CHAPITRE VIII
Louis-Joseph de Bourbon-Condé n'avait pas quatreans à la mort de son père, et perdit sa mère trois ans après. Il fut élevé sous la tutelle sévère de son oncle, le comte de Charolais. Celui-ci géra la fortune de l'enfant en administrateur habile, et paraît n'avoir eu d’autre ambition que de mettre les maisons et domaines en parfait état,
écartant les travaux de luxe, se bornant à l’entretien et
aux réparations, qui entraînèrent à des travaux considérables pendant douze années. Dans le parc, signalons l’'abatage « des deux allées couvertes du grand parterre, qui étaient sur le retour et que S. A. $. a fait replanter » (1740), la construction en pierre et dalles du pont de la Volière, qui était en bois et menaçait ruine (1749), la réfection du mur de terrasse en portiques au-dessus de l'étang du Serrurier (1751), du grand Degré (1752),etc., etc. Lorsque le petit prince, élevé à Paris et à Saint-Maur. eut accompli sa douzième année, il fut amené à Chantilly et présenté à ses vassaux. Le lieutenant des chasses Jacques Toudouze a tenu, de 1748 à 1785, un Journal
demeuré manuscrit ; les chasses y tiennent la plus grande
place, mais les événements de la vie de Chantilly y sont relatés sommairement, et nous y ferons de fréquents emprunts. Donc, le 3 septembre 1748, le petit prince de Condé fit son entrée à Chantilly, salué par trois salves de 24 coups de canon et par une décharge de 26 boîtes. La
compagnie bourgeoise de Chantilly, avec trompettes, hautbois et timbales, était allée à sa rencontre au milieu de la forêt. Conduit par son oncle dans le grand appartement du petit château, le prince y recut les compliments des fonctionnaires du domaine, clergé, juges, officiers des chasses et forêts, puis il se promena dans le parc. La journée se termina par un bal. Les honneurs étaient faits par le comte de Charolais, le prince et la princesse de Conti, la comtesse de La Marche.
Le mercredi 4, toute la compagnie entendit la messe à l’église paroissialeet se promena dans les jardins. L’aprèsmidi, chasse aux sangliers, enfermés dans le bois de Dulude (près de Saint-Firmin) : « Il y avait une accourre préparée pour y faire entrer les sangliers; les princes, princesses et compagnie étaient dans des loges, d’où ils jetaient des dards aux sangliers qui passaient; les cavaliers couraient les sangliers avec des lances ; il y en eut douze de tués ou pris par les dogues dans l’accourre ». Le jeudi 6, le jeune prince fit l'honneur aux habitants de présider le jeu de fusil et de tirer le premier coup, puis d'ouvrir le bal sur la Pelouse ; après le dîner, on chassa de nouveau les sangliers au bois de Dulude ; «il y a eu ce jour-là trente-sept sangliers tués, tant aux chiens courants, dogues, qu'avec lances, dards et épieux ». Danse le soir au château avant le souper. Le 6, jeu de bague et promenades. « Après souper, les bourgeois de Chantilly ont donné un bal à S. A. S., où Elle et toute la compagnie ont dansé; les rafraichissements ont été présentés par les bourgeois ». La journée du 7 se passa dans le parc de Sylvie; chasse du chevreuil, marionnettes, puis feu d'artifice sur le théâtre de la vallée. Le dimanche 8, le prince rendit le pain bénit à la paroisse et alla tirer le premier coup au jeu d'arc sur la Pelouse. Après diner, promenade en gondoles, visite de la Ménagerie, collation
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à la Laiterie; le soir, bal au pavillon d'Oronthée, où les rafraîchissements furent offerts par les filles de Chantilly. Le lundi 9, chasse du sanglier dans le grand parc aux dogues et chiens courants ; danse le soir au château. Le 10, promenade en gondoles sur le grand Canal, collation au pavillon des Eaux minérales, retour en gondoles devant les grandes et les petites Cascades en action ; puis spectacle des marionnettes et feu d'artifice sur le théâtre de la vallée de Sylvie. Nouveau bal le soir au pavillon d’Oronthée, où les rafraichissements furent présentés par les garçons de Vineuil. Le 11, le jeune prince préside la distribution des prix du jeu de fusil. « Après diner, S. A.S. et les princes ont été au Bois coupé (entre Vineuil et Saint-Firmin) prendre le divertissement de la chasse aux lapins dans les petites toiles. S. A. S. y a tué douze lapins ; ensuite on a fait passer les lapins par une galerie dans une accourre préparée, et les princes ont berné les lapins passant. Ensuite l’on est revenu au château, puis promenade en calèches dans la forêt, ensuite à la Table, où il y avait une très belle collation ; de là on est revenu au Jeu de l’oie, où l’on a couru la bague. Il y a eu danse le soir au château. » Le 12, distribution des prix au jeu d'arc, puis départ de la brillante compagnie, salué par deux salves de l’artillerie de Chantilly. Cette première fête, qui accompagna la prise de possession de Chantilly par le jeune prince de Condé, est le prototype de celles qui se reproduiront chaque année, pendant quarante ans, à l’occasion de la fête patronale, et qui resserreront les liens d'affection entre le château et la ville jusqu’à la Révolution.
