‹ Chantilly et le Musée CondéChapitre 65 sur 91 · FROMENTIN · texte numérisé non relu

FROMENTIN

La Chasse au faucon. :

me résoudre à toutes les exécutions qu'il recommande ». Et le 12 février, Adolphe Couturié, camarade de collège, intime ami et secrétaire du prince, écrivait à Triqueti : « Le prince est toujours sous le charme, et quand il rentre chez lui c’est pour courir à ses chers dessins... Il tient à montrer lui-même son trésor, et n’en livre la clef à personne ».

Trois mois après, la bibliothèque de M. Cigongne arrivait à Twickenham, et ce fut un nouvel enchantement. « M. Armand Cigongne, ancien agent de change à Paris, avait formé avec un goût exquis une collection presque exclusivement française. Il avait recueilli avec un soin et une persévérance admirables une merveilleuse série d'ouvrages en vers, de pièces dramatiques et de romans. Il y avait joint des volumes curieux dans tous les genres, des reliures précieuses, portant les armes de personnages illustres, des manuscrits qui étaient de vrais bijoux, etc. Non content de recueillir les reliques des amateurs anciens, il avait fait relier lui-même un nombre considérable de volumes, et nul bibliophile moderne

. n'avait montré autant de discernement dans le choix des

exemplaires, autant de goût dans la décoration extérieure des livres... M. Cigongne mourut le 29 mai 1859. La réputation de sa bibliothèque était universelle quand Potier fut chargé d’en préparer la vente. Le savant libraire en dressa un catalogue dans lequel sont décrits 2910 articles. Les enchères devaient avoir lieu au printemps de 1861 ; mais, dans l'intervalle, M. Edouard Bocher, agissant au nom du duc d'Aumale, fut assez heureux pour conclure l'acquisition en bloc de la collection... » (Émile Picot, Le duc d’'Aumale et la bibliothèque de Chantilly, 1897).

La maison de Twickenham se trouva trop petite pour loger tous ces trésors, et le prince fit édifier une importante annexe où fut installée la bibliothèque. L'année sui-

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vante, il organisa une sorte d'exposition dont le catalogue fut imprimé, et il fut heureux d’en faire les honneurs aux membres du « Fine Arts Club » de Londres (12 mai 1862). Et tous avaient sur les lèvres les belles paroles que Disraëli avait adressées au duc d’Aumale au dîner anniversaire de la fondation du « Royal Literary Fund » : « Heureux le prince qui, sans avoircommisunefaute personnelle, banni des palais et des camps, peut trouver une consolation dans les livres et une noble occupation dans les riches domaines de la science et de l’art. Heureux le prince qui, dans un pays étranger, tout en se mêlant aux autres hommes sur le pied de l'égalité, se distingue toujours par la supériorité de son esprit et de sa nature. Heureux le prince qui, dans de pareilles circonstances, peut dans le royaume des lettres conquérir des provinces qu'il ne saurait perdre, et défier le mauvais destin des dynasties ». À ce toast d’un sentiment si élevé, le duc d’Aumale avait répondu en anglais; et, s’excusant de sa connaissance imparfaite de cette langue, il en profitait pour affirmer son patriotisme : « Vous saviez tous, quand j'ai été appelé à l'honneur de m’asseoir dans ce fauteuil, vous saviez tous, dis-je, que j'étais Français, Français quand même »!

Si le prince souffrait de l’exil, il le déplorait bien plus pour ses fils, nourris sur le sol étranger dans l’amour de la patrie, de cette France à la fois si lointaine et si proche. De quatre fils, deux seulement avaient vécu : le second, titré duc de Guise, était né en 1854; l'aîné, le prince de Condé, arrivait à l’âge d'homme avec le chagrin dene pouvoir se consacrer au service de son pays ; il fut envoyé en Suisse pour apprendre le métier militaire dans l’armée fédérale. Doué d’une brillante intelligence, le jeune homme avait une rare faculté d’assimilation, et surtout un don spécial pour les langues ; il en parlait plusieurs couram-

