‹ Chantilly et le Musée CondéChapitre 56 sur 91 · RE DS · texte numérisé non relu

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confirmée par celle du 8 avril, prononça la confiscation des biens du prince de Condé; un détachement de 150 hommes, tirés des 02°, 103°, et 104° régiments d’infanterie, fut envoyé en stationnement à Chantilly, et les opérations du séquestre commencèrent le 13 juin; elles durèrent trois jours. La garde et conservation des chàteaux fut confiée au principal concierge, M. Bourgeois, sous le cautionnement de M. Antheaume, qui était son gendre. Les fonctions du gardien-séquestre durèrent autant que celles du maire ; deux mois après, Antheaume et son beau-père, jugeant leur vie menacée, abandonnaient leur poste.

La journée du 10 Août porta au comble l’effervescence des esprits, non seulement dans les grandes villes, mais aussi dans les campagnes, où pullulaient les sociétés populaires, dont l’action tendait partout à battre en brèche et annihiler l'autorité des municipalités. Chantilly avait sa Société des Amis de la Liberté et de l’Égalité, désignée communément sous le nom de club des Jacobins. À son instigation, M. Antheaume recut l’ordre, le 13 août, de faire abattre la statue du Connétable qui décorait la grande terrasse. Le lendemain, comme il surveillait l’opération du démontage, il apprit qu’une bande armée, partie de Paris, se dirigeait sur Chantilly ; on prêtait aux « Marseillais » l'intention d'arrêter les aristocrates et de couper quelques têtes, à commencer par celle du maire. Ce fut de l’affolement. On courut à Senlis pour demander protection au district, on réunit en hâte la garde nationale du canton, sans trop savoir dans quel but ; cette arrivée d’une force étrangère au département paraissait illégale et inspirait les plus vives inquiétudes. Les officiers généraux de la garde nationale du district, MM. de Marcilly et Fasquel, allèrent à la rencontre des Parisiens jusqu’à Luzarches, etse trouvèrent en présence d’un détachement du

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fameux bataillon des Récollets, commandé par un officier, Audouin, et conduit par deux commissaires de section de la Commune de Paris, Duval d'Estaing et Guérard Homet. Le détachement traînait trois canons, sous le commandement de Joseph-Protais Pidoux, peintre et capitaine d’artillerie au bataillon du faubourg Saint-Laurent. Les représentations de MM. de Marcilly et Fasquel n’eurent aucun effet auprès des commissaires. Il est probable que la troupe ne comptait guère plus de 250 hommes ; elle paraissait disciplinée et, en dépit de ses canons, elle n'aurait pas été redoutable si le genre d'éléments dont elle s'était accrue en route n'avait légitimé les craintes. Elle fut reçue à l'entrée de Chantilly par des membres du conseil municipal ; la garde nationale du canton était rangée sous les armes ; la curiosité avait aussi attiré une partie de la population. Toute la bande pénétra sur la Pelouse et vint faire halte près des Écuries, où les canons furent braqués. Les commissaires exhibèrent leurs pouvoirs, qui portaient l'ordre d'accompagner les citoyens du bataillon des Récollets dans la visite qu’ils se proposaient de faire à dix lieues autour de Paris pour visiter les châteaux. Puis le bataillon fit le carré, et l’on procéda « au désarmement d’une partie des citoyens dont les sentiments paraissaient opposés à l'opinion générale », c’est-à-dire qui étaient suspects au club des Jacobins. Une discussion se produisit alors entre quelques individus et le meunier de la Canardière, Pigeaux, qui manqua tout au moins de la plus élémentaire prudence : au cours de la dispute, une voix s’écria : « C’est un accapareur de bléet d'argent ». Aussitôt vingt sabres se lèvent sur le malheureux, qui s'échappe et court se réfugier dans la maison qui porte aujourd'hui le n° 24 de la rue du Connétable (place du Marché). On l'y poursuit, on le découvre dans une chambre, on le larde de coups de sabre; le corps est jeté par la fenêtre,

