MARTYRE HE SAINTE APOLLINE
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Martyre de sainte Apolline.
Au lieu de chercher, comme d'iiabitude, une véritable scène d'histoire religieuse et d'affubler à la mode de son temps les temps héroïques de TÉglise, le peintre tourangeau a eu l'heureuse idée de nous donner, à propos du martyre de sainte Apolline, la représentation vraie d'un de ces mystères qui se jouaient couramment en France au cours du quinzième siècle. Il a peint sur le \iî Y imprésario, sa troupe et sa machinerie, en présence de la foule qui se presse attentive à ce spectacle. Rien de plus intéressant qu'un pareil tableau.
Voici, au miheu du premier plan, sainte Apolhne, Hgotée dans sa longue robe blanche sur Tais où on l'a couchée, jeune, belle, pure, touchante de toutes les grâces, défiant par son calme la rage des tortionnaires. Ses bourreaux l'entourent et s'acharnent après elle, rappelant, avec leurs chausses mi-partie jaunes et vertes, les serritcurs de ville, dont le costume persista long-
temps encore tel que le peint ici Fouquet. Deux d'entre eux, de chaque côté, s'étayent de leurs jambes pour lier avec plus de force les cordes qui enserrent la jeune martyre; un troisième, placé par derrière, tire la longue chevelure d'or pour immobiliser la tête; le quatrième, enfin, arrache les dents de la pauvre vierge à l'aide de longues tenailles de fer, qu'il tient de ses deux mains. Le roi cruel qui ordonne ce supplice se voit, couronne en tête et sceptre en main, à la gauclie de la sainte, cherchant à surprendre en elle une faiblesse et n'y trouvant que du courage, exigeant une apostasie et n'entendant que des actes de foi, assouvissant sa rage, enfin, en faisant mutiler cette bouche qui, loin de renier le vrai Dieu, s'obstine à le glorifier. Ses conseillers lui font cortège, vêtus comme ceux de Charles Yll, et son fou le nargue, en lui montrant son c... Quant à Y iiiipresaflo. il est là qui explique toutes ces choses. Tourné vers l'assistance, il lit les actes de la sainte, et désigne de sa baguette blanche les six tableaux complémentaires, disposés, comme les feuilles d'un paravent, dans le décor qui forme le fond du théâtre. C'est, à l'une des extrémités (à gauche, côté cotir), monsieur saint Michel, assisté de plusieurs anges, qui attend l'âme de la sainte pour la conduire en paradis; et c'est, à l'autre extrémité (à droite, côté jardin), Lucifer aux trois gueules, Lucifer, Trinité sataniquc, Lucifer, singe de Dieu, qui attend, avec toute sa diablerie, les bourreaux et le juge qu'il va plonger en enfer. Et, entre ces deux extrêmes, V imprésario désigne de sa baguette : les hérauts d'armes embouchant leurs trompettes sonores, avec accompagnement d'orgue portatif, pour proclamer le triomphe de l'héroïque
L1]S QUARANTE FOUQUET
vierge; les courtisans, rangés autour du trône royal, d'où le roi est descendu aiin d'ordonner le supplice; les nobles dames, enfin, ainsi que les seigneurs, assis sur des estrades, d'où ils dominent l'horrible spectacle. Tout cela en bois sculpté, colorié et doré, pour la plus grande joie de la foule, qui se perd à l'arrière-plan, derrière les acteurs en chair et en os qui sont en train de représenter ce mystère.
Denys d'Alexandrie, dans sa lettre à Fabius, évèque d'Antioche, rapportée par Eusèbe (1), raconte qu'en 249, sous Décius, qui revêtit la pourpre après avoir trahi Philippe l'Aralie, un magicien, se faisant passer pour prophète, souleva la populace d'Alexandrie contre les chrétiens, dont il fut fait un grand massacre. Une des premières victimes fut une vierge nommée Apollonie ou Apolline, que son grand âge et sa haute vertu rendaient au plus haut point respectable. On lui cassa la mâchoire par la violence des coups qu'on lui porta au visage, et on alluma un grand feu, dans lequel on menaça de la jeter si elle ne reniait Jésus crucifié. Comme réponse, elle se précipita elle-même dans les flammes, où elle rendit son âme à Dieu... En traversant les âges, sainte Apolline, on le voit, s'était singulièrement transformée. De vieille qu'elle était dans les actes, elle est devenue jeune sous le pinceau de Fouquet. Jadis, on lui avait brisé la mâchoire; dans la représentation de son martyre au quinzième siècle, on lui arrache les dents, et, depuis longtemps déjà, du consentement de l'Eglise elle-même, c'était elle qu'on invoquait contre les
(1) 1,0 et 41 et 42.
maux de dents. C'est ainsi que la sainte avait été rajeunie et idéalisée dans l'imagination des peuples.
