, retré en Suisse, rappelle à Condé « la bonté toute particulière avec laquelle V. A. S. a bien voulu recevoir mes respects toutes les fois que j'ai été assez heureux d'approcher d'elle ». Ce qui n'empêchait pas le prince d’aimer tendrement les jésuites Bergier et de Champs, qui venaient de le ramener à la pratique de la religion catholique ; cette conversion, qui fit grand bruit à la cour, s’accomplit fort simplement à Chantilly en 1685.
« La souveraine perfection d'un lieu si charmant, écrivait alors Rapin dans son traité du Grand et du Sublime, est la douceur qu’on y goûte... La cour de Chantilly n’est fréquentée que par les gens d'esprit, et par ceux qui ont assez bon goût pour prendre plaisir à écouter, et à ouïr ce prince raconter les divers événements de sa vie et mille autres choses curieuses qu’il a coutume de dire si agréablement sur les sujets dont 1l parle... C'est là qu’il s’occupe à voir et à lire tout ce qui paraît de beau
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