II
Jésus (levant Pilote.
l'ouqiiet nous introduit dans le palais du gouvernour de la Judée, qu'il décore d'appareils classiques accommodés au goût de la Renaissance italienne, f'/est au nom du peiqde romain que s'y rend la justice. Sur un entablement, que soutiennent des colonnes d'albâtre et de lapis-lazuli à cbapiteaux corinthiens, on lit : Sknatvs Popvi.vs ovf. Romanvs, et dans chacun des entrecolonnements on trouve de grands écussons circulaires portant les initiales de cette devise souveraine S . P . Q . R. Le gouverneur de la .ludée pour les Romains. Ponce Pilate. escorté de sa garde et de ses conseillers, est assis à gauche sur une estrade rouge exhaussée de trois marches tapissées de vert. De sa main gauche, il tient le bâton, insigne du commandement. Du côté opposé, comparaît .lésus, toujours aux mains de la soldatesque et de la ^ile multitude qui l'ont conduil du jardin des Oliviers à Jérusalem, où on l'a trahié de la maison d'Anne dans celle de Caïphe, et enlin au prétoire. Entre Jésus et Pilate se pressent
CIIAMII.I.V.
ceux qui veulent la mort du Juste, « les prêtres, les docteurs de la loi, les sénateurs (1) ». On voit, au premier rang, le grand prêtre Caïphe, coiffé d'une mitre d'or, et, à la gauche de Caïphe, son beau-père Anne, avec sa tiare et sa longue barbe blanche; chacun d'eux porte, ainsi que Pilate, un bâton, comme marque de son importance. Un docteur de la loi se reconnaît aussi à côté de Caïphe; son costume se rapproche singulièrement de celui des docteurs français contemporains du peintre. Quant aux soldats répandus en assez grand nombre dans ce tableau. Jean Fouquet les a revêtus d'armures qui appartiennent aux temps du roi Charles VIL Quels que soient les anachronismes et les disparates de leurs costumes, ces nombreuses figures n'en forment pas moins un ensemble où chacune d'elles mérite une attention particulière.
Au-dessous de ce prétoire et dans l'épaisseur de ses soubassements, se trouvent les prisons. On y pénètre par deux portes latérales. Barabbas et les larrons, les mains et les bras étroitement hgottés, en sont extraits par un geôlier, qui a ses clefs au bout d'un bâton. Sur le premier plan de ce soubassement, deux charpentiers préparent avec indifférence la croix destinée au supplice du Juste. Au-dessus d'eux, dans une de ces réserves rectangulaires adoptées par Fouquet pour marquer la destinalion liturgique de ces sortes de tableaux, on lisait le premier mot de la strophe (sans doute du Dptis in ailjiitoriiiin) où sont rappelées les fausses accusations portées par les Juifs contre
(1) Marc, xiv, 53.
LES QUARANTE FOUQUET
Notre-Seigneur. Il n'en reste plus que la lettre initiale D, ù l'intérieur de laquelle est peinte en camaïeu d'or la Flagellation. Quant au reste du mot, il a disparu sous un animal légendaire, qu'on a collé par-dessus et qui produit une fâcheuse discordance au milieu de cette peinture.
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POKTEMENT DE CROIX
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. Le Portement de croix.
Le plus complet des historiens de cette marche fimèbre qu on appelle le Purtement <k rrol.r est saint Liic( 1 ). C'est lui qui a guidé Fouquet: ce qui n'a pas enq»èché le peintre tourangeau de mêler dans son tableau les histoires apocryphes au récit de l'Evangile. 11 en a. d ailleurs, usé [dus librement cncoif avec les lieux (|u avec les hommes, en substituant la Seine au Cédron et Paris à Jérusalem. Pourquoi cette substitution? Par ignorance d'abord, par annjur de la Ki'ance ensuite, peut-être enlin parce que la Passion de Jésus lui rappelait celle de Jeanne d'Arc, qui avait subi de\ant Paris son premier échec. Le C-alvaire (2), qui formait le sommet du mont Acra ( 8 ), s'éle\ait au nord-ouest
(1) Li:c, \xiii
(2) En hébreu GolgoLlia, qui signilie tète.
