‹ ChantillyChapitre 3 sur 5 · IV · texte numérisé non relu

IV

En 1780, la nomination d'un nouvel administrateur-général des maison, domaines et finances du prince de Condé,Nicolas- Léopold Michel, amena des modifications dans l'administration de l'hôpital. Sur la proposition de M. Michel, le Conseil du prince, dont le président était M. Berthelot de Saint-Alban, prit la décision suivante : « Le bureau de l'hôpital sera composé à l'avenir de deux directeurs et d'un trésorier ou receveur ; conformément aux ordres de Son Altesse Sérénissime, M. Billet, curé, et M. Antheaume, procureur fiscal de Chantilly, seront directeurs et administrateurs dudit hôpital..., M. Peyrard ' sera trésorier sans voix délibérative... ». Puis un nouveau règlement en vingt-six articles fut signé par le prince le 30 juillet 1780; nous en mentionnerons sommairement quelques passages : Art. 3, « voulons que les deux directeurs ou l'un d'eux se transportent à l'hôpital chaque jour... ». Art. 4, « le trésorier sera tenu de remettre le premier jour de chaque mois au sr Antheaume de Surval un bordereau de la situation de sa caisse... ». Art. 7, « voulons... que toutes les dépenses soient... payées par mois ». Art. 16, « toujours une sœur de garde... ». Art. 23, « voulons que la pharmacie soit toujours dans le plus plus grand ordre, que toutes les parties qui sont actuellement éparses soient rassemblées dans un même lieu ».

L'année suivante, le trésorier Peyrard résigna ses fonctions et fut remplacé par Denis Moreau, « bourgeois aisé et intelligent » 2.

Signalons en 1780 l'achat d'un calice et d'une patène, vendus par Collier, orfèvre à Paris, au prix de 178 1. 5 s. ; en 1782, le paiement au marguillier de la paroisse de la rente de 600 1. due par l'hôpital à l'église de Chantilly (c'est une mention que l'on rencontre chaque année dans le Registre) ; en 1783, des paie-

1 Pierre Peyrard était principal concierge du château.

2 Son fils, « Denis Moreau de Chantilly », sera aussi trésorier de l'hôpital sous la République et l'Empire.

ments pour travaux de réparations exécutés par Antoine Perpette, maçon, Jambon, couvreur (à Saint-Firrnin), Alexandre Hédouin, charpentier, Baudet, menuisier, Léger, serrurier, Bordier, vitrier, Ménage, plombier. La sœur Carrère est remplacée par une nouvelle supérieure, sœur Catherine Butet, qui prit possession le 20 juillet 1783. Le 20 novembre, le prince de Condé ordonne rétablissement de trois nouveaux lits d'incurables, et signe un règlement relatif à la nomination et aux attributions du portier ; le titulaire, habillé à la livrée du prince et à ses frais, devait avoir « servi dans les troupes du Roi en qualité de sous-officier ou soldat au moins l'espace de vingt-quatre ans ». L'emploi fut confié à Pierre Leblond, qui comptait trente ans de services au régiment cle Blaisoisinfanterie ; on le révoquera bientôt pour ivrognerie. Le 21 octobre 1784, la supérieure générale des Filles de la Charité, sœur Renée Dubois, accorde une nouvelle sœur pour tenir l'apothicairerie.

De 1736 à 1783, le revenu du domaine de l'hôpital en Bourgogne s'était élevé progressivement de 10.500 livres à 35.000. L'hôpital était donc dans une situation prospère, qui comportait le développement de son rôle charitable. A la fin de 1783, « Son Altesse Sérénissime, désirant donner plus d'étendue à ce monument de sa bienfaisance, arrêta les plans qui ont été dressés par ses ordres pour en augmenter les bâtiments, afin de pouvoir recevoir une quantité plus considérable d'incurables et de pauvres malades » (Rapport de M. Michel présenté au Conseil du prince le 7 juillet 1784). Commencés au printemps de 1784, les travaux ne furent complètement terminés que deux ans après, sous la direction de Jean-François Leroy, architecte du prince à Chantilly et au Palais-Bourbon. Deux longues ailes furent construites de chaque côté du premier jardin, jusqu'à la hauteur de la chapelle Saint-Laurent, et ce jardin fut transformé en tapis de gazon, fermés de treillages d'appui, pour servir de promenoirs aux incurables et aux malades convalescents. Au-delà, de vastes terrains furent acquis pour la création de nouveaux jardins ; on acheta aussi le terrain situé du côté de l'entrée, entre l'hôpital et'la route de Gouvieux, pour y établir les annexes : buanderie, fournil, bûcher, écurie,

vacherie, poulailler, porcherie. L'espace qui restait libre entre cette basse-cour et le cimetière Saint-Laurent fut converti en jardin botanique. Le cimetière se trouva ainsi enclavé dans les jardins de l'hôpital, qui l'entouraient sur trois côtés. Les actes d'acquisition de tous ces terrains ne furent passés que le 11 janvier 1789 entre les administrateurs de l'hôpital et 1° Antoine Richette, charpentier ; 2° Jeanne Bulidon, veuve d'Henri Béarel, garde-chasse ; 3° Claude Mortet, veuve de Julie-Caroline Vaudier; 4° les héritiers du maçon Alexandre Hédouin : sa veuve, Marie-Anne Pain, ses fils Jean-Alexandre, Alexandre et Louis, ses filles Elisabeth, femme de Joseph Morin, dit l'Angevin, charpentier, Marie-Marguerite, mariée à Louis Boquet, garde-bosquets, et Marie-Catherine.

Les travaux de construction et d'aménagement amènent les noms des entrepreneurs suivants : François Moreau, Antoine Perpette, Alexandre Hédouin, maçons ; Victor Delachaussée, charpentier; Léger, Obry et Toupet, serruriers; Jambon (de Saint-Firmin), couvreur; Jacques Baudet, Frigault, menuisiers ; Bordier, Lamarre, vitriers ; Marchand, paveur ; Lebas (de Senlis), marbrier ; Duquesnoy, ferblantier ; Demailly, plombier. Le peintre des chasses du prince de Condé, Perdrix, qui se distinguera bientôt par son zèle révolutionnaire, fut chargé des « ouvrages de peinture d'impression ». N'oublions pas le poëlier Cognon, le fumiste Cottiny, le fondeur Thury, le maître sculpteur Renault, tous de Paris. Les nouveaux terrains, préparés par Allard, terrassier à Issy, sont plantés, par les soins des jardiniers Loire et Billaux, d'arbres variés fournis par Pierre Halle, Jean-Baptiste Crotte, marchands à Vitry, et Landry, de Paris. Tous ces travaux, dont le montant paraît s'élever à plus de 80.000 livres pour l'année 1784, sont surveillés par le commis de M. Leroy, Louvet, qui reçoit diverses gratifications, sans parler du cadeau « d'un grand gobelet d'argent, payé 48 livres à Carbon, orfèvre à Senlis ».

M. Bourgeois, principal concierge du château, se charge de faire faire les lits. M. Molin, concierge de la princesse Louise de Condé à Paris, fournit dix fauteuils et une ottomane de velours cramoisi que le sieur Dupuis lui a vendus pour 312 livres. Un mercier de la rue Saint-Honoré, nommé Théve-

nin, vend un stock de siamoise et de laine d'une valeur de 6135 livres. Une horloge est commandée à Ravenot, horloger à Anet, et payée 504 livres. Lannier, ébéniste à Paris, rue Saint- Thomas du Louvre, n° 12, reçoit la commande de meubles: tables de nuit, commodes, feux avec pelles et pincettes, bidets, « un pot à œuil en bois de noyer et son seau en fayence », etc.. Citons encore Albert fils, tourneur à Chantilly, Tuanne, peintre-doreur, etc., etc..

Le mobilier de la pharmacie mérite une mention spéciale. On admire encore aujourd'hui à l'Hospice Condé une superbe collection de pots pharmaceutiques d'un grand style, dont l'origine demeurait inconnue. Or, nous avons relevé dans le registre des délibérations les mentions suivantes :

1786, 20 mars. « Ordonnance au profit de M. Bazin, marchand à Paris, rue des Fossés-Saint-Germain-rAuxerrois, de la somme de 421 1. 15 s. pour fourniture de fayance pour la pharmacie de l'hôpital ». — 23 septembre. « Ordonnance de la somme de 1200 livres au profit de M. Bazin, marchand fayancier, à compte sur ses fournitures de fayance qu'il a faites pour la pharmacie dudit hôpital ».

1787, 27 janvier. « Il a été fait une autre ordonnance de la somme de 4096 livres 13 sols au profit de Bazin, marchand fayancier à Paris, pour solde des fayances par lui fournies à la pharmacie de l'hôpital au mois d'avril dernier, suivant son marché montant au total de 5296 livres ».

La facture de Bazin se retrouve aussi parmi les pièces comptables conservées dans les archives de l'Hospice ; en voici la teneur :

« Fourni pour le service de S. A. S. Monseigneur le prince de Condé pour l'hôpital de Chantilly, suivant les ordres de M. Antheaume de Surval, par Bazin, marchand, rue des Fossés S1 Germain l'Auxerrois à Paris. — 29 avril 1786. — 8 grands vases d'apothicairerie en forme d'urnes, de faïence fine, peinte à guirlandes de fleurs, avec des inscriptions encadrées de médaillons de laurier vert et bleu, et armoiries, de 2 pieds 1 pouce de haut ; 624 livres. — 12 vases, forme de cassolettes, décorés de même et ornés d'anneaux de cuivre doré aux anses, de 18 pouces de haut; 864 livres. — 66 vases de deux

formes différentes, décorés de même, de 13 pouces de haut; 1716 livres. — 37 vases de 11 pouces de haut; 777 livres. — -61 grands flacons de cristal bouchés, de 13 pouces de haut ; 427 livres. — 67 flacons de 11 pouces de haut, 419 livres. — 2 glaces de 36 x 30... »;,- etc. .

