CHAPITRE VI
Quand le Grand Condé supprimait une partie des maisons de Quinquempoix pour enclaver dans son parc l’emplacement du hameau, qu'il supprimait les bâtiments de la « basse cour » fortifiée aussi bien que les constructions extérieures pour ouvrir la nouvelle entrée du château, il sentait la nécessité de remplacer les maisons disparues et de créer près du château un village capable d'offrir des ressources tant à l’armée d'ouvriers qu'il employait qu'aux nombreux étrangers attirés à Chantilly par la réputation du maître et la beauté du lieu. De 1669 à 1684, le prince concéda les terrains situés entre Bucamp et la maison de Beauvais, et des hôtelleries s’élevèrent de chaque côté de la route : le Pélican, la Grande-Barbe, les Trois-Couronnes, le Grand-Cerf, l'Epée Royale, le Cygne. Après la maison de Beauvais se trouvaient quatre ou cinq maisons (place du Marché), l'hôtel de Quinquempoix, et, au bout du parc, les hameaux de Normandie et des Fontaines, une quinzaine de maisons. Tout ce territoire était partagé entre les paroisses de Saint-Léonard et de Gouvieux, dont les églises étaient fort éloignées. Le Grand Condé voulut assurer les besoins spirituels de la population de Chantilly, ainsi que l'instruction des enfants ; c'était une nouvelle paroisse à créer. Il fit connaître ses intentions dès 1684 en réservant près de l’hôtel du Cygne « la place pour faire construire une cha-
pelle », c’est-à-dire l’église du nouveau village. Trois mois après la mort du Grand Condé, le prince Henry- Jules passa marché avec Jean Lemaire, maître maçon, « pour le bâtiment de l’église et des chapelles en dépendant »; Mansart en avait donné le plan, et l’architeeteingénieur Pierre Gitard en dirigea les travaux. La facade de l’église était à l'alignement de la maison voisine ; ce n’est que trente ans plus tard que l’église fut allongée vers la rue et reçut les bas côtés. C'était donc une petite église, mais bien suffisante pour la population ; le Grand Condé et son fils n'avaient pas prévu le développement que leurs successeurs allaient donner à ce noyau de ville. Les travaux furent terminés en 1691, et le premier curé, Martin Berger, nommé sur la recommandation de Bossuet, fut installé le 12 mai 1692, après que le territoire de la nouvelle paroisse eut été délimité avec le consentement des évêques de Beauvais et de Senlis.
Les embellissements de Chantilly ne souffrirent pas de la mort du Grand Condé, et sous la direction de son fils, les travaux prirent un nouvel essor. « Chantilly était ses délices, dit Saint-Simon ; il s’y promenait toujours suivi de plusieurs secrétaires, avec leur écritoire et du papier, qui écrivaient à mesure ce qui lui passait par l'esprit pour raccommoder et embellir; il y dépensa des sommes prodigieuses ». Le remaniement du petit château à peine terminé, Mansart donna le plan de la transformation du grand. Le vieux manoir va perdre son aspect pittoresque ; l'édifice fantaisiste, à lignes brisées, d'élévations inégales et de façades variées, va devenir une énorme bâtisse, toute en hauteur, uniforme dans toutes ses parües, criblée de fenêtres, flanquée de tours se terminant en dôme. Dès 1688, on y travaille : « M. le Prince fait travailler présentement à rendre le dedans de la cour régulier, et à donner au dehors une face toute nouvelle, soit
par l’ouverture de trois rangs de fenêtres et deux grands balcons qui régneront tout autour du château, soit par les combles qui seront tous d’égale hauteur, à la mansarde » (La Feste de Chantilly, août 1688). En réalité, le château ne fut pas complètement transformé alors; on ne toucha pas à la façade principale, non plus qu’à la chapelle ni à la face qui regardait le petit château. Dans la cour, le travail porta sur les exquises façades de droite et du fond, élevées par Pierre Chambiges de 1528 à 1531: sur le périmètre extérieur, les tours de Senlis et de Vineuil furent exhaussées ; la petite tour en encorbellement qui fermait l’angle ouest (du côté du parterre de l'Orangerie) fut remplacée par une tour de mêmes dimensions que les deux autres; entre ces trois tours et face au jardin de la Volière furent créés de nouveaux corps de logis. Près de la dernière tour, un pont relia le parterre de la Volière, par-dessus le fossé des Carpes, aux pièces voûtées qui firent partie de la construction nouvelle et qui sont aujourd'hui affectées aux salles de travail, bibliothèque et archives ; la plus grande de ces pièces (dite maintenant le Cabinet des Lettres) fut ornée, au fond, d’une fontaine, comme en témoigne le marché passé avec le marbrier Duchesnoy, le 6 juin 1690, « pour les ouvrages de marbre qu'il doit faire à la niche et à la fontaine au bout de la salle voütée du labyrinthe du chàteau de Chantilly ». Des épures et des plans de l’époque permettent de comprendre cette transformation.
Tous ces travaux furent exécutés de 1688 à 1691, sous la direction de Mansart. Aussi, lorsque le Grand Dauphin vint passer huit jours à Chantilly en août 1688, fut-il logé dans le petit château, ainsi que la duchesse de Bourbon et la princesse de Conti, filles de Louis XIV, le prince à l'étage, les princesses au rez-de-chaussée : « Le logement d'en bas, dit le rédacteur du Mercure, est composé de