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D. la tête coupée et fixée au bout d’une pique. Quand le ? hideux trophée parut dans le carré, ce fut une débandade générale ; tous ceux qui avaient sujet de craindre ne pensèrent qu'à se cacher. M. Antheaume, qui attendait les événements chez lui, à l'hôtel de Beauvais ou des Juridictions, en face de l’église, fut aussitôt averti et s’échappa #y par une porte de derrière ; M. Bourgeois, le juge de paix Lejeune et d’autres notables prirent aussi la fuite à la faveur du désarroi. Le soir, la garde nationale du canton fut licenciée et rentra dans ses foyers ; le bataillon parisien fut logé chez l'habitant, à l’exception d’un détachement commis à la garde des canons et qui coucha sous les tentes dressées près des Écuries.

Le lendemain 16, les administrateurs du district de Senlis se rendirent à Chantilly, où ils apprirent des commissaires parisiens qu ils avaient mission de se transporter à dix lieues de Paris pour détruire tous les signes de l’ancienne féodalité. Le même jour, les citoyens furent convoqués dans l’église à l'effet d’élire une nouvelle municipalité ; pour assurer le succès des Jacobins, les commissaires firent procéder à l’élection « non par la forme du scrutin, mais par l'appel nominal, qu'ils ont dit être la forme présentement adoptée par les sections de la capitale ». Pendant qu'ils se consacraient aux affaires publiques, leurs hommes se livraient à des divertissements variés, dont les poissons et les oiseaux du prince firent surtout les frais, sans parler des visites que reçurent ses caves. Les artilleurs, brûlant du désir d'utiliser * leurs canons, les braquèrent sur la Renommée en plomb ; ‘3 qui surmontait le dôme des Écuries : ils manquaient sans 1 __ doute d'expérience, car aucun boulet ne toucha le but. La religion ne fut pas oubliée ; Pidoux et Duval d'Estaing : signèrent sur le registre paroissial au baptême d'un enfant qui fut nommé Joseph-Protais-Ami de l'Égalité.

Il ne faut pas se dissimuler que le prince de Condé

inspirait alors au peuple français une certaine crainte et surtout une haine profonde. Il y avait un abîme entre l'esprit des émigrés et celui de la nation ; on ne pouvait plus se comprendre. Si le prince croyait de son devoir d'essayer par tous moyens de sauver son roi et de raffermir le trône, les Français, de leur côté, avaient le droit de trouver détestable qu’il voulût livrer le pays à l’invasion étrangère, et ce sentiment était partagé par une partie de la population qu'il avait nourrie; son domaine en ressentit les effets. Les perquisitions et les dégradations se poursuivirent trois jours durant. Le 20, les Parisiens reprirent le chemin de la capitale, emmenant plusieurs charrettes d'objets de toute sorte, surtout des bronzes et des plombs : statue équestre du Connétable, Renommée et chevaux de plomb des Écuries, une statuette en argent de Louis XIV, des bustes des princes, un bronze antique (le Tireur d’épine qui est au Louvre), les calices et ornements de la chapelle, puis des équipements de chevaux, selles, etc. Les tableaux de chasses, signes de féodalité, furent détruits ; la statue en marbre du Grand Condé par Coysevox fut décapitée; mais on respecta le buste en cire du bon roi Henri.

Chantilly était à peine remis de cette chaude alerte que les inquiétudes reparurent. Le lundi 27 août, on vit arriver une nouvelle troupe de gardes nationaux parisiens, commandée par un gentillätre des environs de Clermont, Gaultier de Montgeroult, ex-seigneur de Coutance. Elle envahit le château et enleva « différents effets compris au séquestre, comme tentes, armes, figures en bronze et autres objets », qui furent aussitôt chargés sur des voitures réquisitionnées. Les officiers municipaux ayant essayé de protester, Gaultier de Coutance exhiba de prétendus pouvoirs « des administrateurs de police, membres

