L PARLES UN
mée de Stafford-House et qu’il fut donné au prince pardessus le marché : c’est un pur chef-d'œuvre, exécuté vers 1450 par un très grand artiste ; qu’on nomme Antonello de Messine, Roger Vander Weyden ou Vander Goes, peu importe ; le morceau est capital, rien de plus beau n’a été fait dans les Flandres au xv° siècle. Les portraits dessinés de la collection de Lenoir sont moins intéressants, dans leur ensemble, que les portraits peints; ceux du xvi° siècle sont presque tous de seconde main ; en outre, Lenoir les avait identifiés de façon parfois fantaisiste. Mais ceux qu’on peut attribuer à Quesnel, aux Dumonstier et à Nanteuil sont excellents ; citons en outre les pastels de Gaston d'Orléans (par Walleran Vaillant), de Gilles Ménage (par Bernard Vaillant), de M®° de Montespan, un beau portrait de Louis XIII aux deux crayons, des aquarelles représentant le maréchal de L’Hôpital (1650), Mazarin et don Luis de Haro (1659), un portrait de Watteau, l’esquisse de Duplessis pour le portrait de M. d'Angiviller, etc.
En mars 1877, le duc d'Aumale saisit l’occasion de ramener en France une autre collection, toute française, qui avait émigré en Angleterre peu après l'avènement du roi son père ; elle n’était pas seulement précieuse par les pièces qui la composaient, mais aussi par les souvenirs de famille qui s’y rattachaient : je veux parler des portraits dessinés et lavés par Carmontelle de 1957 à 1975 environ. Louis Carrogis, qui prit le nom de M. de Carmontelle pour se pousser dans le monde, s'était fait connaître comme dessinateur de talent dès 1755, et c’est en cette qualité qu’il fut attaché pendant la guerre de Sept ans à la personne de M. de Pons-Saint-Maurice, gouverneur du duc de Chartres, qui commandait le régiment d'Orléansdragons. Il ne se contenta pas de lever des plans en Allemagne, mais plut bien davantage en esquissant, avec
plus de vérité que de talent, les silhouettes de tous les officiers. La paix conclue, le duc de Chartres le garda comme « lecteur », sorte de sinécure qui l’installait dans la maison du prince et l’accréditait partout. Il se rendit d’ailleurs indispensable par ses talents de société ; esprit facile, agréable, pénétrant et sagace, il composait, sous le nom de Proverbes, des comédies de salons dont un proverbe était généralement le mot de la fin; il en ordonnait la mise en'scène, en exécutait les décors et en dessinait les costumes. « L’ami Carmontelle, écrivait Grimm, fournit des pièces comme un pâtissier des petits pâtés. ». Grimm vante aussi la facilité de son crayon : « M. de Carmontelle a fait des recueils de portraits dessinés au crayon et lavés en couleurs et détrempe. Il a le talent de saisir singulièrement l'air, le maintien, l'esprit de la figure. Il m'arrive tous les jours de reconnaître dans le monde des gens que je n’ai jamais vus que dans ses recueils. Ges portraits de figures, tous en pied, se font en deux heures de temps avec une facilité surprenante. Carmontelle est ainsi parvenu à avoir les portraits de toutes les femmes de Paris, de leur aveu. Ces recueils, qu'il augmente tous les jours, donnent aussi une idée de la variété des conditions des hommes et des femmes de tout état, depuis M. le Dauphin jusqu’au frotteur de Saint-Cloud ». C'était pour Carmontelle un amusement, non un gagne-pain ; et il conserva dans ses portefeuilles plus de 700 dessins, qui, après sa mort, furent acquis en bloc par son ami Richard de Lédans (1807). Ce dernier en vendit un certain nombre, car il n’était pas riche, et quand il mourut à son tour (1816), la collection était réduite à 450 pièces. Pierre de La Mésangère, qui dirigeait le Journal des dames et des modes, en comprit tout l'intérêt et s’en rendit acquéreur : c'était en effet, au point de vue des modes sous Louis XV, un document fort
FPT DIMOEC MAN APE ET À
précieux. Enfin, la vente des meubles de La Mésangère (juillet 1831) fit passer la collection en Écosse, chez les Duff Gordon Duff, dont l'héritier en consentit la cession au duc d’Aumale au prix de 112.500 francs. Le prince possédait déjà quelques dessins de Carmontelle, il en acquit d’autres et réunit 484 pièces, comprenant 561 portraits, dont celui de Carmontelle lui-même. Vingt-sept
de ces dessins lavés ont été gravés au xvin* siècle à la demande de l’impératrice Catherine II. La collection est conservée au Musée Condé en dix énormes volumes reliés en maroquin rouge. Toutes les classes de la société
s’y trouvent élégamment représentées : princes et princesses, grands seigneurs et nobles dames, personnages
de la maison du duc d'Orléans, officiers de terre et de mer, diplomates, magistrats, financiers, ecclésiastiques, hommes de lettres, savants, musiciens, acteurs et actrices, Garrick et Sophie Arnould. M. Gruyer a publié le catalogue de cette curieuse collection en un luxueux volume orné de quarante portraits reproduits en héliogravure, mode de reproduction tout à fait insuffisant, car les cou- , leurs ne peuvent se séparer de ces portraits où l’art ne joue pas le rôle prépondérant.
M. Frédéric Reiset, qui avait vendu ses dessins au duc d’'Aumale en 1861, avait aussi formé une petite galerie de tableaux : quarante peintures de premier ordre, triées avec une patience, un scrupule, une compétence qui en. garantissaient la valeur artistique, la distinction et la pureté. En 1879, M. Reiset résolut de se défaire de ces précieux tableaux, dont le catalogue fut imprimé en vue de la vente, fixée au 28 avril. Elle n’eut pas lieu ; il avait suffi au duc d’Aumale d’une visite pour apprécier l’importance de cette collection ; il en négocia aussitôt l’acquisition en bloc, et conclut l'affaire au prix de 600.000 francs. Les écoles d'Italie étaient représentées par 25 morceaux,