Malheureusement Bazin, marchand fort achalandé des produits de Vincennes, de Sèvres, dépositaire attitré de la céramique de la manufacture royale d'Orléans surtout, ne nous a pas révélé de quelle maison il a tiré sa fourniture de l'Hospice Condé. Ces vases avaient gardé leur secret d'origine, qu'une étude minutieuse de leurs formes et de leur décoration pouvait seule éclairer. Les uns ont un profil grandiforme d'une grande pureté ; d'autres ont retenu la ligne majestueuse de l'urne antique ; les autres ont le développement ovale d'une grande soupière. Ils ont de hauteur 0m30 et 0m35, 0m65, 0m45. Pour la décoration, elle consiste en entrelacs légers de feuilles, en guirlandes et suspensions de chapeaux de fleurs soutenus par des nœuds, au milieu desquels se détache, au-dessous du cartouche de l'inscription pharmaceutique, l'écusson de Condé entre deux faisceaux de drapeaux. Les couleurs carmin, bleu, vert, jaune, sont cernées par un trait noir et fin qui donne de la précision aux contours des bouquets et témoigne de l'habileté des décorateurs. Il semble certain que les armoiries n'ont été ajoutées que d'une seconde main lors de la commande.

Le musée de la manufacture de Sèvres possède un pot de type oblong ou marmite, dont la pâte à la résonnance quasi métallique, la forme et les profils, les motifs de décoration peinte, les couleurs, bien que d'un goût moins pur, décèlent une identité d'origine certaine avec ceux de l'Hospice Condé. Or, et c'est là un détail très important, ce pot du Musée de Sèvres porte dans l'intérieur du couvercle la signature révélatrice : Ollivier, Paris. C'est évidemment à cet Ollivier, qui, vers la fin du xvme siècle, fabriquait dans ses ateliers considérables de la rue de la Roquette des poêles de faïence et des pofs de pharmacie, qu'il faut attribuer les ouvrages de céramique fort artistiques que Bazin vendait en 1786.

Mentionnons aussi le paiement de 240 livres fait à Bisson, horloger à Paris, pour une pendule à boîte de bois pour l'apo-

thicairerie, « plus une indemnité dune autre pendule qu'il avoit fournie pour ladite apothicairerie et qu'il a été obligé de reprendre parceque S. A. S. l'a trouvée trop ornée ». Pelletin, chaudronnier à Paris, reçut 473 1. 15 s. pour deux alambics en cuivre, sur lesquels Branche, maître-graveur, ajouta « deux grandes armes du prince ».

La fourniture des produits pharmaceutiques fut donnée au gendre de Moreau, Nicolas Deyeux. Bien plus que cette parenté, sa valeur professionnelle lui donnait des droits particuliers pour fournir l'apothicairerie et évincer tous ses concurrents, même Quatremère. Nicolas Deyeux, marié à Thérèse-Denise- Rosalie Moreau, devint professeur de chimie, administrateur de l'Hôpital de Paris, membre de l'Institut. Peut-être fut-ce pour éviter tout soupçon de favoritisme que M. Moreau se démit alors de ses fonctions de trésorier de l'hôpital ; il fut remplacé par Nicolas-François Peyrard, juge-gruyer de Chantilly. Ajoutons que la conduite de l'apothicairerie fut confiée à une fille de la Charité, la sœur Petitjean.

Dans la transformation de l'hôpital, la chapelle, auparavant située au milieu de la grande salle des malades qui occupait tout le rez-de-chaussée du bâtiment sur cour, fut reportée à droite, au fond de la salle. Cette grande salle fut tout entière affectée aux hommes malades, celle des femmes se trouvant en prolongement sur la gauche. La nouvelle chapelle fut comprise clans une chambre cloisonnée qui s'ouvrait largement, de façon que, de leur lit, les malades pussent voir officier le prêtre, ou tout au moins l'entendre. Au devant des premiers lits, on ménagea un large espace garni de bancs pour les incurables et les serviteurs ; dans l'enceinte même de la chapelle, très petite, il n'y avait place que pour les sœurs. L'emplacement du sanctuaire est facile à déterminer : le mur de droite de la salle actuelle des femmes malades est percé d'une large baie qui fait communiquer cette salie avec la chambre voisine ; cette ouverture est moderne ; autrefois le mur était plein, et contre ce mur, à l'endroit même où se trouve la baie, était placé l'autel.

L'inauguration de la chapelle eut lieu le 20 avril 1786; en voici le procès-verbal : « Nous Jacques-François de Bréda de Trossy, doyen de l'église de Senlis, vicaire-général du rêvé-

rendissime évoque, avons béni la chapelle de l'hôpital de Chantilly et l'avons mise sous l'invocation et la protection spéciale de la très sainte Vierge, mère de notre Sauveur. La dite bénédiction faite, nous nous sommes transporté dans la chapelle Saint-Laurent, où le très saint Sacrement étoit déposé, avons donné la bénédiction et l'avons transféré solennellement dans la chapelle nouvellement bénie ; après avoir observé toutes les cérémonies, l'avons mis dans le tabernacle qui avoit été béni à cet effet. Les dites cérémonies ont été faites en présence de M. Robert, vicaire de la paroisse, de M. Beaudelot, chapelain de l'hôpital, de M. Leroy, architecte de S. A. S., de M. le chevalier de Contye, capitaine des chasses de S. A. S., de M Antheaume de Surval, administrateur dudit hôpital, et d'autres témoins qui ont signé avec nous. La sainte messe a été célébrée par M. Fion de Fresne, prêtre habitué de la paroisse. Attendu la quinzaine de Pâques, la messe a été celle du jour, avec une seconde oraison en l'honneur de la sainte Vierge, titulaire, et une troisième pour prier le Seigneur d'accorder ses grâces à S. A. S. Monseigneur le prince de Condé, bienfaiteur dudit hôpital ».

Le curé de la paroisse, Gérard Billet, était alors fort malade ; il mourut le 6 mai suivant !, âgé de 87 ans, et fut remplacé par son vicaire, Jean-Louis Robert. Le prince voulut alors renouveler l'administration de l'hôpital et augmenter le nombre des membres du conseil, en raison de l'accroissement des revenus, de l'agrandissement des bâtiments, « et des nouveaux établissements que nous nous occupons d'y former et qui exigent des soins plus multiples ». Le nouveau conseil se composa de

1 « Son corps fut inhumé le 7 dans l'église de la paroisse, suivant les ordres de S. A. S. Mgr le prince de Condé, dans le bas de la nef près de la porte. Son convoi a été conduit par M. Antheaume de Surval, administrateur de l'hôpital, M. Duchemin, secrétaire des commandements de S. A. S. ayant le département de l'hôpital, MM. les trésoriers nouveau et anciens (Pierre Peyrard, Denis Moreau, Nicolas-François Peyrard), les incurables marchant devant le corps, un cierge à la main, les soldats vétérans autour du corps avec des flambeaux ». La sœur du défunt curé, Marie Billet, âgée de 86 ans, fut admise à l'hôpital comme pensionnaire, moyennant 300 livres par an.

quatre administrateurs, Jean-Baptiste de Oontye, capitaine des chasses, André-Joseph Antheaume de Surval, procureur fiscal général et régisseur du domaine, Jean-François Leroy, architecte du prince, et le curé de la paroisse, Jean-Louis Robert. A ce conseil fut adjoint un secrétaire-greffier, Pierre-Alexis Letourneur ; le gruyer Nicolas-François Peyrard fut confirmé dans ses fonctions de trésorier, et Pierre-Michel Allouel dans celles de chirurgien.

Le règlement du 8 octobre 1787 fixa l'organisation de l'hôpital. L'ancien établissement ne comprenait que quarante-cinq lits ; il y en eut dès lors quatre-vingt-onze, dont vingt pour le personnel servant, huit réservés aux gens de la maison du prince, et deux dans une chambre destinée aux sœurs étrangères. Le nombre des sœurs fut porté à dix, « dont une occupée uniquement à la pharmacie, qui est ouverte au public ». Un nouveau local fut affecté à « l'école de charité pour l'éducation des jeunes filles de la paroisse ». Vingt hommes incurables étaient logés dans la salle Saint-Louis, huit femmes dans la salle Sainte-Geneviève ; il y avait quatorze lits pour hommes malades dans la salle Saint-Joseph, et six pour femmes malades dans la salle Sainte-Marie. Enfin le prince de Condé, qui était colonel-général de l'infanterie, créa une salle de treize lits pour des soldats-vétérans de l'infanterie, comptant au moins vingtquatre ans d'excellents services et ayant la plaque, et une chambre spéciale pour un officier-vétéran, chevalier de Saint- Louis.

Plusieurs articles du Règlement sont consacrés à cette création nouvelle : « L'officier aura 350 livres d'appointements ; il lui sera fourni un habit uniforme chaque année et une redingote tous les dix-huit mois ; lequel habit sera semblable quant à la couleur à l'uniforme par nous adopté ci-après pour les vétérans.... Les treize vétérans seront habillés en drap blanc, revers et doublure de serge blanche, veste et culotte de pareil drap, boutons jaunes frappés au coin de nos armes, chapeau noir, avec bouton pareil à celui de l'habit et cocarde blanche. Veste et culotte de toile blanche pendant l'été.... Seront tenus lesdits vétérans d'assister tous les jours à la messe, et à la messe paroissiale les dimanches et fêtes.... Ils n'auront pas

d'armes.... Un vétéran sera toujours de garde à l'hôpital.... Le portier sera choisi parmi les vétérans... ».