Le 3 mai 1753, le prince de Condé, qui n'avait pas encore dix-sept ans, épousa Charlotte de Rohan-Soubise, qui en avait seize. Ce fut un mariage d'amour, où la politique et les convenances n’eurent aucune part, et Chan-
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tilly fut témoin du bonheur éperdu de ces jeunes époux qui s’aimaient pour eux-mêmes et ne cherchaient que les occasions de se témoigner leur tendresse. Le 9 août 1953, la princesse fit secrètement préparer « un très Joli feu d'artifice et des illuminations autour des fossés et parterres du château pour l'anniversaire de la naissance de Me le Prince, qui en fut extrêmement surpris. Après le feu tiré, il y avait sur l’eau trois petites barques illuminées, où étaient les musiciens, qui approchèrent de l'appartement de la princesse (rez-de-chaussée du petit château) en jouant de leurs instruments. Ensuite il y a eu bal chez la princesse avant et après souper. Le bal fut ouvert par une troupe de bergers et de bergères ». Ce mariage ouvrit à Chantilly une ère de fêtes et de plaisirs où l’exubérance des jeunes époux et de compagnons de leur âge s’exaltait parfois au détriment de la santé; au début, on avait quelque peur de l'oncle sévère, le comte de Charolais, qui survenait parfois pour surveiller la gestion ; mais on s'affranchit vite de cette gêne. Au printemps de 1754, le duc de Croÿ fut invité à Chantilly avec une bande joyeuse. Le 20 mai, dit-il dans son Journal, « je partis à deux heures pour Chantilly. Arrivé à destination, je trouvai tout le monde établi dans la galerie du petit château... Je demeurai quatre jours à Chantilly, où nous étions quarante maîtres ; il en faudrait davantage pour remplir le château, où il y a, avec les Écuries et les pavillons détachés, quatre-vingts logements, sans compter ceux du roi, de la reine et des princesses du sang, qui ne sont jamais occupés. Je logeais, comme tous les invités, aux attiques, et il me parut étonnant de pénétrer chez moi par les fenêtres. Le lendemain de mon arrivée, je fis avec admiration le tour en dehors de ces attiques, dans les grandes gouttières. Rien n'est régulier à Chantilly, mais il s’y trouve une profusion de
beautés détachées. Les eaux, amenées par un aqueduc d’auprès Senlis, sont magnifiques. Le château, le petit château, la forêt, le canal, la ménagerie, la laiterie, l’écurie, ridiculement belle, les îles détachées, les parcs, les
jardins. l’orangerie, la galerie des cerfs. la salle d'armes J ; ; ; ’
le cabinet de curiosités d'histoire naturelle, les souterrains et les salles de chimie, la beauté des eaux et les carpes de toutes couleurs, et monstrueuses, qui mangent à la main et si familières que j'en ai caressé et flatté une sur la tête, comme je l’eusse fait à un chien, la machine et la pompe qui fournit l’eau au réservoir, tout enfin fait de ce lieu un des plus beaux du monde. Le dimanche après la messe on alla se promener à pied malgré la pluie. Il faut remarquer que M. le prince de Condé, âgé de dixsept ans, avait toute l’étourderie et la polissonnerie que l’on peut avoiralors ; la princesse de Condé en avait seize, et une jolie figure, fraîche et blanche ; elle montrait beaucoup de gaîté et d’étourderie, avec de la sagesse et de la dévotion; elle cherchait à amuser son mari pour qu'il ne courût passe distraire ailleurs ; c’est pourquoi, à sa cour, on se portait à toutes sortes de jeux. Ce jour-là, la promenade fut poussée si loin qu'on fit le tour du parc de Sylvie et du Labyrinthe, dont on revint moulus et percés.… ». Le jour de l’Ascension, on avait joué toute la nuit, et, « le matin, on imagina d'aller dans le parc ; on chassa un rat, on pêcha des carpes ; à huit heures, on entendit sonner la messe; la princesse fit semblant de se coucher; mais sachant concilier sa dévotion avec son étourderie, elle me fit avertir, et nous allâmes ensemble à la paroisse. À son retour, elle trouva tout le monde dormant; elle se coucha deux heures et fut prête pour le diner. Le soir, on fut sur l’eau dans deux beaux yachits, avec de bons rameurs ; d’abord on vit donner à manger à plus de cent cygnes ; on fut à la tête du canal, ensuite
