‹ Chantilly et le Musée CondéChapitre 57 sur 91 · F7 PRET · texte numérisé non relu

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recueillis par un voisin, l’aubergiste de l'Æpée, le sieur Petit, qui les cacha dans sa cave ; il les rendra en 1814 au prince de Condé, et celui-ci les fera déposer de nouveau dans l’église paroissiale, mais sans pouvoir les identifier, les enveloppes de plomb ne portantaucun nom. Au mois de mars 1794, l’armée révolutionnaire fut retirée de Chantilly, et le 20° escadron de gendarmerie fut chargé du service du château. Le 13 mai, le comité de Salut public décida que les détenus seraient transférés dans d’autres maisons nationales, et que le château serait mis à la disposition de la commission des Secours publics pour y

établir un hôpital militaire. À la fin de juillet, les

553 détenus qui étaient encore à Chantilly furent répartis entre Nointel, Liancourt, Houdainville et Argenlieu. Le château ne reçut d’ailleurs pas l'affectation projetée, et il demeura complètement abandonné.

Dès 1793, le domaine fut morcelé. Les forêts du prince contribuèrent à former le Domaine extraordinaire de

l'État, ainsi que les bois des abbayes ou églises qui s’y

trouvaient enclavés. Les bâtiments, les terres et les prés furent mis en vente et acquis par des particuliers, et de toutes les beautés de Chantilly il ne resta bientôt plus rien. Le château et les environs immédiats furent épargnés pendant quelques années, puis une loi du 17 novembre 1798 ordonna la vente de tout ce qui n'avait pas encore été aliéné ; on ne réserva que la partie boisée du parc, unie au domaine forestier, les Écuries, le château d'Enghien, les maisons de Sylvie et de la Caboutière, affectés au casernement du 11° régiment de chasseurs à cheval. La Pelouse, mise en lotissement, fut sauvée grâce aux démarches du maire, M. Patin. Tout le reste fut vendu. Les chäteaux, l'Orangerie, Bucamp et les parterres voisins furent adjugés, le 17 juillet 1799, à deux entrepreneurs de démolitions, Pierre Damoye et Gérard

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Boulée, qui n'avaient d’autre but que de tirer parti des matériaux. Ils abattirent d’abord Bucamp, l’Orangerie, la Comédie, le temple de Vénus, puis ils s’attaquèrent au grand château. En 1804, n'ayant pas exécuté les conditions de paiement inscrites au cahier des charges, ils furent déclarés déchus du bénéfice de l’adjudication, et les bâtiments firent retour à l’État. Le petit château était intact; le grand était rasé au niveau de la terrasse du Connétable. Le Hameau et le Jardin anglais avaientétérespectés ; le Hameau avait été loué par Damoye au manufacturier Christophe Potter, qui, s’il faut en croire M. de Goncourt (/a Société sous le Directoire), avait « fait

réparer à grands frais ce joli endroit pour y recevoir sa : bienfaitrice, la céleste Cabarrus », la citoyenne Tallien. D

En cette année 1804, il fut question de transférer au | 4 château de Chantilly l’école des Arts et Métiersétablie au M château de Compiègne, qui venait d'être uni aux domaines . de la Liste civile. L’élévation de la dépense qu’entrai- Li. nait ce projet empêcha d'y donner suite. Le soubasse- 1

ment voûté du grand château fut transformé en écuries pt cd pour 200 chevaux; deux régiments de dragons, le 5° et le 6°, étaient alors casernés à Chantilly (1803 à 1806), et se trouvaient fort à l’étroit aux Écuries et au château d'Enghien, qui ne pouvaient contenir plus de 900 hommes et de 550 chevaux. La Caboutière, Sylvie et la Fourrière abritaient les services annexes, hôpital, magasins, etc. En janvier 1808, l’empereur décida que l'établissement

militaire de Chantilly serait affecté au casernement des 43 se troupes à cheval de la Garde impériale; en vertu de h cette décision, le 1° régiment des chevau-légers-lan- { : ciers polonais de la Garde fut envoyé à Chantilly; le ‘4