L'officier nommé pour commander cette compagnie d'un nouveau genre fut Guillaume Bourdiol, chevalier de Saint-Louis, ancien lieutenant au régiment de Condé-infanterie ; il comptait soixante-deux ans d'âge et quarante-trois ans de services. Il mourut à l'hôpital le 26 janvier 1791, et fut inhumé le lendemain dans le cimetière Saint-Laurent en présence de MM. le chevalier de Contye, Antheaume de Surval, Peyrard, Lejeune (juge-de-paix), Lambert Deshayes (garde du cabinet d'Histoire naturelle), Bourgeois (principal concierge du château), Allouel, chirurgien de l'hôpital. Par testament, il partagea son modeste avoir entre ses vétérans et les pauvres de Chantilly.

Voici les noms des vétérans qui furent d'abord hospitalisés : Cossin (Jacques-Jean), dit Saint-Jean, caporal dans Royal- Auvergne ; Flougeac (Jean), dit Lagainade, appointé au régiment de La Fère ; Sibert (Philippe), dit Sebert, sergent dans Enghien ; Tollaire (Antoine), dit Bagnols, sergent dans Condé ; Caron (Lucien-Jean-Baptiste), dit Joli-Çœur, sergent dans Bourgogne; Lorrain (Jean), dit Saint-Jean, caporal dans Royal-Vaisseaux; Chantai (Claude), appointé dans Maréchalde-Turenne ; Didlot (Henri), caporal dans Béarn ; Richard (Martin), appointé dans Provence; Cathias (René-Simon), dit René, appointé dans Bourbon; Picard (Jean), dit la Volonté, sergent dans Limousin; Thiérot (Jean), dit Vive l'Amour, sergent dans Colonel-Général ; Fou (François), dit le Fou, sergent dans Conti. Le plus âgé comptait soixante-quatorze ans d'âge et quarante-six ans de services, le plus jeune quarantehuit et vingt-huit. La présence de ces vieux soldats causa bientôt des ennuis; Cossin, choisi comme portier, fut destitué et remplacé par Sibert ; Joli-Cœur, voleur et ivrogne, dut être renvoyé ; à sa place, le prince nomma André, dit Chevrier, sergent de la compagnie de Gelis au régiment de la Couronne.

Des difficultés autrement graves allaient assaillir la sœur Françoise Lhuillier, qui, le 1er décembre 1788, remplaça comme supérieure la sœur Catherine Butel. Et tout d'abord des tracas d'ordre intérieur, que nous révèlent les lettres des administrateurs. « Le changement de la supérieure a exigé plusieurs

mutations nécessaires au bon ordre, à l'économie et à la tranquillité de cette maison ». La sœur Lhuillier avait demandé « avec instance » le changement de la sœur Thérèse et celui de la sœur Marthe. La supérieure générale ne donnant pas de réponse, les administrateurs lui exprimèrent leur étonnement le 30 avril 1789 : « Il dépend absolument du changement de la sœur Thérèse que l'hôpital jouisse du calme, de Tordre et de la tranquillité qui doit régner dans une communauté ». Quant à la sœur Marthe, elle est menacée de perdre la vue, et ses services ne sont pas assez anciens pour qu'on puisse la garder.

La sœur Thérèse fut retirée, mais non pas la sœur Marthe. Le 30 juin, les administrateurs s'adressent directement à M. le Supérieur général des filles de la Charité, se plaignant de la mauvaise volonté de la supérieure générale : la sœur Cornon, lingère, ayant été retirée, ils avaient demandé une fille forte et d'un bon tempérament pour occuper l'office de la lingerie ou celui de la cuisine, tous deux pénibles ; on leur a envoyé une jeune sœur d'une faible complexion et disgraciée de la nature. Il est absolument nécessaire de remplacer la sœur Marthe. « Nous vous apprenons avec satisfaction que nous venons d'accorder à la sœur Legras la vétérance qu'elle nous demande depuis longtemps ; les services qu'elle a rendus dans notre maison nous autorisent à lui accorder cette grâce ; mais nous demandons une autre sœur pour la seconder ». Un an après, la sœur Marthe était encore à Chantilly, et les administrateurs menaçaient de faire usage de leurs droits.

Le 17 juillet 1789, le prince de Condé quittait la France, bientôt suivi par le chevalier de Contye, et l'hôpital perdait ainsi la présence de son protecteur et de son principal administrateur. Puis survint la loi supprimant les, droits féodaux, et ce fut le commencement de la débâcle, car le fermier de Larrey- Nesle s'en prévalut pour demander une réduction du prix de son bail en compensation de la perte des cens, rentes, etc. Et la situation financière de l'hôpital était déjà obérée, en raison des travaux considérables exécutés depuis 1784. Dès 1786, en vue de couvrir une partie de la dépense, le prince de Condé •avait prêté à l'hôpital une somme cle 60.000 livres, remboursable en dix annuités à partir du 1er janvier 1789. De Turin, le

27 mars 1790, il renouvela les pouvoirs de la Commission administrative. Celle-ci continua de verser des acomptes aux entrepreneurs ; constatant que depuis deux ans la dépense annuelle excédait la recette de 3.000 livres, elle décida de ne plus recevoir d'incurables (4 juin). En même temps, elle s'adressait à l'abbé Tandeau de Marsac et à M. Lambert, chef du Conseil et administrateur-général du prince de Condé à Paris, leur exposant qu'il restait dû près de 60.000 livres aux entrepreneurs, que les circonstances ne permettaient plus de compter sur l'assistance du prince, et qu'il convenait que l'hôpital fût autorisé à empruater 60.000 livres. Transmise au prince de Condé, la proposition fut approuvée, et l'emprunt fut couvert par onze bourgeois de Chantilly. Ce fut pour eux un mauvais placement.

Le gruyer Peyrard mourut subitement le 16 avril 1791. Il fut remplacé comme trésorier de l'hôpital par Jean-Baptiste Lejeune, greffier de la gruerie et juge-de-paix de la commune. Quelques jours plus tôt (9 avril), le curé Robert, ayant refusé de prêter le serment exigé par la Constitution civile du clergé, avait été remplacé par un prêtre assermenté nommé Rouard ; mais ceci n'infirmait en rien ses pouvoirs d'administrateur de l'hôpital. Le chapelain Beaudelot refusa aussi de prêter le serment, et, le 15 mai, la municipalité « rappela à l'administration la nécessité de le remplacer ». Inutile de remarquer que ce souci d'observer la loi manquait d'enthousiasme ; la municipalité était alors toute dévouée au prince, et M. Antheaume de Surval était à la fois maire de la ville, agent du prince, et administrateur de l'hôpital. L'abbé Robert et lui, assistés du secrétaire-greffier Letourneur, écrivirent le 16 mai à Jacques- Marie Duchemin, secrétaire des commandements du prince : « L'absence de M. de Contye et l'état désastreux de M. Leroy [il mourut le lendemain] réduisent à deux les administrateurs, quoique l'article 18 du règlement de 1736 s'y oppose et paraisse désirer que les délibérations importantes doivent être signées de trois administrateurs. Nous touchons à une époque où nous devons nous attendre à tout. La témérité de l'intrus [le curé Rouard], la présence d'un nouveau chapelain à la place de l'abbé Beaudelot, nous préparent des tracasseries sans nombre.

Nous sommes bien déterminés à nous opposer à toutes les entreprises préméditées, mais nous ne pouvons triompher de nos ennemis qu'en adoptant une marche assurée; nous pensons que nos délibérations en matière de contestation seroient susceptibles de critiques si elles n'étoient point signées de"

trois administrateurs ». Et ils présentaient M. Gayant,

conseiller d'Etat à Senlis. Celui-ci fut nommé administrateur le 26 mai.

Le 19 mai, MM. Antheaume et Robert répondirent « aux maire et officiers municipaux de Chantilly » que, le chapelain de l'hôpital devant être choisi et nommé par le prince de Condé, ils ne pouvaient pas donner un successeur à l'abbé Beaudelot. Celui-ci continua ses fonctions jusqu'à la fin de février 1792, mais avec difficulté, car les esprits s'échauffaient sous la pression de la Société populaire de Vineuil et du Club de Chantilly, dont la forte tête était l'épicier Barthélémy Hautin. Déjà, en juin 1791, l'hôpital avait vu dans ses murs une scène caractéristique : « Deux incurables, Bettancourt, dit Bonbras, et Choron, ayant profité d'un moment d'effervescence, de désordre et d'anarchie pour exciter une insurrection parmi leurs camarades, au moment de l'installation du nouveau curé, se sont adressés à lui et au nommé Barthélémy Hautin l'aîné pour se plaindre de la mauvaise administration de l'hôpital..., cherchant à faire initier dans l'administration des individus étrangers ». Et la seule sanction qu'on puisse alors imaginer est celle-ci, et combien dérisoire : « L'expédition de la présente délibération sera mise sous les yeux du prince à son retour en France » !!!

Il fallut donc pourvoir au remplacement de l'abbé Beaudelot, mais avec quelle répugnance ! On peut en juger par la lettre que les administrateurs adressèrent, le 7 mars 1792, au nouveau titulaire, le prêtre constitutionnel François -Joseph -Henri Genty : « Vous jouirez, Monsieur, du logement occupé par M. l'abbé Beaudelot, et les clefs vous en seront remises sans la moindre difficulté le jeudi 15 de ce mois. Quant aux honoraires dont vous nous faites l'honneur de nous parler, ils sont réglés par le décret d'union du 4 septembre 1727 des prieurés de Saint-Sulpice de Pierrefonds et Notre-Dame des Marais de

Nanteuil ; nous ne doutons pas qu'en vous adressant à MM. les administrateurs du département de l'Oise, ils ne vous fassent payer les honoraires du chapelain ».

