‹ Chantilly et le Musée CondéChapitre 58 sur 91 · NE ES · texte numérisé non relu

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ment celui qui fut le plus cher aux habitants de Chantilly ; ses malheurs, sa vieillesse solitaire, sa grande bonté, sa générosité princière, tout contribuait à lui attirer la sympathie et l'affection. Pendant les douze dernières années de sa vie, il fut la providence de Chantilly. Les misères et les privations de l’'Émigration ne modifièrent en rien les traditions qu'il avait reçues de ses ancêtres ; il semble au contraire en être résulté une soif de prodigalité dont tout le pays profita ; et Chantilly crut revivre les temps charmants de l’ancien régime. La reconstitution et la remise en état du domaine, désolé par le plus effroyable bouleversement, procura un abondant travail à la population ouvrière, fort éprouvée par la chute des industries que le célèbre Richard-Lenoir avait établies à Chantilly sous l'Empire; la chasse, pour laquelle le duc de Bourbon professa jusqu’à ses derniers jours un amour immodéré, ramena la vie, les fêtes, le plaisir, et Chantilly redevint la ville de plaisance qu'elle avait été avant 1789. Il faut surtout savoir gré au duc de Bourbon d’avoir repris

la tradition d’accroissement qui avait présidé, pendant

quatre siècles, à la formation du domaine de Chantilly; grâce à ses efforts, ce domaine atteignit une extension

qu’il n'avait jamais connue ; il convient d’ajouter que les

revenus du prince se trouvèrent insuffisants pour solder les frais d'une œuvre aussi considérable, et qu’il dut prendre des engagements à longue échéance qui grèveront longtemps les finances de son héritier.

A Chantilly même, le duc de Bourbon racheta le Jeu-de- Paume, les prairies du Hameau, du Vertugadin et de la rive droite du Canal, les terres du petit parc d’Avilly, les terres du grand parc, les prairies de la vallée, les usines et manufactures, la ferme et les terres de la Ménagerie ; il acquit les domaines de Saint-Maximin et de Courtillet, de Saint-Firmin et d’Avilly, qui n'avaient pas appartenu

à ses ancêtres. Dans le grand parc, il construisit une ‘importante faisanderie. Des travaux considérables furent nécessités par la remise en état des bâtiments, des canaux et des parterres. Le fossé qui séparait les deux châteaux ayant été comblé, une aile fut construite pour relier Le petit au soubassement voûté du grand et rendre ainsi l'habitation plus commode ; de cette époque (1827) date l’entrée actuelle de la cour du petit château. Dans le soubassement voûté fut établi un théâtre où M”° de Feuchères se plut à jouer la comédie; M. le duc d’Aumale y installa en 1889 la bibliothèque de travail.

Le duc de Bourbon profita de la loi qui autorisait l’aliénation du domaine extraordinaire de l’État pour acquérir les bois qui provenaient d’églises ou d'établissements religieux et arrondir son domaine forestier ; bois de Saint- Nicolas, bois et bruyères du Chapitre de Senlis dans les forêts de Chantilly et de Pontarmé, bois de Notre-Dame et de Saint-Jean dans la forêt de Coye, bois de l’abbaye de Royaumont; il en acquit d’autres de particuliers anciens bois de la seigneurie de Luzarches et de la seigneurie de Marly, bois de l’abbaye d’Hérivaux dans la forêt de Coye, bruyères de Pontarmé, auxquelles M. le duc d’Aumale joindra les bruyères de Thiers, dominées par la Butte-aux-Gendarmes. Le duc de Bourbon racheta aussi la vieille maison de Commelles, au bout des étangs, édifiée au x siècle par les moines de Chaalis, et dans le clos de laquelle se dresse encore une haute cheminée en pierre de la même époque, qui recouvrait un four à tuiles et à carreaux vernissés ; l'imagination d’archéologues locaux avait fait de ce monument une « lanterne des morts » : des fouilles récentes ont mis à jour d’importants vestiges de cet établissement industriel du moyen àäge (Historique du domaine de Commelles, par MM. Dupuis et Macon, Senlis, 1902). Une autre maison

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très ancienne, située sur la chaussée qui ferme les étangs à l’ouest, fut aussi rachetée par le duc de Bourbon ; elle avait été aliénée par son père en 1788; il convient d’en dire un mot, car tout le monde connaît le « château de la reine Blanche », dont le nom a toujours été la « Loge de Viarmes ». Il y eut là, au moyen âge, un petit domaine donné par le roi Louis VIII, en 1223, à l’abbaye de la

* Victoire près Senlis, et cédé par celle-ci, en 1293, à

Pierre de Chambly, seigneur de Viarmes ; il comprenait deux étangs séparés par une chaussée (l'étang inférieur est depuis longtemps asséché), et deux pièces de bois à gauche et à droite. Ce seigneur de Viarmes, ou son fils, bâtit « une maison carrée de pierre de taille, où il ya quatre tourelles troussées sur quatre piliers en forme d’encorbellement »; d’autres constructions en pierre de taille fermèrent la chaussée et en firent un endroit parfaitement fortifié, précaution assez nécessaire au xiv® et au xv° siècle. En 1406, le duc d'Orléans, frère de Charles VI, acquit le petit domaine pour le donner au couvent des Célestins de Paris, où avaient été inhumées les entrailles de sa mère, la reine Jeanne de Bourbon. Les Célestins ne gardèrent pas longtemps le domaine de la Loge de Viarmes, ils le cédèrent en 1412 à l’abbaye de Royaumont, qui le posséda plus de deux siècles et le vendit en 1658 à Toussaint Roze, seigneur de Coye. Le fils du Grand Condé en devint propriétaire par l’acquisition de la terre de Coye en 1701. Du xv° au xvir° siècle, la Loge de Viarmes servit de maison de garde, de moulin à tan ou à drap; son exiguité ne la rendait pas habitable à un seigneur, même pourvu du train le plus modeste. La forme et les dimensions du bâtiment n'ont pas varié, sauf que l’ancienne maison présentait un toit régulier à deux pans et que les tourelles étaient coiffées d’un cône, le tout couvert de tuiles. Loué à un meunier en 1765,