(3) Le mont Acra. une des six collines qui entouraient Jérusalem, s'élevait au nord-ouest de la ville. Les autres collines étaient le mont Sion au sud, le mont Moria au nord-est. les deux collines de Bezctha au nord, et le mont des Oliviers à l'est.
de Jérusalem (1). Sous le pinceau de Jean Fouquet, cette crête pierreuse et désolée s'est assouplie et couverte de verdure. Le torrent du Cédron, avec les aspérités de ses approches, est devenu le fleuve aux molles ondulations; ses bords arides se sont transformés en rives gazonnées et riantes, qui se prolongent en des lointains harmonieux au centre du tableau, tandis que sur la gauche se dressent la Sainte-Chapelle, avec sa rose, et le Palais, avec ses flèches et ses hautes poivrières, ses deux tours et ses remparts crénelés plongeant dans la Seine.
En tête du cortège qui accompagne Jésus sur ce méconnaissable Calvaire, sont les caA^aliers richement équipés dans des armures d'or du temps de Charles Yll. Chevauchent ensuite les représentants de la synagogue, le grand prêtre et le docteur de la loi, que nous connaissons pour les avoir vus au prétoire. Puis marchent les soldats curieusement accoutrés à la mode du quinzième siècle français, avec des cuirasses qui ne laissent presque rien perdre de leurs surcots de couleurs tendres, à jupes plissées et à manches bouffantes. Derrière cette escorte et au milieu du premier plan s'avance péniblement Jésus, couronné d'épines et portant sa croix sur son épaule gauche. Il va succomber sous le faix, quand Simon le Cyrénéen, forcé par le centurion, lui vient en aide (2). Suivent les saintes femmes, au
(1) Il faut dire s'élevait et non plus s'élève, parce que les déformations du sol ont été si profondes, que ce qui était jadis une élévation se trouve être maintenant une dépression, à tel point qu'on pourrait presque dire aujourd'hui que, au lieu de monter au Calvaire, on y descend.
(2) Les trois Évangiles synoptiques donnent la même valeur au rôle du Cyrénéen : « Ils rencontrèrent un Cyrénéen nommé Simon et le forcèrent de porter la
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premier rang desquelles on reconnaît la sainte Vierge (1). Deux autres femmes sont agenouillées devant Jésus, sur le premier plan à droite. L'une d'elles tient le linge dont elle va essuyer la face du Sauveur : c'est sainte Véronique. Saint Luc dit l'impression qui s'empara du Christ au jardin des Oliviers : « Et il lui vint une sueur comme des gouttes de sang qui découlaient jusqu'à terre (2). » D'après une antique tradition, cette sueur « étrange et inouïe ( 3) » aurait reparu sur le chemin du Calvaire et laissé l'image de la sainte face sur le voile de sainte Véronique (4). La croyance à ce miracle avait été si populaire en France pendant le moyen âge, que sainte Véronique était devenue, sous le nom de sainte Vénice, la patronne des lingères. Aussi Fouquet n'a-t-il eu garde d'oublier sainte Véronique en peignant le Calvaire... Il a montré aussi Judas pendu à un arbre
croix de Jésus. » (Matth., xxvii,32; Warc, xv, 21; Luc, xxiii, 26.) Le quatrième évangélisle, saint Jean, est le seul qui ne mentionne pas cet épisode sur le cbemin du Calvaire. (Jeax, xix, 16, 17.)
(1) « Or, il était suivi d une grande multitude de peuple et de femmes, qui se frappaient la poitrine et qui déploraient sa mort. » (Luc, xxiii, 27.) Aucun desévangélistes ne dit mot de la Vierge. Cependant, comme, en s'appuyant sur l'Évangile, on la retrouve au pied de la croix, l'Eglise n'a pu supposer qu'elle ne se trouvât pas également sur le chemin du Calvaire. La tradition raconte, en outre, que Jésus, en tombant accablé sous le poids de sa croix, entraîna la Vierge dans une défaillance et dans un accablement semblables aux siens. La Vierge, en cet état, fut pour l'Italie la MaJonna dello Spasimo et devint l'objet d'un culte spécial.
(2) Luc, XXII, 44.