à la Ménagerie. La pluie était à verse. On entra dans la superbe laiterie. Je n'ai jamais rien vu qui m'ait tant plu : une magnifique source, des conduits de marbre blanc qui vont partout entre vos jambes, et, tout autour des appuis, des ruisseaux de cristal dont un grand nombre de jets se croisent en tous sens, font de cet endroit une fraicheur, un murmure et un coup d’œil enchanté. Au milieu de ces eaux était une belle collation de glaces, de fruits et de toutes sortes de laiteries dont nous mangeâmes avec délices, non sans polissonneries et sans nous bien
mouiller, mais c'était avec cinq ou six Jeunes femmes
charmantes, ce qui ne contribuaitpas peu à égayer la partie ». On dansa ensuite toute la nuit; le matin venu, il prit fantaisie d’aller voir la mer, et on partit à la légère dans une gondole de douze personnes à huit chevaux de poste, grand train par la traverse ; rien ne cassa cependant. On avait été à Dieppe pour manger du poisson ; il n'yenavait pas | On regarda pendant trois heures le port et la mer, et l’on s’en revint. « Voilà comment onse tue », conclut le duc de Croy. Personne n'en mourut cependant, et la princesse mit au monde une fille le 16 février 1755 ; l’année suivante, 13 avril 1756, vient un fils, qui sera le duc de Bourbon ; enfin, le 5 octobre 1757, la princesse Louise vit le jour. On peut s’imaginer avec quel enthousiasme ces naissances sont fêtées à Chantilly, surtout celle du prince qui doit continuer la race; les cloches sonnent, le canon tonne, la ville et le château s’éclairent de mille feux; nobles, bourgeois et peuple sont conviés à danser dans la galerie des Cerfs, puis à souper dans le dôme des Écuries, où les santés portées aux membres de la famille princière sont saluées chacune de douze coups de canon. |
En 1758, le jeune prince est à l’armée d'Allemagne et brûle d'acquérir de la gloire, à la grande inquiétude de sa
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femme, dont toutes les lettres trahissent l'angoisse
« Ménagez vos jours pour l’amour d’une femme qui vous adore... Je voudrais bien entendre la nouvelle qui m’'annoncerait la paix et le retour d'un mari que j'aime passionnément, qui fait tout le bonheur de ma vie quand je suis avec lui, et tout mon malheur quand j'en suis séparée ». Cependant elle est fière des éloges décernés au prince, qui montrait des talents militaires qu’on n'avait point vus dans la maison de Condé depuis l’illustre aïeul : « Vous ne sauriez croire, cher mari, le plaisir que j'ai quand j'entends chanter vos louanges ; je voudrais que tout le monde sût comme moi comme vous méritez d’être aimé ». Puis l’épouse fait place à la mère tendre, et ce sont des détails charmants sur les enfants, sans oublier les petites corrections que nécessite le méchant caractère du fils : « J’ai été obligée de le fouetter de bonne grâce, ce qui, au reste, n'a fait ni chaud ni froid. » A Ia fin de septembre, la princesse escompte le retour de son mari : « Vous aurez la bonté de me mander si vous voulez que je vous attende à Chantilly, et si j'irai seule ou avec du monde. La solitude me paraît bien agréable quand on a été si longtemps privés du plaisir de se voir. Vous serez peut-être importuné de mes caresses, car