Symptôme plus grave encore de l'exaltation des esprits ! L'effervescence populaire est dirigée contre les Filles de la Charité, et l'administration est mise en demeure de les renvoyer. La destination de la réponse montre l'embarras où se trouvait alors M. Antheaume ; il ne s'adresse pas à la municipalité dont il était le maire, ni à la Société populaire qui imposait sa volonté sans mandat légal, mais à la seule autorité qui paraisse offrir encore quelque résistance : « A Messieurs de l'état-major de la Garde Nationale » (13 mars 1792) :

« J'ai reçu, Messieurs, la pétition adressée aux administrateurs de l'hôpital relativement aux filles de la Charité qui le desservent. Ne pouvant répondre à la masse des habitans, je m'adresse à vous, Messieurs, pour vous faire connaître les intentions de l'administration, qui n'a pu se réunir aujourd'hui. L'administration, cédant à l'impulsion générale plus qu'à tout autre sentiment, animée par l'esprit de paix et de bonne intelligence, voulant d'ailleurs conserver la bonne harmonie, si nécessaire à nos concitoyens, vient de prendre la détermination d'obtenir le changement des soeurs de la Charité... Elle prévoit que d'ici au 24 mars le nouveau régime d'administration sera en état d'être établi et en activité. De votre côté, Messieurs, j'espère que vous voudrez bien donner tous vos soins et votre surveillance à ce que les sœurs soient respectées dans leur opinion, et qu'il n'arrive rien de fâcheux à ces filles respectables pendant le peu de temps qu'elles ont à rester parmi nous ».

M. Antheaume s'adressait en même temps à la supérieure des sœurs de Sainte-Marthe à Paris, et, grâce à l'intervention d'une amie commune, Mme Gibert, obtenait l'envoi de deux sœurs, « que je destine à soigner les malades et les incurables de notre hôpital. Je désire cependant qu'elles n'arrivent ici que samedi prochain 24, et cela par un motif d'égards pour les filles de la Charité, qui ne quittent leur office qu'à cette époque ». 11 désire aussi qu'elles conservent leur habillement sans y rien changer; elles mangeront à la table de l'économe. Il demande en outre une maîtresse d'école instruite. Cette supérieure de

Sainte-Marthe, Mme Gilles, était sans doute originaire d'Ecouen comme M. Antheaume, car celui-ci termine ainsi sa lettre: « Quoique nous soyons compatriotes, il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus que nous ne pourrions pas nous reconnaître. Nous avons tous les deux couru une carrière différente, mais assez importante. La mienne est devenue bien pénible et bien laborieuse par les circonstances, et si je ne comptais sur les forces et le courage que j'attends de la Providence, je ne pourrais espérer d'atteindre le but que je me propose ».

Deux sœurs de Sainte-Marthe arrivèrent le 24 mars à Chantilly, sous la conduite d'une sœur nommée Augustine. M. Antheaume demanda aussitôt une troisième sœur pour la cuisine ; elle vint le 29. Enfin il pria la supérieure de lui laisser la sœur Augustine : « 11 me manque une sœur intelligente pour veiller sur les deux salles d'incurables, hommes et femmes ; la présence de ma sœur Augustine ici me fait naître l'idée de lui donner ce détail » (30 mars).

Le registre des délibérations reflète le véritable sentiment des administrateurs dans cette pénible circonstance : « Sœur Lhuillier ayant marqué le désir qu'elle avait de prendre sa retraite samedi prochain (24 mars), et afin d'éviter de nouveaux troubles et une insurrection qui pourrait devenir fâcheuse, les administrateurs soussignés n'ont pu se dispenser d'accéder aux motifs louables, tout en regrettant la perte irréparable que les pauvres vont faire de ma sœur Lhuillier et des respectables sœurs de la Charité, ses compagnes, et forcés de céder à la volonté populaire plutôt qu'au sentiment qui les attache à la communauté des filles de la Charité, ils ont reçu les comptes de la sœur Lhuillier... » (assemblée du 21 mars).

L'abbé Genty, muni de la lettre que les administrateurs lui avaient adressée le 7 mars 1792, avait réclamé au directoire du district de Senlis le traitement attaché à sa place. Le directoire « lui a fait apercevoir qu'il lui serait accordé 600 livres, moins pour le traitement de ses fonctions de desservant et chapelain que comme l'un des habitués de la paroisse, qu'en conséquence il s'adresse au bureau d'administration de l'hôpital pour réclamer le même traitement dont jouissait M. l'abbé Beaudelot,

son prédécesseur ». Ici encore, il fallut céder: « Les administrateurs soussignés, s'étant fait remettre sous les yeux la donation faite à l'hôpital de Chantilly des terres de Larrey et Nesle, par laquelle ledit hôpital est expressément chargé de payer au chapelain qui doit desservir cette maison une somme de 600 livres annuellement, ont arrêté qu'il y a lieu d'accorder à M. l'abbé Genty la somme de 600 livres à compter du 5 mars, jour de son installation. (Signé) Antheaume, Gayant, Robert, Letourneur, secrétaire-greffier » (19 mai 1792).

Cette délibération du 19 mai est la dernière au bas de laquelle l'ex-curé Robert apposa son nom. 11 sera bientôt forcé de pourvoir à sa sûreté, et il aura grand'peine à gagner les Pays-Bas en compagnie de l'abbé Beaudelot. M. Antheaume fit aussitôt transcrire sur le Registre deux commissions que le prince de Condé avait signées à Worms le 1er décembre 1791 : l'une nommant l'inspecteur des chasses Jean-Alexandre Boullemer de Lamartinière pour remplacer le chevalier de Contye, l'autre nommant le notaire Patin (Pierre-François-Bernard) à la place de l'abbé Robert. Au bas des délibérations qui suivirent, on voit la signature de M. de Lamartinière, mais on n'y trouve pas celle de M. Patin, qui sans doute craignit de se compromettre et récusa ces dangereuses fonctions.

Après le départ des filles de la Charité, « l'administration intérieure de l'hôpital fut confiée au sieur Molard, sous le titre d'économe, qui, conjointement avec sa femme, dirigera toutes les personnes qui doivent co-opérer au nouveau régime » (21 mars). D'autre part, le chirurgien Allouel quitta Chantilly le 16 avril pour se rendre auprès du prince de Condé; il fut provisoirement remplacé par un chirurgien établi à Chantilly depuis une dizaine d'années, Louis-Charles Gattré, marié à Jeaone-Etiennette Chalot (du Mesnil-Aubry), en attendant l'arrivée d'un chirurgien que M. Antheaume avait demandé h M. Desault, chirurgien-major de l'Hôtel-Dieu de Paris. Celuici envoya, le 24 avril, M. Goubaux, attaché à l'hôpital Saint- Louis, mis en congé pour trois mois. Le 6 juillet, M. Antheaume écrivait à M. Desault : « M. Goubaux, que vous nous avez donné pour exercer ici en l'absence de M. Allouel, voit son congé expirer le 24 de ce mois. Je vous prie de le laisser à Chantilly

jusqu'au 1" janvier. Si M. Alloueldoit rester auprès du Prince, on priera S. A. S. de le remplacer ici par M. Goubaux ». Quant à la sœur Augustine, elle ne paraît pas être restée longtemps à Chantilly ; le 18 juin 1792, on lui paie 55 livres « pour ses honoraires pendant un quartier qu'elle est restée, ainsi que pour les frais de voiture de son voyage à Paris ».

Les inquiétudes qu'inspirait la situation politique au printemps de 1792 se doublaient, pour les administrateurs de l'hôpital, de soucis matériels qui devenaient fort graves. Loin de payer les termes de son bail, le fermier de Larrey-Nesle réclamait des indemnités pour les pertes qu'il subissait du fait de la suppression des droits féodaux, et il déclarait nettement qu'il n'enverrait pas un sou avant que cette question ne fût réglée, ce qui devait demander un long travail d'expertise et beaucoup de temps. Le 20 avril 1792, M. Antheaume lui écrivait qu'il avait un absolu besoin d'argent pour faire subsister l'hôpital ; « nous sommes tellement dans la gêne que nous ne pouvons pas satisfaire aux dépenses du quartier de janvier dernier ». On ne payait plus les dettes, on réduisait les dépenses, on vivait d'emprunts. MM. Letourneur père et fils prêtent 10.000 livres en avril 1792, M. Antheaume 6.000 livres le 27 juillet. La confiscation des biens du prince de Condé vient alors compliquer la situation ; les biens de l'hôpital en Bourgogne sont aussi mis sous séquestre, considérés d'abord comme appartenant au prince, et toute source de revenus se trouve tarie. La subsistance journalière de l'hôpital devient un problème angoissant.

MM. Antheaume de Surval, Boullemer de Lamartinière et Lejeune allaient être délivrés de ce cuisant souci. L'invasion de Chantilly, le 15 août 1792, par une bande de gardes nationaux parisiens, la terreur causée par leurs exploits, par le meurtre du meunier Pigeaux, marquèrent la fin de l'ancien régime et le triomphe de l'esprit nouveau. MM. Antheaume et Lejeune prirent la fuite (on ne les revit plus) ; une nouvelle municipalité fut élue selon le vœu des commissaires parisiens, et fut chargée de pourvoir à l'administration de l'hôpital.

Le 24 août 1792, la Municipalité et le Conseil général de la commune procédèrent à la nomination des administrateurs de l'hôpital et choisirent le nouveau maire, Barthélémy Hautin l'aîné, épicier qui avait fait fortune dans le commerce des eaux-de-vie, le curé constitutionnel Jacques Rouard, et Paul Devailly, François Moreau et Nicolas Morin, notables commerçants '. A eux et à leurs successeurs il faut rendre cette justice, qu'à travers une époque de troubles et d'exaltation, au milieu des circonstances les plus difficiles, ils montrèrent un absolu dévouement aux intérêts des pauvres et de l'hôpital, un esprit pratique et une persévérance infatigable dans l'accomplissement de leur tâche. On peut dire que pendant deux ans ils luttèrent contre la misère, contre la famine ; ils purent, et c'est leur honneur, non seulement faire subsister l'hôpital, mais surtout lui conserver son patrimoine, le patrimoine des pauvres.