puis vendu en 1788, le moulin de la Loge passa par plusieurs mains, et fut enfin acheté, le 24 avril 1825, par le duc de Bourbon, qui voulut en faire un rendez-vous de chasse; les ordres furent donnés, le 3 juin, par son administrateur, M. de Gatigny, à l'architecte Victor Dubois : « Son Altesse Royale a décidé de faire réparer sur-le-champ le bâtiment connu sous le nom de moulin de la Loge de Viarmes pour y établir un rendez-vous de chasse, en profitant aussi des écuries et hangards (transformés en maison de garde) qui dépendent de ce bâtiment, et demande que ces travaux soient terminés pour le 1 octobre prochain. S. À. R. verrait aussi avec plaisir qu’il vous fût possible d'élever au-dessus de ce bâtiment un belvédère qui permit de jouir, dans la plus grande étendue, de la vue de la forêt et des étangs. S. A. R. demande que l'architecture de ce belvédère soit du même genre gothique que celui du bâtiment ». Victor Dubois fit donc du genre gothique, sans oublier les chevaliers sur la façade, et telle est l’origine du petit castel moyenâgeux auquel certains auteurs avaient déjà assigné, je ne sais pourquoi, le nom de la reine Blanche, mère de saint Louis (Voyage pittoresque de la France, publié en 17987 ; Description du département de l'Oise par Cambry, 1803). L’étang porte toujours le nom d’étang de la Loge ; quant au pseudo-château de la reine Blanche, personne ne voudra lui enlever ce nom injustifié, mais charmant, il est d’ailleurs parfaitement légitime d'évoquer le nom de la reine dans ces lieux qu’elle a certainement traversés plus d’une fois en allant de Royaumont à Senlis, ville royale que les Capétiens de la première race visitaient fréquemment. Ajoutons que le « pavillon de la Loge » ne fut terminé qu'en 1826 ; les sculptures furent exécutées par Boichard et Thierry et coûtèrent 31.486 francs.

Les deux derniers princes de Condé, absorbés par les

LE DERNIER CONDÉ Sr

travaux de réparation et de reconstitution, ne pensèrent guère à accroître leurs collections ; elles s'augmentèrent cependant d'œuvres d'artistes chargés de reproduire leurs traits. D’Angleterre, le père avait rapporté son portrait, exécuté par la comtesse de Tott et gravé par Bartolozzi en 1802 (la comtesse habitait Versailles en 1825 quand le portrait lui fut envoyé sur sa demande pour en faire une copie). En Angleterre aussi, en 1795, Danloux fit le portrait du duc de Bourbon. Ces portraits sont à Chantilly, ainsi que des miniatures exécutées pendant l’Émigration, entre autres celles du duc d'Enghien et de son

amie la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort, qui ne

quittaient jamais le portefeuille du malheureux père. Dans l’ordre de la sculpture, citons les bustes en marbre du prince de Condé et du duc de Bourbon par Deseine (1815), les bustes en pierre du prince de Condé par Jean- Marie Pigalle (1818) et du duc d'Enghien par Deseine (1817), deux bustes en marbre du duc de Bourbon par Jaley et Gois, sa statue en pied par Lemaire, en plâtre, dont M. le duc d’Aumale fit faire une copie en marbre par Jonchery pour la placer au bas du grand escalier du nouveau château. Complétons l’iconographie du duc de Bourbon avec un dessin de Pedretti (1827) et un grand portrait en pied peint par Delaval en 1826. Enfin, deux tableaux exécutés par un artiste local nommé Heurteux nous présentent une page intéressante de la vie du dernier Condé à Chantilly, /a Saint-Hubert de 1828, la prise du cerf dans l’étang de la Loge et la curée à la Table;

dans le second, le prince est à pied, entouré de ses gen-

tilshommes ; dans le premier, les personnages sont à cheval, y compris M"° de Feuchères dans toute sa gloire. Tous sont habillés aux couleurs de la maison, dont la plus voyante est le jaune dit ventre-de-biche.

Il faut avoir entendu les survivants de cette époque

pour comprendre la désolation de Chantilly à la nouvelle du mystérieux drame de Saint-Leu-Taverny; la triste

fin du prince exalta l'amour que lui portait la population

entière, et ce sentiment se manifesta par un désir touchant: une députation conduite par le maire, M. Jacquin, obtint audience du roi Louis-Philippe et demanda que le cœur du dernier Condé füt réuni à ceux de ses ancêtres dans l’église de Chantilly. Ce vœu fut exaucé, et le cœur fut reçu en grande cérémonie le 9 septembre 1830.

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