‹ Chantilly et le Musée CondéChapitre 84 sur 91 · LES DERNIÈRES ACQUISITIONS · texte numérisé non relu

LES DERNIÈRES ACQUISITIONS

l’ancien cabinet des Estampes, qu'il nomma le Santuario. Quelques mois après, il compléta ce sanctuaire par l’adjonction d’un ravissant panneau de Filippino Lippi, Esther et Assuérus, devant d’un coffre aliéné par la famille Torregiani de Florence (vente Leclanché, 23 mai 1892, 85.000 francs). Au mois de mai 1894, le prince acquit un des meilleurs tableaux de son confrère et ami Detaille, le Colonel Lepic à Eylau, « Haut les têtes ». En 18906, la vente Destailleur enrichit le Cabinet des Dessins de deux albums de Du Cerceau, d’un album de portraits du xvi° siècle, de feuillets d'Huvé et de Saint-Aubin, etc. La dernière acquisition faite par le prince fut celle d’un portrait d'Abd-el-Kader, peint en 1864 à Constantinople par Stanislas Chlebowski; il le placa dans la salle du Jeu-de-Paume, près de la tente de la Smalah (1% avril 1897).

Le récit des dernières années du duc d’Aumale pourrait s'intituler la « retraite à Chantilly », comme le dernier chapitre qu’il a consacré à l’histoire du Grand Condé; le rapprochement s'impose alors entre Louis de Bourbon et Henri d'Orléans, plus d'un historien en a été frappé. « Chez le héros du xvir° siècle, les anciens adversaires se mêlaient aux vieux amis, les huguenots coudoyaient les catholiques, les cartésiens et les prélats conversaient avec les esprits forts. Deux cents ans plus tard, catholiques, protestants, israélites et libres penseurs, orléanistes, légitimistes, bonapartistes et républicains se rencontraient à Chantilly sans le moindre embarras, sur un pied de parfaite égalité, sans qu'une nuance trahît les

| préférences du maître de la maison. En eux il ne voyait

que des enfants de la grande patrie, qui la servaient à leur manière, dans la liberté de leur conscience, dans la diversité de leurs talents ou de leurs vertus. C’est ce noble éclectisme, cette largeur de vues, qui rendaient si chers

au duc d'Aumale ses confrères de l'Institut » (A. Mézières, le Duc d'Aumale, 1898). L'illustre corps était toujours représenté aux déjeuners du dimanche par plusieurs de ses membres, souvent même par de futurs académiciens, car le prince se faisait un devoir d'inviter à Chantilly tous les candidats qui désiraient lui faire visite, même ceux dont les chances étaient incertaines ; j'y vis deux fois Zola. Le prince aimait à faire lui-même à ses confrères les honneurs de la maison qui était la leur, à leur montrer les embellissements qu'il y apportait. Au soir d'une promenade à Sylvie, un des amis les plus assidus, M. Mézières, qui bientôt assumera le soin de veiller sur l’œuvre du prince comme président du Conseil des conservateurs, lui remit les vers suivants (5 juin 1894) :

D'un sommeil séculaire aujourd'hui réveillée,

Sylvie ouvrit les yeux, et dit, sous la feuillée :

« Ces lieux que j'aimais tant, je les trouve embellis ;

Les bosquets sont plus verts, les salons plus jolis ;

Un souffle plus léger me remplit d’allégresse,

Et j'y respire même un parfum de tendresse.

Merci pour ce réveil, merci, Prince charmant ! Je crois entendre encor la voix de mon amant ! »

Quand le duc d'Aumale était seul à Chantilly, ses journées étaient remplies par un labeur assidu, coupé de promenades ou d'intelligentes récréations. Il lui plaisait parfois, l'après-midi, de s'installer dans le salon d'Orléans pour examiner ses dessins et ses gravures. Indépendamment des portraits du xvi° siècle, des Carmontelle, des Raffet, il avait réuni dans ses portefeuilles 690 dessins de maîtres ; 170 italiens, parmi lesquels il faut citer ceux de Giotto, Pisanello, Fra Angelico, Lippi, Botticelli, Verrocchio, Léonard, Michel-Ange, etc. ; 126 flamands et allemands : Martin Schœn, Quentin Metsys, Albert Dürer,

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Lucas de Leyde, Holbein, Rubens, Jordaens, Van Dyck, Téniers, Eisen, etc.; 78 hollandais : Vandevelde, Rembrandt, Ostade, Everdingen, Berghem, Paul Potter, Ruysdaël, etc. ; 317 français : les Delaune, Callot, Claude Lorrain, Poussin, Lesueur, Audran, Gillot, Watteau, Gravelot, Boucher, Saint-Aubin, Moreau, Prudhon, Ingres, Delacroix, Lami, Regnault, Hébert, etc. Quant aux gravures, rangées dans des portefeuilles bleus, le prince les avait divisées en deux séries, comprenant 1.500 portraits français et 1.00 pièces de maîtres, toutes belles, et beaucoup de premier choix : 66 de Marc-Antoine Raimondi, 21 de Rembrandt, 18 d’Albert Dürer, et tant d’autres que l’illustre amateur aimait à feuilleter. Mais le lieu de prédilection était le Cabinet des Livres ; le prince y passait toutes ses soirées et s y attardait jusqu'à une heure avancée de la nuit. Dans cette élégante et confortable salle, se trouvent rassemblés un millier de manuscrits et environ douze milleimprimés, dont trois cents sur vélin, tous précieux à divers titres, ancienneté, rareté, reliure, depuis les premières productions des presses parisiennes jusqu'aux éditions originales des œuvres de Béranger. C’est dans ces beaux livres que le prince aimait à relire les œuvres des auteurs grecs et latins, espagnols et italiens, et de nos littérateurs célèbres. Il tenait à jour un catalogue sur-fiches aménagé suivant les divisions adoptées par le Manuel de Brunet, et chacune de ces divisions contenait des morceaux essentiels ; les plus riches sont celles qui intéressent la littérature et l’histoire de la France. La poésie, le théâtre, le roman, le conte, forment une série des plus considérables, depuis le moyen âge jusquà nos jours, en exemplaires de belle condition, le plus souvent en éditions originales. D'une facon générale, on peut dire que tous les auteurs qui, dans les siècles passés, ont

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