Le chirurgien Goubaux ayant regagné Paris, l'emploi fut donné) « conformément aux vœux des habitans de la commune », à Louis-Charles Gattré, au traitement annuel de 600 livres. La demoiselle Francatel fut « nommée pour prendre le soin de la lingerie », aux gages de 200 livres par an. Il fut arrêté que « la sœur de l'école sera tenue de donner ses soins à la cave et à la basse-cour, qu'elle veillera pareillement à la consommation du bois et du charbon » (18 septembre). Enfin le citoyen Manceau (Germain-Etienne) fut nommé trésorier ; « pour le dédommager et le récompenser de ses soins, l'administration lui accorde le payement annuel de son loyer » (29 septembre).

1 Paul Devailly, hôtelier et épicier, était propriétaire de l'hôtel du G 'and Turc, aujourd'hui hôtel d'Angleterre. — François Moreau était marchand de bois ; sa maison se trouvait dans la rue de Gouvieux. — Nicolas Philippe Morin, ancien épicier à Paris, vivait bourgeoisement à Chantilly, rue Saint-Laurent, depuis 1779. (Voir Maçon, Historique de la ville de Chantilly, II, Formation et développement de la ville).

Dès le 18 septembre, un pressant appel fut adressé au fermier du domaine de l'hôpital en Bourgogne : « Tous les administrateurs anciens, ainsi que M. Lejeune, receveur, sont changés. Nous n'avons apporté à cette place que de la bonne volonté, sans aucuns moyens de faire des avances absolument nécessaires à l'hôpital. Nous pouvons vous assurer que depuis longtemps l'hôpital ne vit que d'emprunts. Quant à vos indemnités à raison des droits féodaux supprimés, elles sont de toute justice ; et comme nous apprenons qu'il va être nommé un expert d'office, rien ne doit plus vous inquiéter ni vous empêcher de nous faire passer les fonds ». Rien ne vint; il fallait d'abord obtenir la levée du séquestre, et ce n'est qu'après de nombreuses démarches, sollicitations, longues enquêtes administratives, que la propriété de l'hôpital fut reconnue. Deux années se passeront avant qu'on puisse percevoir le montant clés baux ; et cependant il faut vivre, aussi est-on forcé d'inaugurer un système de rigoureuse économie. Les vétérans en furent les premières victimes ; ils furent renvoyés le 1er décembre ainsi que le charretier. Le 13, on décide que sur les dix-huit lits destinés aux malades, neuf seront supprimés, et que le cheval sera vendu. Le 13 janvier 1793, autres réformes : « Il n'y aura que trois sœurs à deux domestiques, et une économe pour surveiller le tout, savoir, une sœur pour l'infirmerie et les cadets et cadettes, aidée d'un domestique mâle, une sœur pour la cuisine, la basse-cour et les boissons, aidée d'une domestique, et une troisième sœur pour l'apothicairerie, aidée par deux cadets ; l'économe tiendra la lingerie et sera aidée des deux mêmes cadets ».

Le 17 décembre, Morin et Rouard avaient' été députés à la Convention pour faire des représentations au sujet du séquestre apposé sur les biens de l'hôpital ; ils en rapportèrent de bonnes paroles, mais rien d'effectif, et la caisse demeure vide. On arrête les mémoires des fournisseurs, en leur promettant qu'on les payera « sur les revenus provenant de nos terres de Larrey sitôt la première recette ». Le 22 janvier 1793, le Conseil général de la commune de Chantilly, « lecture faite du rapport des commissaires sur l'état des ressources de l'hôpital et ses besoins », arrête « qu'il sera écrit à l'Assemblée Nationale à

l'effet d'ouvrir un emprunt de 20.000 livres pour subvenir aux besoins de l'hôpital, et qu'il sera ouvert une souscription volontaire pour parer aux dettes criardes ». On procède en même temps à la nomination d'un nouvel administrateur en remplacement de Barthélémy Hautin, appelé au directoire du district de Senlis ; le choix se porta sur le citoyen Devaux (Jean-Pierre), marchand de dentelles.

Les dettes criardes sont les créances des fournisseurs ; en février 1793, on constate qu'il est dû 1.846 livres au boucher Mauny, 3.022 livres au cn Marquis, marchand farinier à Gouvieux, 2.103 livres à l'épicier Paul Devailly, 1.501 livres au marchand de bois Moreau, 864 livres pour le vin et le cidre fournis par le cn Fasquel, 867 livres au cn Turquet, marchand de toile à Senlis. Et le prix de la vie augmente de jour en jour ; Mauny, qui vendait la viande à 12 sols la livre, en demande 15, ce qui lui est accordé, car il la fait payer 18 aux particuliers. Aussi cherche-t-on tous les moyens de faire de la recette. Le 1er avril, on profite de la présence à Chantilly de deux membres de la Convention, Thibaut et Bezard, envoyés pour surveiller les fouilles faites dans le château ; on leur représente qu'une somme de 6.000 livres « est due à l'hôpital par le ci-devant prince de Condé pour la pension des vétérans », et qu'il serait facile de la prendre sur les revenus des biens confisqués. Le Département octroya 4.000 livres, dont l'emploi fut ordonné le 18 mai : 1.000 livres à Mme Mauny, bouchère, 200 à Fasquel, 120 à Marquis, 900 à Devailly; paiement des gages des sœurs et des domestiques jusqu'au 1er avril.

Le chapelain Genty cessa ses fonctions le 15 mai pour prendre la cure de Brenouille ; le vicaire constitutionnel Laurent est chargé de dire la messe à l'hôpital les fêtes et dimanches, moyennant 200 livres par an, « laquelle somme lui sera payée au prorata du temps que nous aurons besoin de ses services » (10 juin 1793) ; les administrateurs paraissent prévoir que ce besoin ne se fera plus sentir longtemps. Genty ayant emporté un surplis, on lui écrit qu'il ait à le remettre sous trois jours, « sinon il sera obligé de le payer comme très bon ». Quant au vicaire Laurent, son service cessera le 15 octobre suivant, date de la suppression du culte à Chantilly.

La Société populaire et le Comité de surveillance veillent alors à l'observation des bons principes, et il est dangereux de résister à leurs injonctions. Dès le 10 juin, les administrateurs arrêtent « que les fleurs de lis qui figurent et représentent les armes du ci-devant prince seront supprimées » ; mais ils ne se pressent pas de faire exécuter cette décision ; la Terreur les y forcera bientôt. Le 1er septembre, « est arrêté que les fleurs de lis qui sont sur la croix au-dessus de l'horloge seront ôtées sans délai ». Le 12 septembre : « Le cn Cléret, chaudronnier, effacera les fleurs de lis qui sont sur les alambics dans l'apothicairerie ; le cn Léger, serrurier, celles des aiguilles du cadran, de la croix de la cloche au-dessus de la salle des hommes » '. Le 25, on décide de mettre « un drapeau avec un bonnet de la liberté au-dessus de l'horloge de la porte d'entrée de la cour de l'hôpital ».

On a vu plus haut que trois sœurs de Sainte-Marthe étaient demeurées à l'hôpital ; Tune, la sœur Elisabeth, partit le 7 juin 1793 ; le mois suivant, les administrateurs récompensent par une gratification de 12 livres les deux autres sœurs, Emilie et Angélique, « pour les soins qu'elles ont pris de la maison par la surcharge des occupations que l'absence de la troisième sœur leur a occasionnées » ; ils décident que leur traitement annuel sera porté à 200 livres. Déjà on avait décidé que, « les deux domestiques femelles faisant le travail de quatre, il était de toute justice de leur donner une augmentation de gages » (100 livres par an). La sœur Elisabeth n'étant pas revenue, son compte fut liquidé le 9 décembre suivant ; on tint à sa disposition « la somme de 27 livres six sous, six chemises, quatre jupons et d'autres effets ».

L'administrateur Devaux donna sa démission au mois de juillet 1793. Au commencement de septembre, le château fut converti en prison pour recevoir les suspects du département

1 C'est l'administrateur François Moreau, marchand de bois, qui transcrit les délibérations sur le registre ; il n'était pas ferré sur l'orthographe, ce dont il serait d'ailleurs puéril de lui faire un reproche : il écrit allant bic pour alambic, maccimomme pour maximum, clauche pour cloche, taccée pour taxée, side pour cidre, etc., etc. Pour lui, hôpital est toujours féminin.

de l'Oise ; en dépit des gages qu'ils avaient donnés aux idées nouvelles, le curé Rouard et Nicolas Morin ne furent pas trouvés purs et furent incarcérés ; il ne resta donc que Paul Devailly et François Moreau pour administrer l'hôpital. On vit alors au jour le jour. On achète un sac de farine le 5 octobre, un autre le 10. Le 15, « la viande a été taxée à onze sous la livre et tambourinée ». Le 24, on délibère « qu'il faut faire battre l'avoine le plus tôt possible et qu'il faut un sac de farine » ; Moreau fera des démarches « pour percevoir la rente de l'hôpital sur l'Hôtel-de-Ville de Paris ». Le 3 novembre, « il sera payé par le cn F. Moreau, l'un des administrateurs, un sac de farine de 325 livres, de même que deux sacs de blé ; le cn Fasquel, marchand de vin, fournira deux pièces de cidre et une pièce de vin ; la petite lingerie se^ra fermée par deux serrures ; on fera rentrer les fagots sous le hangard par les cadets ». Il est à croire que ces dernières précautions étaient inspirées par la présence à Chantilly d'un détachement de l'armée révolutionnaire préposé à la garde du château et composé des pires éléments.