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du Comité de surveillance, et persista dans l’enlèvement ». Il revint le 1°" septembre avec son détachement, et entreprit la démolition des fontaines, bassins, jets d’eau, et l'enlèvement des plombs, tuyaux et bronzes. A la Ménagerie, la ruine fut complète : de tous les oiseaux, cinq paons avaient seuls échappé au carnage ; dans les loges, il restait un tigre, un mouflon, un gros singe, une civette et deux aigles ; à la requête du directoire de Senlis, ces animaux furent tués le 23 septembre, « à l’exception des deux aigles, qui nous ont été demandés par le sieur Colmache, qui en avait le soin, pour les nourrir à son compte ». Brave Colmache! (Arch. dép. de l'Oise).

Dès 1790, Antheaume de Surval avait fait pratiquer dans le château, sous la terrasse du Connétable et ailleurs, un certain nombre de cachettes où il avait dissimulé bon nombre d'objets précieux. Le secret fut d’abord bien gardé. Mais au mois de mars 1793, un vieux maçon que l'on soupconnait d’avoir été employé à cette besogne prit peur devant les objurgations et les menaces, et indiqua une cachette dans un « caveau de la maison d'arrêt », c'est-à-dire de l'hôtel de Beauvais ou des Juridictions ; on y trouva le vermeil et l’argenterie du prince de Condé, beaucoup de papiers, dont un ouvrage inéditentièrement écrit de sa main, Essai sur la vie du Grand Condé, qui fut publié à Paris en 1806. Puis on découvrit d’autres cachettes contenant des bijoux, objets d'art, bronzes, pendules, porcelaines, laques, etc., et la Convention députa deux de ses membres, Thibaut et Bezard, pour diriger et surveiller les recherches. Enfin le ministre de l'Intérieur chargea la Commission des Monuments d’envoyer des hommes compétents « pour rechercher, examiner et connaitre les choses remarquables et précieuses relatives aux sciences, lettres et arts ». Le 1° mai 1795, Moreau et Puthod, membres de la commission, accom-

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pagnés de Bernardin de Saint-Pierre, Delamarck, Valenciennes et Gaillard, se rendirent à Chantilly, où ils commencèrent leurs opérations le lendemain sous le contrôle des deux députés de la Convention. Le 26, ils signèrent l'état de tout ce qui devait être transporté à Paris, et le mobilier fut aussitôt mis aux enchères publiques et vendu les jours suivants, sauf les objets en cuivre et en plomb, qui furent expédiés à l'hôtel des Monnaies.

Le château était entièrement vide lorsqu'il fut choisi, au début de la Terreur, pour servir de prison aux suspects du département de l'Oise. Le premier convoi y entra le 28 août 1793; plus de mille personnes y passèrent ; quelques-unes seulement, envoyées à Paris, montèérent sur l’échafaud. Soixante-quatorze habitants de Chantilly furent inquiétés ; tous rentrèrent plus tard dans leurs foyers. Sur cette triste période de l’histoire de Chantilly, il faut consulter le livre d'Alexandre Sorel (Ze Château de Chantilly pendant la Révolution), celui de Me de Bohm, née Girardin (Les Prisons en 1793), le Journal des prisons de mon père, de ma mère et des miennes, par la duchesse de Duras, née Noailles, et une relation manuscrite de M. Bucquet, conservée dans la bibliothèque de la ville de Beauvais. Au commencement d'octobre 1793, le comité de Sûreté générale envoya un détachement de l’armée révolutionnaire, composé de 260 hommes, pour remplacer la gendarmerie qui gardait le château. Il fut caserné au château d’Enghien. La présence de ces pseudo-soldats amena les pires désordres. Et tout d’abord l’église fut pillée, profanée, et on yinstalla le culte de la déesse Raison, qui fut inauguré le 19 octobre. Les cœurs des princes de Condé, dépouillés de leurs enveloppes de vermeil qui portaient les noms; furent jetés dans un trou de l’ancien cimetière (qui se trouvait au chevet de l’église) ; ils furent secrètement

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