En contre-bas de ce tableau, des sauvages et des sauvagesses portent, comme toujours, des écus sur lesquels on lit : MAiSTRE ESTiENNE CHLR. Ils Soutiennent, en outre, le cartel rectangulaire où se trouvait le commencement de l'antienne de la sainte : Beata ApoUonia virgo fuit mclyla, cui pro amore Dei dentés extracti ftieruvt... La lettre initiale B est encore intacte; le reste a été dénaturé par une superfétation déplorable.
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MARÏYHE DE SAINTE CATHERINE l> A LEXAN DRFE
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Marlijre de milite Calherine d'Alexandrie.
Sainte Catherine d'Alexandrie, dont les actes n'ont aucun caractère d'authenticité, vivait au commencement du quatrième siècle. Sa science lui avait fait une renommée précoce. A l'âge de dix-huit ans, elle convertissait au christianisme les philosophes que l'Empereur lui avait dépêchés pour la ramener au paganisme. Peu après, elle gagnait à la religion du Christ un officier de cour, nommé Porphyre, et Tlmpératrice elle-même, qui furent martyrisés avec elle vers l'an 312. La légende raconte qu'on l'attacha sur une roue bardée de crocs et de lames de fer, mise en branle par des manivelles, et que, au moment où la sainte allait être taillée en pièces, le feu du ciel tomba sur cette roue et en lança les éclats contre les bourreaux, qui furent tous massacrés. La vierge chrétienne seule demeura saine et sauve. C'est ce miracle, tant de fois répété parles peintres, que Fouquet a représenté. Sainte Calherine d Alexandrie en a tiré, d ailleurs, saprin-
cipalo caractéristique; dans toutes les représentations figurées qu'on en a faites, la sainte est inséparable de sa roue.
L'ange descend du liant du ciel, les mains pleines de dards enflammés, qu'il lance contre la roue, dont les éclats font des bourreaux un horrible carnage. Quatre d'entre eux gisent à terre, frappés de mort; le cinquième, mortellement atteint, est en train de tomber aussi. Tous sont vêtus d'une jaquette jaune, de cette couleur qui fut au moyen âge un signe de réprobation, et qui était encore au seizième siècle la marque de la perfidie. Lorsque le connétable de Bourbon eut passé au serAice de Charles-Quint en 1523, la porte de son hôtel fut peinte en jaune par ordre de François P". Quant à la sainte, elle est tranquillement agenouillée, les mains jointes et les yeux levés au ciel, remerciant Dieu de la protection dont il vient de la couvrir. A la voir dans sa courte dalmatique de velours pourpre, largement garnie d'hermine et serrée à la taille par une ceinture d'or, avec sa longue jupe de velours gros bleu traînant à terre, on a été tenté de chercher en elle une grande dame contemporaine du Roi Victorieux, et l'on a pensé que, étant donné ce costume presque royal, on pourrait bien avoir là un portrait d'Agnès Sorel. Les petites dimensions de la tète rendent difficiles les preuves qu'on tenterait de faire à cet égard. Ce qui est incontestable, c'est que le miniaturiste français, ainsi que les peintres flamands du quinzième siècle, habille à la mode de son temps les vierges de l'antiquité chrétienne. Et il fait de même pour les gardes et pour la foule, qui se reculent avec é[»ouvante, el de même aussi pour le paysage qui sert de fond à son tableau.
LES QUARANTE FOUQUEÏ.
Pour témoin de ce martyre, Jean Foiiquet a pris le beau pays de France. 11 a dressé la roue, sur la([uelle devait périr la sainte, au milieu d'une prairie dont les plans fuyants se déroulent jusqu'aux horizons lointains, et au Tond de cette prairie il nous montre, d'un côté le Gibet de Moiii faucon, de l'autre le Temple. Le Gibet de Montfaucon s'aperçoit à gauche, exhaussé sur son monticule, dressant vers le ciel ses grands bras de justice, entre lesquels se balancent les cadavres des suppliciés; tandis que, du côté opposé, à droite, se voient le donjon du Temple, ses grosses et ses petites tours, ainsi que l'église qui était comprise dans son enceinte. Or, nous sommes au milieu du quinzième siècle. Voilà donc réfutée l'opinion uniformément accréditée que les petites tours (où furent d'abord enfermés Louis XVI et Marie-Antoinette) ne datent que du seizième siècle, et que les grandes tours (qui servirent en dernier lieu de prison au roi et à la reinej étaient les seules qui existassent au quinzième. Sur ce point d'archéologie nationale, le témoignage de Fouquet est irrécusable. Combien nous savons gré au peintre tourangeau d'avoir naïvement reproduit ce qu'il avait sous les yeux, plutôt que de s'être égaré à la poursuite d'un paysage historique, dont tous les éléments lui faisaient défaut (1 ) !