je me prépare à vous en faire beaucoup. » Le prince ne revint que le 8 novembre et trouva sa femme malade de la petite vérole à Versailles ; « il l’a embrassée dans son lit », acte de courage et preuve d'amour que le bon Toudouze note avec admiration. Quand la princesse fut rétablie, Chantilly fut dans la joie : « Le 10 décembre, M. de Sarrobert a donné une fête à Chantilly à l’occasion du rétablissement de la santé de Madame la Princesse. Cette fête a commencé par un Ze Deum à l'issue des vêpres, chanté par les musiciens de la Sainte-Chapelle ; salves de canon avant et après le Te Deum. Puis concert au pavillon des
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Bains (au*bout de la galerie des Cerfs) par la même musique, où il y avait une nombreuse compagnie. Après le concert il a été tiré un très joli feu d'artifice dans le parterre de l'Orangerie. Après ce feu, l’on s’est mis à table dans la salle des Bains, où il fut servi un très grand souper. Puis il y a eu bal jusqu’à deux heures du matin. L'on a bu à la santé de la princesse au bruit d’une salve de canon ». Aussi l’on juge des transports qui accueillirent la charmante châtelaine à Chantilly au printemps de 1759. Ge fut la dernière fois qu'on l’y vit. L’aînée de ses filles mourut le 22 juin ; puis elle-même tomba malade à la fin de l’année, languit quelques mois et s’éteignit le 5 mars 1760. D'abord inconsolable, le prince de ‘Condé divertit son chagrin dans les travaux de la guerre; la France lui dut deux des rares succès de la guerre de Sept ans (victoires de Grüningen et de Johannisberg, 25 et 30 août 1762). Son retour à Chantilly fut marqué par une fête où l’abbé Prévost, qui habitait les environs, tint le rôle d'orateur (Le Triomphe de Chantilly, par J.-B. Quin, 26 septembre). Trois canons pris sur l'ennemi le 25 août furent donnés par Louis XV au prince de Condé; ils furent placés autour de la statue du Connétable, avec huit autres pièces tirées de l’arsenal de Chantilly. Le Musée Condé conserve un dessin lavé par Carmontelle et qui montre le prince en pied auprès d’une caisse de lauriers portant les noms de ses victoires ; le portrait du jeune général fut aussi peint par Bernard Lenoir. Dès 1754, Nattier avait représenté les jeunes époux en grand apparat; le portrait de la jeune princesse subsiste seul. Perronneau avait fait d'elle, avant son mariage, un pastel qui est perdu, mais dont nous avons une réduction à l'huile exécutée vers 1770. La toile où Drouais, en 1757, représenta le prince et la princesse en jardinier et jardinière, se trouve dans une collection particulière. Leurs
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traits furent aussi reproduits, surtout en miniature, par Welper, Wialy, Lefebvre, Coquelet, etc.
Veuf à vingt-trois ans et père de deux enfants, le prince de Condé ne voulut pas se remarier. Vers 1765, il offrit ses hommages à la princesse de Monaco, Marie-Catherine Brignolé, née en 1739, qui était fort malheureuse en ménage. Devenue libre en 1770 par un arrêt du Parlement qui prononça en sa faveur « la séparation de corps et d'habitation », elle se donna au prince de Condé, qui trouva en elle l’amie la plus tendre, la plus dévouée, quoique avec un peu de tyrannie. Il finira par l’épouser en 1808. C’est M*° de Monaco qui va régner à Chantilly, et la constance des deux amants donnera une apparence de légitimité à leur union, qui ne choquera personne. Intelligente et instruite, elle partage les goûts éclairés du prince, aime les sciences, les lettres et les arts ; c’est une grande dame accomplie, et qui sait être discrète quand les circonstances l’exigent, notamment quand les enfants du prince entreront en scène.