petit château fut occupé par le colonel, Vincent-Corvin Krasinski, comte de Krasneck. En 1811, le domaine de Chantilly fut attribué à l’apanage de la reine Hortense ;

on détacha de l'établissement militaire les bâtiments de Sylvie, de la Caboutière et de la Fourrière, dont remise fut faite aux représentants de la reine le 23 mars 1812. A cet apanage furent joints le grand Parterre, la Manche et le grand Canal, les petits canaux et quelques prés qui avaient d’abord été compris dans la dotation de la Légion d’honneur. La reine Hortense peut donc figurer sur la liste des seigneurs de Chantilly, au même titre que Louis XIII et Louis XIV.

Le 14 avril 1814, à Compiègne, le prince de Condé accueillait en pleurant une délégation des notables de Chantilly : « Oui, Messieurs, leur dit-il, j'irai à Chantilly le plus tôt possible, dussé-je coucher dans les caves, tant J aime le pays et ses habitants » ! De quel œil navré dut-il revoir ces lieux qu’il avait quittés si splendides et qu il retrouvait désolés! Lui-même avait traversé de rudes épreuves, lutté avec héroïsme pour une cause qui fut toujours malheureuse, mangé un pain amer mendié avec noblesse ; et il avait souffert dans ses plus chères affections : son petit-fils dormait depuis dix ans dans le fossé de Vincennes ; sa fille l’avait quitté pour prendre le voile et errer de couvent en couvent; sa femme enfin, cette princesse de Monaco qui avait voulu partager avec lui la mauvaise comme la bonne fortune, qui avait soutenu son courage dans l’adversité et dont il avait récompensé le dévouement par un tardif mariage, était morte dans ses bras en 1813. Il avait soixante-dix-huit ans, son fils près de soixante : deux vieillards désabusés, frappés au cœur, heureux cependant de mêler la ruine de leur propre vie aux ruines de ce cher Chantilly qui avait vu naître tant d’espoirs. La suprême épopée de l’empereur les en chassa de nouveau. Le prince de Condé ne voulut pas quitter son roi, partit et revint avec lui. Le duc de Bourbon passa en Angleterre, où il eut le malheur de rencontrer Sophie

Dawes : elle l’yretint trois ans, le suivit ensuite en France et ne le lâcha que mort.

Ce qui restait de Chantilly était dans le plus lamentable état; on fit d'urgence les réparations nécessaires pour rendre logeables les appartements, qui furent meublés de facon sommaire. Comme au moyen âge, la propriété se trouvait limitée à l’ouest par le fossé du chàteau ; entre le fossé et la route de Vineuil, un espace de 7 hectares 53 ares appartenait depuis 1812 à un noble Espagnol, don Yzquierdo de Rivera, secrétaire d'État du roi Charles IV, que la politique de l’empereur avait enlevé à son pays. Cet Espagnol avait formé le projet d’un établissement à Chantilly; mais il tomba subitement malade à l'hôtel du Cygne, près de l’église, et y mourut le 29 mai 1813, ne laissant qu'une fille mineure dont les tuteurs furent heureux de vendre au prince de Condé, le 19 février 1817, le terrain que couvraient autrefois les bâtiments et parterres de Bucamp et de l’Orangerie, les petites Cascades, les îles d'Amour et du Bois-Vert, et la prairie jusqu'au grand Canal. Sur cet emplacement, le prince fit dessiner par l'architecte Victor Duboisle grand jardin anglais, qui fut exécuté de 1817 à 1819. Ce jardin fut semé de fabriques dont il ne reste que deux, le petit temple qui abrite la Vénus callipyge et la grotte qui marque l'emplacement de Bucamp.