Le 26 octobre, la lettre suivante fut adressée à la Commission des Secours : « Citoyens. Le séquestre ayant été mis sur les biens de l'hôpital de Chantilly, les administrateurs qui les géroient alors se sont vus obligés d'évacuer les vétérans qui avoient été reçus dans cette maison. A leur sortie il a été prouvé qu'il étoit dû par l'émigré Condé la somme de 6.000 livres, dont 4.000 ont été payées. Les administrateurs de cette maison, réduits au nombre de deux par la démission d'un de leurs collègues et deux en état d'arrestation, se trouvent dans le dernier embarras pour faire subsister cette maison, qui renferme dans son sein, journée roulée, 40 personnes, et elle se trouve encore obligée de recevoir journellement des militaires passagers. Nous vous supplions donc de vouloir bien nous faire payer la somme de 2.000 livres, et 3.000 livres dues par une rente fondée par l'émigré Condé » (c'est la rente fondée par Charlotte de Montmorency et dont trois années restaient dues).

Le 7 novembre, on reconnaît la nécessité de nommer un économe, et le cn Mollard consent à reprendre des fonctions

qu'il avait déjà exercées et qu'il ne conservera pas longtemps. Le 20, Moreau est chargé d'acheter deux sacs de blé ; le couvreur Jambon reçoit Tordre de « retirer deux croix, savoir l'une au dessus du fronton et l'autre au dessus de la porte d'entrée » ; on enlève aussi la grille de fer de la chapelle. Le 27, il est jugé « convenable de retirer tout ce qui concerne l'autel de la chapelle et de le mettre dans la sacristie ». Le 3 décembre, « les administrateurs étant assemblés ont délibéré qu'il étoit nécessaire que le cn Moreau, l'un des administrateurs, continue la fourniture du bois, comme de faire part d'une lettre du cn Gris- Pastellot, fermier de l'hôpital (à Larrey), aux citoyens officiers de la Municipalité, au Comité de surveillance et à la Société populaire ; que le cn Léger mettra une serrure à la chambre à coucher des anciens vétérans ; que les lits qui sont dans la salle des femmes incurables seront transportés dans le dortoir des sœurs ; qu'il sera acheté par le cn Billaux, jardinier de l'hôpital, quatre voitures de fumier pour mettre sur les artichauts ; que le cn Louis, horloger, rétablira l'horloge et en aura le soin ».

Du 16 décembre au 8 janvier 1794, les délibérations sont signées du maire Thomas, des commissaires Barthélémy Hautin le jeune, Petron, Souchet, Moreau fils. C'est que la misère s'aggrave et qu'il faut trouver des ressources à tout prix ; on étudie les titres de l'hôpital, les contrats de rente, les baux. Le 30 décembre, « les commissaires ont délibéré qu'il seroit écrit au cn Bezard de Liancourt ', député de la Convention, pour lui demander de passer à Chantilly pour le prier de faire avoir des secours aux pauvres de l'hôpital » ; dans le cas où il ne passerait pas par Chantilly, les commissaires se rendraient près de lui à Soissons. Le 8 janvier 1794, on décide qu'il sera dressé un état de l'actif et du passif de l'hôpital; cet état « sera présenté au citoyen représentant de la Convention Nationale pour obtenir un emprunt de 50.000 livres, laquelle somme sera employée à payer les dettes et arrérages de l'hôpital ». Sur la proposition de Bezard, la Convention ordonna,

1 François-Simon Bezard était avocat à Liancourt avant d'être député à la Convention.

le 26 janvier, la main-levée clu séquestre mis sur les biens de l'hôpital dans le département de la Côte-d'Or ; le registre des délibérations mentionne, à la date du 30, les remerciements adressés à Bezard par le maire Thomas, le commissaire Denis Moreau, les administrateurs Devailly et François Moreau. Les formalités administratives, les expertises, les règlements de comptes avec les fermiers prirent encore six mois, et ce n'est qu'en juillet 1794 que les premiers fonds arrivèrent de Bourgogne.

Le 17 février 1794, le Conseil de la Commune compléta le bureau d'administration de l'hôpital par la nomination de Guillaume -Pierre Leportier, d'Armand- François Delope et d'Antoine-Barthélemy Desfebves. Depuis 1774, Leportier était aubergiste à Chantilly, à l'enseigne Saint-Louis (n° 37 de la rue du Connétable) ; les deux autres sont des nouveaux venus ; Desfebves-Dannery avait acquis, le 18 novembre 1793, l'hôtel de la Capitainerie (n° 14 de la rue du Connétable), confisqué sur le prince de Condé ; intelligent et instruit, il était entendu en affaires. L'économe Mollard s'étant retiré, il fut remplacé par la citoyenne Perdrix !, dont le mari, Jean-François, ancien peintre des chasses du prince de Condé, devenu farouche jacobin, s'était fait nommer concierge du château-prison et se distinguait par sa brutalité envers les malheureux suspects.

Le premier soin du nouveau conseil fut de dresser un état exact des créances et des dettes de l'hôpital ; celles-ci étaient formidables, car les emprunts conclus depuis 1786 restaient à rembourser; mais pour le moment il n'y avait pas à s'en tourmenter, les prêteurs ayant presque tous émigré. Il s'agissait surtout de payer les fournisseurs et le personnel, et il fallait tout d'abord réaliser les créances, ce qui devait prendre du temps. Aussi recourt-on à tous les expédients ; le 6 mars 1794, on décide qu'un inventaire sera fait « des objets qui se trouvent dans les lieux appelés ci-devant la sacristie et la classe des

1 Après la réception de cette lettre: « Citoyens administrateurs. Dans la séance du 5 nivôse, la Société populaire de Vineuil a arrêté que la citoyenne Perdrix seroit désignée aux citoyens administrateurs de l'hôpital de Chantilly pour être économe. Salut et fraternité. Brulon, Boucher » (4 janvier 1794).

enfants » ; ceux qui seront jugés inutiles devront être vendus. Le linge de la chapelle sera remis à la cnne Perdrix pour augmenter la lingerie. Les délibérations suivantes mentionnent « les besoins urgents et les plus nécessiteux où se trouve

l'hôpital, la détresse accablante où est réduit l'hôpital,

.... le manque de fonds pour payer le blé, les boissons... »; Devailly et Moreau sont priés de continuer leurs avances là où le crédit fera défaut. Puis, comme rien ne vient de la Côted'Or, Desfebves se fait donner pleins pouvoirs et se rend à Châtillon-sur-Seine et à Larrey. Il y demeura deux mois, et en rapporta 31.000 livres. 11 rendit compte de sa mission le 27 août, et fit approuver par le Conseil général le paiement des dettes pressées. On écrivit en même temps à la sixième Commission des Secours pour lui exposer les urgents besoins de l'hôpital ; la Commission promit d'y pourvoir et demanda tout d'abord des états de situation: actif, passif, dépense annuelle, etc., etc. Ces états furent rapidement fournis ; nous ne retiendrons ici que l'état de la dépense annuelle, évaluée à 31.480 livres. Le personnel se compose alors du chirurgien Gattré, de la citoyenne Perdrix, économe, d'un jardinier, Billaux, avec un aide, d'un boulanger, François, d'une fille pour l'entretien du linge, Lisette, d'une fille de salle, Suzon, d'une cuisinière, Catherine, avec deux aides ; le nombre des incurables n'est que de 13, hommes et femmes. En outre on observe que, « bien que cet hôpital soit civil, il reçoit néanmoins divers militaires de passage, auxquels l'humanité ne doit ni ne peut se dispenser de donner des secours, ce qui peut augmenter le nombre des malades et, en conséquence, la dépense ». Enfin il faudrait un portier pour le service extérieur.

Avec les 31.000 livres rapportées par Desfebves, on s'était empressé de payer les dettes criardes, et on n'avait réservé qu'une somme de 800 livres qui fut bientôt épuisée. En novembre, la sixième Commission des Secours accorda un subside de 6.000 livres qui fut accueilli avec reconnaissance. Du 15 septembre au 19 décembre 1794, la dépense fut de 5.146 livres : « Les dépenses seront vraisemblablement plus considérables dans les mois futurs, en ce qu'il y avoit à la fin de fructidor dernier dans la maison des objets de consommation journalière,

et notamment dans l'apothicairerie un fonds de médicaments qui nécessairement à la longue doit s'épuiser ou s'amoindrir, de plus qu'il y a diverses choses dont il a fallu se priver par l'impossibilité de se les procurer ; en outre, les gages ou salaires devront former une somme plus considérable, soit pour ceux de l'officier de sauté qui réclame 1.500 livres au lieu de 600 qu'il avoit, et aussi l'économe (la cnne Perdrix), laquelle, sans appointemens, avoit demandé 600 livres » ; il faudra aussi nommer une aide-économe, et avoir une personne de plus pour cueillir les légumes.

On traverse alors une période de disette ; le blé est rare, et le « contingent » attribué à l'hôpital n'est pas suffisant pour la consommation ; aussi François Moreau est-il chargé par ses collègues de faire tout ce qu'il pourra pour « acheter du blé ou de la farine de gré à gré pour donner de la subsistance aux pauvres dudit hôpital » (16 février 1795). Un mois plus tard, on se plaint au District de Senlis « que lorsqu'on distribue les grains pour la commune de Chantilly cette maison n'a jamais son contingent rempli à proportion de son nombre de pauvres ». On écrit au cn Kobiquet, commissaire du Bureau militaire, « qu'il veuille bien nous envoyer la somme de 3000 livres pour le quartier à échoir » le 19 mars. Le 21, « les administrateurs provisoires de l'hôpital de Chantilly se sont rassemblés à leur bureau conjointement avec les deux commissaires nommés par la municipalité et pris dans son sein, savoir le en Devaux, maire, et le cn Manceau, secrétaire de la dite commune, à l'effet de vérifier l'état de recette et dépenses faites pour le service de l'hôpital pendant le trimestre dernier, et de présenter au Comité des Secours de la Convention un mémoire motivé de ses besoins pour le trimestre prochain ». Ce mémoire est transcrit sur le registre des délibérations ; nous n'en citerons que le passage suivant : « Il est absolument nécessaire et indispensable que cet hospice ait toujours quelques fonds d'avance pour les dépenses journalières, comme grains, farines, beurre, œufs, lait, et plusieurs autres objets de première nécessité, ce qu'absolument on ne peut se procurer qu'en payant aussitôt ; faute de ces fonds dans les mains, il est de toute impossibilité de faire subsister ledit hospice ; et encore combien de peines,

de soins et d'inquiétudes n'éprouve-t-on pas à trouver ces objets ! Le détail des peines que se donne la municipalité pour se procurer ou farines ou grains dans un canton qui ne comporte que bois et sables, seroit bien long, mais il seroit trop vrai et pénible pour vous et pour nous ».