Grand bâtisseur comme ses ancêtres, le prince Louis- Joseph fit des folies dans la construction du Palais- Bourbon, qui lui coùûta 25 millions de 1765 à 1790. Cette immense entreprise ne lui fit pas négliger Chantilly; il semblait que ce beau lieu eût épuisé les ressources de l’art ; cependant le prince va s'appliquer à l’embellir encore ; sous son impulsion, Chantilly atteindra l’apogée de la splendeur. Le Jeu-de-Paume (aujourd’hui une annexe du Musée) avait été construit en 1757. La paix conclue, le prince s’applique à l’ornement du parc. Au bout de
ile d'Amour, là même où M. le duc d'Aumale a placé la statue d’Éros, il fit édifier en 1765 un pavillon qui recut le nom de « temple de l'Amour » ou « pavillon de Vénus ». Le prince y soupa pour la première fois le 21 août avec ses hôtes, parmi lesquels le duc de Chartres, MM. de
Chamborand, de Fronsac, de Franclieu, de Belleval, d'Auteuil, de Melfort, de la Tour-du-Pin, et des dames. On y revint le 23 au soir : « S. A. S. s'est embarquée avec toute la compagnie dans les chaloupes pour aller souper au pavillon de Vénus. L'on est parti de la Manche par le grand Canal pour aller aux écluses, puis par le canal Saint-Jean jusqu'aux grandes Cascades, qui ont joué vers les dix heures du soir, où il y avait une très grande quantité de falots qui ont fait un effet merveilleux avec les eaux. Ensuite les princes et compagnie sont descendus des chaloupes au pavillon de Vénus pour souper ; après souper, grand jeu ; les bois verts illuminés. » Ce fut tout de suite une passion; le 516 septembre, le prince de Condé arrive de Paris à neuf heures du soir avec des amis pour souper au pavillon de Vénus, où l’on reste jusqu’à trois heures du matin; puis on remonte en voiture pour retourner à Paris. De forme rectangulaire, le pavillon était décoré extérieurement de colonnes ioniques en treillage, et couronné d'une balustrade ornée de vases et de corbeilles. Sur la façade, quatre colonnes soutenaient un portique avec fronton ; sur le fronton, des colombes, un flambeau, des flèches, attributs de l'Amour et de Vénus. L'intérieur comprenait un vaste salon, décoré de huit grands tableaux représentant des jeux champêtres et des sujets galants, copies des toiles que Boucher avait exécutéesen 1745 pour le château de Choisy. Au-dessus de ces tableaux, on voyait des amours peints en camaïeu, et, dans les trumeaux supérieurs, Vénus endormie, Léda, Diane, l'Amour et sa mère. La décoration se complétait par des jets d’eau qui jaillissaient en champignon dans des cuvettes de marbre ornées de sculptures. Dans chaque croisée, un vase d’albâtre d’où s'élevait un. jet en chandelier; sur les bords des vases, des petits amours se jouant. En 1779, le prince de Condé fit placer
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Le goût du théâtre, héréditaire chez les Condé, s'était prodigieusement développé au xvirr siècle; les scènes de société pullulaient, à la ville comme à la campagne ; partout on jouait la comédie ; le prince de Condé y apportait une véritable passion : dès 1765, 1l joue les Précieuses ridicules avec ses invités dans le pavillon qui terminait l’Orangerie. Trouvant la salle insuffisante, il bouleversa entièrement le pavillon et fit construire un nouveau théâtre pour lequel il fut dépensé plus de 200.000 livres en 1767 et 1768. La salle fut inaugurée le 20 août 1767 avec le Cog de village de Favart; le duc de Penthièvre, le prince et la princesse de Lamballe étaient, ce jour-là, les principaux hôtes du prince de Condé. L'année suivante, on y donna l’opéra, la comédie française et la comédieitalienne en l'honneur du roi de Danemark, qui passa trois jours à Chantilly (28-30 novembre 1768); le prince avait fait venir les trois troupes de Paris, et les récompensa magnifiquement ; « on évalue à plus de 50.000 livres, dit Bachaumont, les présents faits à la seule troupe des Français » ; le roi goûta surtout la comédie du Bourgeois gentilhomme, jouée « avec tous ses agréments et divertissements ». Dans ce théâtre, le prince et ses familiers, hommes et femmes, s'’amuseront jusqu’à la Révolution, enrichissant chaque année le répertoire de pièces nouvelles, allant de Molière et de Racine à Sedaine et Laujon, sans oublier Regnard, Destouches et Marivaux. La décoration, sans cesse reprise et complétée par des artistes en renom, ne fut terminée qu'en 1786 par Sauvage. La galerie des Cerfs ayant été rasée en 1785, l'Orangerie et le Théâtre figurèrent alors une sorte de T dont le théâtre formait la barre supérieure. On y pénétrait à droite par