Le parc et le petit château furent ornés de statues et tableaux qui avaient appartenu aux anciennes collections du prince de Condé. Son premier souci avait été d'obtenir du roi la remise des objets mobiliers provenant de ses

maisons qui pourraient se retrouver dans les dépôts

publics. La recherche n’en était pas facile et rencontra en outre beaucoup de résistances ; aussi la restitution futelle loin d’être complète ; mais le prince eut satisfaction pour ce qui lui tenait le plus au cœur : archives doma-

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niales et papiers de famille, manuscrits de tout genre, portraits d’ancêtres et souvenirs du Grand Condé, toiles de la galerie des Batailles, meuble minéralogique du roi Gustave III, statues, bustes et marbres, toiles de Christophe Huet et tableaux en petit nombre, effigie en cire du roi Henri IV, tapisseries de Beauvais et des Gobelins. coffre japonais, enfin de précieux objets qu'Alexandre Lenoir avait eu le bonheur de sauver de la destruction : le beau monument de bronze, œuvre de Jacques Sarazin, qui entourait les cœurs des Condé dans l’église des Jésuites à Paris, et la dépouille d'Écouen, vitraux de Psyché, table du cep de vigne, autel, boiseries et vitraux de la chapelle, œuvres du xvi° siècle (on sait que le château d'Écouen, comme le Palais-Bourbon, appartenait aux Condé). En rentrant à Paris, le prince trouva son palais occupé par la Chambre des Députés ; il en consentit la location à l'État, mais se réserva l'hôtel de Lassay (aujourd’hui hôtel de la Présidence). Les objets reconquis furent donc distribués entre l'hôtel de Lassay et le

château de Chantilly; ceux qui ne purent être utilisés

attendront soixante ans la place définitive que leur assignera M. le duc d’Aumale.

La vie du prince de Condé se termina fort tristement : sa fille, prieure des Bénédictines du Temple, ne sortait pas de son couvent ; son fils était retenu en Angleterre par une passion qui paralysait son amour filial. Il n’était pas seul cependant : la fille que M"° Michelot avait donnée au duc de Bourbon, élevée sérieusement, avait été mariée

en 1803 au comte de Rully, premier gentilhomme du

prince ; elle était douée des plus rares qualités du cœur et de l'esprit; sa situation privilégiée dans la maison lui permit de montrer la noblesse de son caractère et d'entourer de soins le vieillard, dont la tête faiblissait en même temps que déclinaient ses forces. Sans cesse il

réclamait son fils, qu'il eut la douleur de ne pas revoir, et il s’éteignit dans les bras de M°®° de Rully le 13 mai 1818. Le duc de Bourbon ne put que l'accompagner à Saint-Denis, où le corps fut inhumé par la volonté de Louis XVIII. Peu après, Sophie Dawes vint en France, munie d’une situation sociale par un lieutenant-colonel d'infanterie, Adrien-Victor Feuchères, qui, l’année suivante {août 1819), fut créé baron héréditaire et attaché à la personne du duc de Bourbon en qualité d’aide de camp et de gentilhomme ordinaire. Ayant cru épouser une fille naturelle du prince, il ne s’étonna pas de privautés qui paraissaient légitimes de la part d'un père; en 1824 seulement, la vérité lui fut dévoilée, et par sa femme elle-même. Il se retira dignement, reprit du service actif, et continua honorablement sa carrière militaire ; il atteignit le grade de lieutenant-général (1843), fut député du Gard en 1846-1848 et mourut en 1857, après avoir épousé une seconde femme qui vécut jusqu’en 1895. Sophie Dawes, intelligente, astucieuse, tour à tour câline et méchante, offrait une beauté commune, mais fraîche et rehaussée de charmes plantureux. Elle réona sans vergogne à Chantilly, accentuant sa domination de jour en jour, ne souffrant aucune rivalité, écartant les intimes, y compris le comte et la comtesse de Rully, qui finirent par abandonner la place. Quand le duc de Bourbon sera guéri de ce tardif amour, sa faiblesse l’empêchera de secouer la tyrannie qui l’accable et dont les excès ne seront pas étrangers à sa mort tragique. Le jour où on le trouvera suspendu à l’espagnolette de Saint-Leu (27 août 1830), la voix publique désignera la baronne de Feuchères, et celle-ci, après avoir palpé une belle part de l'héritage, n'aura d’autre ressource que de regagner l'Angleterre, où elle mourra le 14 décembre 1840.

De tous les princes de Condé, le dernier fut certaine-

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