La réaction qui suivit la Terreur devait se faire sentir à Chantilly comme ailleurs, et provoquer un changement de personnes dans l'administration de l'hospice comme dans celle de la ville. D'ailleurs, Devailly, qui avait assumé les fonctions de trésorier, mourut à la fin de mars ; Desfebves alla résider à Paris ; il ne restait que Delope, François Moreau et Leportier ; ceux-ci donnèrent leur démission le 2 avril. Le même jour, le Conseil municipal renouvela l'administration de l'hôpital « et choisit les citoyens Paillard, Patin (notaire) et Moreau fils (Denis), trésorier, pour, conjointement avec les citoyens Delope et Bougon, membres du Conseil, surveiller les opérations de cette maison ». Il décida en même temps « qu'aucun citoyen remplissant des fonctions dans cet hospice ne pourra entrer dans les marchés ni adjudications qui auront rapport à la dépense de cette maison » (ceci visait feu Devailly et François Moreau, qui avaient été fournisseurs de l'hospice en même temps qu'administrateurs). La citoyenne Perdrix déclarant manquer d'argent, le trésorier Moreau fils s'offrit à lui faire l'avance de 400 livres, et y fut autorisé.

Le 7 avril 1795, la Municipalité invitales administrateurs à loger provisoirement à l'hôpital « dix-huit cavaliers envoyés pour les intérêts de la République », ce qui fut fait. Le 16, les comptes de l'administration précédente furent approuvés, au nom du Conseil général de la commune, par les citoyens Malus, maire, Hautin jeune et Duquesnoy, officiers municipaux, Loiseau, Deshayes, Manceau, secrétaire. Le cn Paillard remit une somme de 7.800 livres accordée par la Commission des Secours et délivrée par le cn Chailly, receveur du District de Senlis. Le 7 mai, on admit, ce qui ne s'était pas fait depuis longtemps, un cadet et une cadette ; le jardinier reprit son ancien logement, et on nomma un portier. On espère revenir peu à peu à une existence normale ;on commence à servir les intérêts des emprunts, en souffrance depuis trois ans. Mais

voici que la situation empire ; le fermier de Larrey ne donne pas signe de vie ; la dépréciation des assignats, la rareté et la cherté des vivres, amènent une profonde détresse. Il faut interdire aux cadets de mendier dans les rues et les maisons, et c'est avec un cri d'angoisse qu'on s'adresse à la Commission des Secours, le 19 septembre, en lui soumettant mémoires et états : « Vous y trouverez les détails exigés par vos instructions ; vous y verrez que cet hospice est composé en ce moment de 52 individus, qu'il a les plus grandes peines à se procurer la première des subsistances, du pain. Nous sommes aussi effrayés qu'affectés, Citoyens, de vous présenter un pareil état, vu la progression énorme de chaque denrée ; mais tous les moyens tentés, soins, économie, retranchement même du nécessaire, puisque à des vieillards de 75, 80 ans et plus on ne donne plus de vin, enfin ce qu'il est absolument possible de faire en épargne n'a pu porter cette dépense à moins ». D'un trimestre à l'autre, la dépense du pain monte de 846 livres à 9.119, celle de la viande de 613 à 3.350, et ainsi du reste. « C'est avec une douleur bien grande que nous voyons ces différences, et également affligés de ne voir aucun moyen d'amoindrir ces dépenses, au contraire ! L'hospice doit en ce moment à la Municipalité de ce lieu une somme de 5 à 6.000 livres pour avances faites par elle pour achats de grains ; c'est par ses bons soins qu'est fourni cet hospice de cette denrée de première nécessité... Les créanciers nous sollicitent sans cesse ; les rentes leur sont dues depuis le 1er juillet 1792... ».

La responsabilité paraît trop lourde aux citoyens Manceau, Delope, Patin ; ils donnent leur démission. La Municipalité les remplace les 1er, 10 et 15 décembre, parles citoyens Deshayes, Gibert et Bonnemain, qui ont le courage d'accepter et prennent place, le 21, aux côtés du citoyen Bougon. La première chose qu'ils entendent est un cri de faim; la citoyenne Perdrix, économe, « expose qu'elle manque absolument de pain, qu'il n'existe dans l'hospice aucunes farines à sa disposition pour en fabriquer, et qu'il est urgent d'y pourvoir pour empêcher que les malades ne manquent des secours les plus urgents ». On supplie aussitôt le citoyen Louis-Pierre Duquesnoy, agent municipal, de faire remettre à la citoyenne Perdrix un sac de

farine de 325 livres. Puis on se retourne du côté de la Bourgogne ; Gibert est chargé de faire le voyage, mais il ne connaît ni le pays, ni les fermiers ; l'ancien administrateur Desfebves, retiré à Paris, est au courant mieux que personne ; on demande son concours, on le prie d'accompagner Gibert àLarrey; il accepte.

Bonnemain donne sa démission ; Brullon le remplace à son tour ; le citoyen Marozeau est nommé administrateur (1er mars 1796). Les créanciers refusent les assignats, même les mandats ; les employés de la maison les imitent. Les meuniers du canton ne veulent traiter pour la subsistance de l'hospice que s'ils sont payés au comptant, et en numéraire. Une souscription est ouverte : la veuve Moreau donne 72 livres, son fils Denis 98, Marozeau 24, les demoiselles Aubry 18, le maître-deposte Chalot 14, le notaire Patin 12, le mercier Picque 12, etc., etc.. Bougon et Deshayes se rendent au marché de Senlis ; ils achètent trois sacs de blé pour 20.000 livres en assignats et deux sacs pour 44 livres en numéraire ; en outre, Bougon se rend à Nogent et achète chez le laboureur Charles Martin trois sacs de blé froment pour 72 livres en numéraire ; on voit l'énorme disproportion entre le papier déprécié et l'argent monnayé : 277 livres en assignats valaient une seule livre en argent. On s'explique dès lors les prix fantastiques qu'atteignaient tous les objets, et l'énormité des sommes mises à la disposition de la citoyenne Perdrix pour faire vivre l'hôpital au jour le jour. On comprend aussi que les créanciers de l'hôpital aient refusé le paiement en assignats ; c'eût été pour eux la ruine (avril-mai).

Au mois de juillet 1796, l'administration fut informée que, l'hôpital jouissant maintenant de ses biens, la Commission des Secours cessait d'envoyer des subsides. Or, les baux des fermes n'arrivaient à terme qu'à la fin de l'année ; les premières rentrées devaient être consacrées à d'importantes réparations de bâtiments, à la reconstruction d'une grange incendiée ; on ne pouvait espérer aucun recouvrement avant trois mois, et cependant il fallait vivre. L'administration dut se résoudre à proposer la vente des objets inutiles, entre autres l'argenterie, les ornements et le linge de l'ancienne chapelle. Un inventaire de ces objets fut aussitôt dressé :

« Dans la salle dite la Lingerie. Objets servant au culte. — Sept cartons couverts de diverses étoffes ; quatre chasubles de différentes couleurs ; une soutane d'étamine noire ; onze étoles de différentes couleurs ; cinq morceaux pour couvrir le calice, dont un brodé en or ; dix aubes de linon batiste ; deux surplis de linon batiste ; six garnitures d'autel en gaze, linon et dentelle ; une garniture d'aube de linon ; un morceau de dentelle carré ; une demi-pièce de gaze ; d'autres morceaux de dentelle d'église.

« Dans la salle dite de l'Ecole. Boiseries qui ont été retirées de l'église. — Plusieurs morceaux de boiseries, tels que parquet, cadres, prie-dieu, armoires, maître-autel, tabernacle, marche-piecl, consoles garnies de leurs tablettes de marbre, confessionnal et autres parties de boiseries ; une grille servant au chœur de l'église, déposée dans la cour des Remises de Chantilly.

« Argenterie. — Une grande cuiller à soupe ; une à œil, une à sucre, une à ragoût ; quinze couverts ; six cuillers à café ; un gobelet gravé. — Cuivre, vingt tourtières ».

Il est à remarquer qu'il n'est pas question ici des calices, ciboires et autres objets en argent ou métal quelconque ; ces objets avaient disparu lors de la suppression du culte, aussi bien ceux de l'hôpital que ceux de l'église paroissiale.

Ce ne fut pas sans un certain serrement de cœur qu'on dut envisager cette mesure extrême ; aussi les administrateurs se couvrirent, non seulement de l'autorité communale, représentée par l'agent municipal Villain et son adjoint Demailly, mais aussi de l'autorité cantonale, car l'hôpital était alors l'hôpital civil du canton de Chantilly. L'administration municipale du canton avait pour président le citoyen Leriche l et pour secrétaire Ricquier. Ceux-ci approuvèrent la proposition et la transmirent au Département ; mais un n'attendit pas la réponse

v Leriche est sans doute ce Michel-Josse Leriche, peintre en porcelaines, que Christophe Potter avait attaché à sa fabrique le 25 mars 1792 ; il était marié à Barbe Desprez. L'organisation administrative comprenait donc alors un conseil cantonal au-dessus des conseils de commune. « L'agent municipal » Villain est en réalité le maire de la commune de Chantilly.

pour décider que l'argenterie serait immédiatement vendue; elle pesait quatorze marcs six onces quatre gros. « C'est le seul moyen qui reste à l'administration pour fournir à l'entretien et au soulagement des malheureux de l'hospice jusqu'au moment où les fermages pourront être perçus » (29 juillet). On retarda tant qu'on put la vente des objets du culte, et finalement on y renonça.