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un pavillon carré, dit d’Apollon, à la porte duquel se dressaient les statues de Cérès et de Bacchus. A l’intérieur, les murs étaient ornés de huit portraits d'auteurs dramatiques ; une scène de leurs œuvres était représentée en médaillon sous chacun d’eux; d’un côté, Molière et le Misanthrope, Racine et Athalie, Regnard et le Joueur, Crébillon avec Atrée et Thyeste; de l’autre, Corneille et Cinna, Piron et la Métromanie, Voltaire et Mérope, Destouches et le Glorieux; le tout s’enlevant en camaïeu sur un fond d’arabesques semé de cascades, de sirènes et d’amours. Derrière ce pavillon, s’étendait un promenoir fermé par une porte à coulisses sur laquelle était représenté l’Apollon du Belvédère ; puis venait le vestibule, au plafond duquel Sauvage avait peint le Triomphe d'Amphion. Deux rampes d'escalier conduisaient à la salle, dont la décoration, sur fond bleu rehaussé d'argent, était fort riche; au-dessus des loges, des palmiers formant
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arcade supportaient une draperie galamment retroussée; le plafond montrait des amours se jouant autour d'une guirlande de fleurs. « Ce théâtre, écrit Dulaure, offre un effet que l’on chercherait en vain dans les autres théâtres de France »; l'architecte avait, en effet, imaginé une machinerie qui permettait d'ouvrir à volonté le fond de o la scène; on apercevait alors, occupant une niche qui Ut 1 existe encore dans le mur qui soutient la terrasse, du | a côté de la grande route, une statue de Thétis « dont la À base présente une cascade formée de plusieurs jets d'eau 02 qui tombent dans un bassin; cette riche perspective est accompagnée de huit nappes d’eau qui, par le moyen d’un tuyau que l’on dispose à volonté, s'élèvent et jouent
sur le théâtre comme dans un jardin ». Ce beau théâtre
fut détruit, ainsi que l'Orangerie, Bucamp et l’île d'Amour,
en l’année 1799-1800 ; de l’intérieur, il ne reste aucun
dessin, mais la vue du pavillon d’Apollon à été gravée
par Mérigot; l'entrée qui existait derrière la scène se voit, ainsi que la Thétis, sur les cartons d’un jeu de cavagnole peint entre 1780 et 1785, et dont plusieurs fragments sont conservés au Musée Condé. Ce jeu de cavagnole représente différents points du parc et du domaine ; il est précieux pour l'identification des descriptions de l’ancien Chantilly. Il en est de même d’une série de dixhuit grands boutons d’habit peints en miniature vers 1786 et aujourd'hui exposés dans la salle des Gemmes. Passionné d’exercices physiques et doué d’une activité prodigieuse, le prince de Condé aimait avant tout la chasse, à tir et à courre, au cerf, au daim, au sanglier. Ses exploits feraient frémir les plus enragés chasseurs ; son fils héritera de cette passion et de cette belle endurance. Il lui plaisait d’orner sa maison de tableaux représentant des prises d'animaux ou des parties offertes à des invités de marque. Un peintre de chasses nommé Jean-François Perdrix était attaché à sa maison ; au besoin, il avait recours au talent de peintres connus. Le premier en date est Loutherbourg, qui exécuta en 1765 un grand tableau représentant l’assemblée de la chasse du cerf à la Table. L'année suivante, le prince de Brunswick, qui avait été notre plus redoutable adversaire pendant la guerre de Sept ans et qui, en 1792, se heurtera à Valmy aux soldats de la République, vint à Paris et rencontra partout le plus flatteur accueil. Ceux qu'il avait battus ne songèrent qu'à honorer son courage et ses talents militaires. Le prince de Condé voulut lavoir à Chantilly et l'y retint du 7 au 12 mai 1766; il eut la galanterie de lui dérober la vue des trois canons pris à Grüningen le 25 août 1762. Perdrix fixa sur la toile le Rendez-vous de chasse du prince héréditaire de Brunswick à la Table. I] peignit aussi : une chasse en traîneau dans le grand parc le 21 janvier 1767, une prise sous les grandes Cascades le
20 octobre 1771, une curée aux étangs le 3 novembre suivant. C’est Le Paon qui eut la commande du tableau représentant la chasse du roi de Danemark le 29 novembre 1768. Toutes ces peintures sont perdues, mais il nous reste assez de documents pour apprécier la splendeur de cette époque, où chaque année ramène une nouvelle série de nobles invités, sans parler de Louis XV, des princes et princesses de la maison royale, des souverains étrangers qui passaient en France et qui emportaient un souvenir ébloui de la fastueuse hospitalité du prince de Condé. M° du Barry voulut aussi voir Chantilly, et elle y fit séjour avec le roi du 15 au 18 août 1769, au milieu de soixante-cinq seigneurs et dames, parmi lesquels les ducs d'Orléans et de Chartres, le comte de La Marche, le prince de Soubise, les ducs de Coigny et de Fronsac, etc.