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ment. Son esprit était nourri de la moelle des classiques grecs et latins, grâce à la solide éducation des universités anglaises. Mais le duc d’Aumale appréciait surtout chez son fils le sens droit, la hauteur de l’âme, la candeur du cœur ; jusqu’à la fin de sa vie, il parla de son cher Condé en termes touchants, ayant l'habitude de dire : «Il m'était supérieur ». De bonne heure il avait eu la joie de lui voir partager son amour pour la France. Lorsqu'on lui offrit la couronne de Grèce, il était spécifié que l'héritier présomptif serait Grec non seulement de nationalité, mais aussi de religion. Bien que résolu à ne pas accepter, le père se fit un devoir de communiquer ces ouvertures à son fils, et celui-ci, alors en Suisse, répondit spontanément : « Dieu m’ayant accordé le bonheur de naître catholique et Français, jeresterai catholique et Français. — Voyez, s'écriait sa mère à la lecture de cette lettre, voyez, et dites si nous n’avons pas le droit d’être fiers de lui, s’il ne mérite pas toutes nos tendresses » ! Hélas! cette allégresse allait sombrer dans le plus affreux déchirement. |

La mort avait été cruelle pour la famille exilée. Le roi Louis-Philippe et deux de ses belles-filles, les duchesses d'Orléans et de Nemours, reposaient dans le caveau de Weybridge, attendant que la terre de France, redevenue hospitalière, leur donnât le suprême asile. Le duc d’Aumale avait perdu deux fils en bas âge; quatre filles avaient à peine vu le jour. La sainte reine Marie-Amélie s'éteignit à son tour le 24 mars 1866, et, selon sa volonté, fut ensevelie dans la robe qu’elle portait en quittant la France. Le prince de Condé était alors bien loin des siens ; il avait quitté l'Angleterre dans les premiers jours de février, comme nous l’apprend une lettre du père adressée, le 12 mars, à un ami de Paris : « Mon fils Condé a pris un grand parti, que j'ai approuvé avec le cœur gros. Il

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nous a quittés il y a un mois ; nous le savons heureusement arrivé en Égypte. Il va visiter l'Australie, Java, la Chine et l'Inde, et nous reviendra, s’il plaît à Dieu, au printemps de 1867 ». Cela ne plut pas à Dieu. Terrassé par la fièvre typhoïde, le jeune prince mourut à Sydney, en Australie, le 24 mai 1866. Si le coup fut terrible pour le père, comment peindre la douleur de la tendre mère ? « Voyez-vous, dit-elle un jour, je veux renfermer cet affreux chagrin en moi-même etn’en laisser paraître que le moins possible. Je veux qu'Aumale reprenne à la vie active. Mon pauvre Guise, siintelligent et si bon, ne doit pas être élevé dans le deuilet la tristesse. Toute cette jeune génération qui nous entoure compte sur moi, compte sur nous, comme centre de réunion de famille. Je ne leur ferai pas défaut. Mais (ajoutait-elle en baissant la voix) je me suis fait comme un sanctuaire secret où je revois mon pauvre enfant, et où je le sens, là, là (elle montrait son cœur). Si longue que puisse être ma vie, ce sera si peu de chose, et je suis si sûre que je le reverrai ! Il faut que je travaille à me rendre digne de la place qu'il me garde, car mon fils était un saint » (Cuvillier-Fleury, Caroline de Bourbon, duchesse d'Aumale). Elle languit trois ans, sans une plainte, toujours la même en apparence, bonne, douce, charitable. Puis ses forces la trahirent, et il ne fut plus possible de se faire illusion. Aux temps de son bonheur, elle avait toujours fait promettre qu'on l'avertit de son état en cas de danger, « car à cette heurelà, disait-elle, on ne voit ni les progrès du mal, ni l'approche de la fin ». Le duc lui-même remplit cette poignante mission ; lui seul pouvait adoucir à la chère compagne de sa vie l’amère douleur de le quitter, et elle s'éteignit dans ses bras le 6 décembre 1869.

Le nom du duc d'Aumale n’était pas oublié en France. La dignité de sa vie, l'acquisition des collections Cigongne

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