A la fin d'octobre, Desfebves-Dannery, qui avait prolongé son séjour en Bourgogne pour s'occuper activement des affaires de l'hôpital, annonça son retour ; il rapportait 3.332 livres en numéraire ; c'était le salut. Toutes difficultés avec les fermiers étaient arrangées, et les revenus devaient dorénavant rentrer normalement. Aussi le cn Desfebves-Dannery fut-il chaudement remercié, d'autant plus qu'il promit de s'employer à faire reconnaître à l'hôpital la propriété des rentes fondées par les princes de Condé. Dans la même séance, en vertu d'une loi récente qui chargeait « toutes les administrations municipales de nommer une commission composée de cinq citoyens résidant dans le canton pour régir les hospices civils établis dans leur arrondissement », le citoyen Manceau fut adjoint aux citoyens Toussaint Bougon, Deshayes, Marozeau et Gibert, Denis Moreau restant trésorier (12-14 novembre 1796). Le mois suivant, Marozeau quitta le canton et dut donner sa démission ; il fut remplacé par le cn Loyseau (16 décembre).

A ce moment, les assignats ont été convertis en mandats, mais ce nouveau papier ne rencontre que défiances, et les employés de l'hôpital déclarent que s'ils ne sont pas payés en numéraire ils quitteront tous la maison. 11 fallut transiger avec eux pour ce qui leur était dû, et leur promettre pour l'avenir le paiement régulier de leurs gages. Le 13 décembre, le citoyen Deyeux, maître en pharmacie à Paris, se trouvant de passage à Chantilly, fut prié d'inspecter l'apothicairerie, d'en accepter la direction (ce qu'il fit à titre gratuit), et de l'approvisionner de drogues et médicaments. On termine l'année par l'achat d'une vache et de cent bottes de paille, pour quoi on paye 135 livres au en Dusignon, et par l'achat de deux cochons, du prix de 60 livres. Mais si l'on fut content de la qualité des drogues fournies par les soins du cn Deyeux, on le fut beaucoup moins

du prix, qui parut excessif. La confiance revient, mais si l'espoir d'une meilleure situation est légitimement permis, il reste un lourd passé à liquider, et l'administration doit se montrer économe et prudente.

En 1797, quelques cadets sont admis à l'hôpital. On s'occupe des réparations à faire aux bâtiments, négligés depuis plusieurs années ; des marchés d'adjudication au rabais sont passés avec Louis-Nicolas Jambon, couvreur à Saint-Firmin, Jean-Pierre Citerne, vitrier à Chantilly, etc. Le citoyen Desfebves-Dannery fait de nouveau le voyage de Bourgogne pour procéder au renouvellement des baux et à la vente des bois ; le 17 octobre, l'administration lui témoigne « sa satisfaction et son contentement tant pour le succès du voyage que pour les deux autres précédents, où ce citoyen a purgé l'hospice d'anciennes chicanes, en éteignant avec les fermiers des contestations envenimées préjudiciables au bien de l'hôpital, et en terminant d'anciens comptes qui étoient restés en litige, lesquels voyages ont été faits par le cn Desfebves sans aucune indemnité honorifique quelconque ».

Le 27 octobre, le cn Loyseau déclare « qu'étant nommé agent municipal de Chantilly par la municipalité du canton, il ne peut plus exercer les fonctions administratives de l'hospice », ce cumul étant interdit par la loi. Le 17 novembre, l'administration municipale du canton le remplaça par le cn Darbonne. Ce « citoyen Darbonne » se nommait en réalité Hervé d'Arbonne (Antoine-Jean-Baptiste) ; ancien grand-maître des Eaux et Forêts de la généralité d'Orléans, il avait habité Saint-Firmin jusqu'en 1793, avait été incarcéré au château, puis s'était fixé en septembre 1794 à Chantilly, dans la maison des demoiselles Aubry (aujourd'hui n° 56 de la rue du Connétable). Marié à Marie-Charlotte Bergeret, il était allié aux familles Hocquart et Seroux de Bienville. Il mourut à Chantilly le 9 mai 1812, âgé de 78 ans.

Le registre des délibérations ne dit pas pourquoi le cn Gibert fut destitué de ses fonctions d'administrateur de l'hospice, le 21 février 1799, par l'administration municipale du canton, qui le remplaça, le 24, par Barthélémy Vaugien, artiste vétérinaire à Chantilly. Il se produit alors un renouveau de jacobi-

nisme, et les éléments modérés sont en butte à la persécution. Hervé d'Arbonne donne sa démission ; il est remplacé le 31 mars par le cn Mérien, de La Morlaye. Le 11 juillet, Toussaint Bougon est destitué comme parent d'émigré ; il est remplacé le 13 septembre par le cn André Vion, de Chantilly. La citoyenne Perdrix, dont le mari avait joué un rôle odieux sous la Terreur, se fait décerner des félicitations par l'administration municipale du canton, qui visite en corps l'hôpital. Elle fut cependant l'objet, l'année suivante, d'accusations qui provoquèrent une enquête, d'où s'ensuivit un règlement d'ordre intérieur : « Comme l'époux de la citoyenne Perdrix n'a aucun emploi dans la maison, il cessera d'y coucher, afin qu'étant rendu à son domicile il y jouisse de sa liberté » ; la porte de l'hospice sera fermée à 9 heures du soir ; le portier ne prêtera la clef à personne; il surveillera les entrées et sorties, etc. (10 octobre 1800).

C'est alors le sous-préfet qui exerce la haute surveillance sur l'administration ; le cn Juéry, sous-préfet de Senlis, visite l'hôpital le 22 avril 1800 ; son autorité est réelle, car c'est lui qui prononce l'admission d'une fille enceinte, afin qu'elle puisse faire ses couches dans de bonnes conditions (février 1801); c'est à lui que la Commission fait part de la démission du cn Vaugien, en le priant de pourvoir à son remplacement. Le 28 juin 1801, « il a été fait lecture de la lettre du cn Juéry, sous-préfet de l'arrondissement de Senlis, ayant la surveillance de cet hospice, laquelle porte que, conformément à la décision du Ministre de l'Intérieur du 25 floréal dernier, et d'après les principes consacrés par l'arrêté des Consuls du 29 germinal, le maire des lieux où sont situés les hospices et les commissions de bienfaisance doit être membre né de la commission, en avoir la présidence, et, en cas de partage d'opinion, avoir voix prépondérante. En exécution de ces dispositions, le citoyen Patin, maire, a sur le champ entré en fonctions et a occupé la présidence ». Ce fut le signal de la disparition de la cnné Perdrix ; elle donna sa démission en prétextant son âge et ses infirmités, et la femme du sous-préfet de Senlis lui chercha une remplaçante, qui fut la cnne Humbert, âgée de trente-cinq ans (18 août).

L'hôpital paraît alors avoir retrouvé son ancienne prospérité. Le compte général du trésorier Denis Moreau pour l'an IX s'établit par une recette de 40.597 fr. 92 c. et une dépense de 20.704 fr. 50 c. ; aussi nomme-t-on régulièrement des incurables aux places vacantes ; on recueille aussi les enfants abandonnés (une quinzaine en quelques années). Les fournisseurs n'éprouvent plus de retards dans le paiement de leurs mémoires, non plus que les créanciers pour les intérêts des prêts. Toutes les délibérations sont alors signées, de Patin, maire, Manceau, Deshayes, Mérien ; ce dernier se retire en novembre 1801. Pour compléter le conseil d'administration, le préfet de l'Oise nomma les clls Hervé d'Arbonne et Whitehill, qui refusèrent, et, à leur place, les cns Bougon et Pigory, qui acceptèrent et furent installés le 30 novembre. L'industriel Pigory s'était fixé depuis peu à Chantilly, où il s'efforçait de relever la fabrication de la porcelaine; il était aussi marchand de dentelles. Il sera maire de Chantilly après M. Patin, fera de mauvaises affaires et perdra toute sa fortune.

En 1801, le pays est complètement sorti de l'anarchie. A Chantilly, les passions politiques sont apaisées ; l'administration de la ville, comme celle de l'hôpital, est aux mains d'hommes modérés, dont la plupart ont connu l'ancien régime ; l'église est ouverte au culte, et l'ancien curé, Robert, a repris l'exercice de son ministère. Il semble bien qu'on ait désiré dès lors le retour des sœurs de la Charité, car des lettres furent échangées en avril 1801 entre les administrateurs de l'hôpital et la supérieure générale, la sœur Deleau, qui habitait Paris, rue du Vieux-Colombier, 746. Plusieurs lettres d'elle sont conservées dans les archives de l'hospice ; dans la première, elle dit qu'elle veut bien donner une sœur pour le service des pauvres ; mais elle désire savoir quelle est celle qui réside encore à Chantilly, ignorant jusqu'alors qu'il en fût resté une. Il en était resté deux, mais pas de son ordre. Les sœurs de Sainte-Marthe Emilie et Angélique, chassées de l'hôpital par la Terreur, n'avaient pas quitté Chantilly, ou elles s'étaient établies comme gardes-malades. Le 16 avril, la sœur Deleau écrit que trois sœurs ne suffiront pas pour le service de l'hôpital ; elle a en vue deux sœurs : « l'une étoit supérieure lors de la Révolution

et avoit occupé cette place plusieurs années dans votre hospice ; sa compagne étoit aussi dès lors avec elle... ; il ne m'est pas possible d'acquiescer à la demande que vous me faites de ma sœur Hurès ; la proximité de sa famille est déjà un obstacle... et elle a 70 ans... ». La congrégation des sœurs de la Charité ne faisait que renaître ; il ne fut pas possible de trouver un personnel suffisant pour l'hôpital de Chantilly, et la négociation fut abandonnée. Ce n'est qu'en 1816 que les filles de la Charité rentreront à l'hospice Condé.

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