Le prince de Condé faisait à Chantilly des séjours réguliers, dont le plus long, appelé « le grand voyage », occupait les mois d’août et septembre ; il était marqué par des réjouissances auxquelles toute la population du pays prenait part. Un poète médiocre, Antoine Poinsinet, fort malmené par les Mémoires secrets, composa le programme des fêtes de 1767; le manuscrit est conservé au Musée Condé. Pendant quatre jours, Chantilly est un véritable champ de foire; opéras-comiques, comédies burlesques et parades se succèdent à la Ménagerie, au Théâtre, sur la Pelouse ; le clou fut un Amour sortant d’un ananas et chantant des couplets de Poinsinet : ce rôle était tenu par un nain de douze ans, d’une figure charmante et très bien pris dans sa petite taille. Sur la Pelouse, près de l’orme du Jeu d’arc (en face du château), une tente de soixante couverts avait été dressée pour le souper du prince de Condé et de sa compagnie : « Autour de cette tente, il y avait quatre salles de danse pour tout le public. Dans l’une, il y avait quatre marmottes jouant de la vielle;
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il y avait des violons dans les trois autres. Il y a eu beaucoup de distributions de pain, vin et viande. Dans les salles de danse, il y a eu quatre parades différentes. S. À. S. et compagnie ayant tout vu, on s’est mis à table. Après le souper, il y a eu sous une tente une parade de tous les nouveaux acteurs. Ensuite la compagnie est rentrée sous la tente pour y danser et jouer. Cette fête a duré jusqu’à trois heures du matin » (Journal de Toudouze). |
Le mariage du jeune duc de Bourbon avec M"*° d’Orléans, célébré le 24 avril 1970, apporte à Chantilly un nouvel élément de joie et de bonheur. Le 15 juillet suivant, le duc fit son entrée à Chantilly. Après avoir embrassé son père dans le salon Henri IV, c’est-à-dire . dans le cabinet d’angle qui précède la grande Singerie (orné alors du buste en cire du bon roi aujourd’hui placé dans la galerie de Psyché), il descendit dans son appartement, au rez-de-chaussée du petit château, pour y recevoir les compliments des fonctionnaires et vassaux, et les vœux que lui offrent les enfants des bourgeois costumés en bergers et bergères ; toute la population danse dans la galerie des Cerfs. Le 21 juillet, à la Comédie, « M5 le Prince et compagnie ont joué une petite pièce analogue à M® le duc de Bourbon » ; c'était une comédie de Laujon, intitulée l'A moureux de quinze ans, en trois actes et prose mêlée d’ariettes, musique de Martini. Le mois suivant, la famille royale vint complimenter les Condé ; Louis XV et ses filles, le dauphin et la dauphine, les princes d'Orléans et de Conti passèrent trois jours à Chantilly, 28-30 août. L'âge du duc de Bourbon fit retarder jusqu’au 4 mai 1771 la réunion des jeunes époux, et la duchesse de Bourbon vint à Chantilly pour la première fois le 2 juin ; belle, bonne et gracieuse, elle y fut aussitôt adorée. L’allégresse est au comble quand elle
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