(1) La maison du Temple telle que la montre Fouquel est conforme à ce qu'on trouve dans la relation de 1495, et conforme aussi à ce que donne la gravure de A. Chastillon un siècle plus tard. La relation topographique du donjon du Temple et de Montfaucon est elle-même fidèlement observée dans le tableau de Fouquet. Cette construction du Temple remontait au douzième siècle. Les Templiers tinrent un chapitre dans leur maison du Temple à Paris en T147. En 4301 et 4300, Philippe le Bel fit sa résidence de cette maison des Templiers, et Henri III, roi d'Angleterre, la préféra au palais que lui offrit saint Louis en 1254. L'Ordre des
Encastrés dans un soubassement de marbre gris placé en contre-bas du tableau, trois médaillons, peints en camaïeu d'or, représentent : 1" Sainte Catherine discuiant avec les philosophes d'Alexandrie ; 2" Sainte Catherine encourageant au mai lyre les chrétiens convertis par elle,, qui périssent dans les flammes ; 3" la Décapitation de sainte Catherine... Deux figures de sauvages, vues plusieurs fois déjà et qui sans doute avaient été adoptées par Etienne Chevalier pour supports de ses chiffres et blasons, émergent de ce soubassement; elles portent d'une main des écus rouges aux chiffres du trésorier de France, et soutiennent de 1 uulrc maiu le cartel rectangulaire qui contenait les premiers mots do l'antienne consacrée à la sainte : Virgo sancla Catharina, gralia- gemma... La lettre majuscule V, à l'intérieur de laquelle on lit encore les initiales d étienne Chevalier, a seule été conservée ; le reste a sulji, de la part du dix-septième siècle, la profanation que l'on sait (1).
Templiers l'ut supprimé en 1312, et les biens des Templiers furent donnés aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem (chevaliers de Malte). La maison du Temple devint alors la résidence du grand prieur de France.
(1) La miniature de Jean Fouquet, mise en évidence au musée du Louvre par M. Paul Ourrieu et ibrt bien décrite par lui comme représentant sainte Marguerite, se devait trouver avant la page consacrée à sainte Catherine d'Alexandrie, puisque le martyre de sainte Marguerite eut lieu dans la seconde moitié du troisième siècle, et que celui de sainte Catiierine nous porte à la première moitié du quatrième. Il était tout naturel, d'ailleurs, de rapprociier l'une de l'autre ces deux vierges martyres, les plus vénérées qui fussent en France au quinzième siècle, les deux saintes de Jeanne d'Arc.
INTRONISATION DE SAINT NICOLAS. KVl'QUE DE MYRE
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Intronisation de saint Nicolas, évêque de Mijre.
Nous quittons la vue des martyrs pour assister, dans le calme d'une église, à la consécration d'un évêque... Saint Nicolas, né à Patare en Lycie et mort en 342, vivait sous Constantin le Grand. Très jeune encore, il s'était fait remarquer par le calme de sa foi, par l'ardeur de sa charité. 11 avait été nommé malgré lui abbé du monastère dans lequel il vivait retiré, et ce fut aussi contre son gré qu'il fut placé sur le siège épiscopal de Myre. L'évêque venait de mourir, et les prélats de la province, réunis pour lui trouver un successeur, ne parvenaient pas à s'entendre. A bout d'expédients, ils convinrent de choisir celui qui, le lendemain, entrerait le premier dans l'église. Saint Nicolas fut celui-là. De grand matin il entra dans le sanctuaire, et, malgré ses protestations, il fut nommé évêque... C'est à son intronisation que Fouquet nous convie.
Au fond du chœur d'une église gothique, dont les colonnes peintes en rouge se détachent sur des entre-colonnements peints
en bleu, et devant Fautel où l'on aperçoit les statues dorées de la Vierge et du Bambino, un drap do ]3rocart argent et rouge est tendu ; adossé à ce drap se dresse le siège épiscopal, sur lequel saint Nicolas est assis, vu de face, les mains jointes avec simplicité. Quatre évoques, mitres et crossés, revêtus de leurs chapes et gantés de blanc, procèdent à l'intronisation. Deux d'entre eux posent la mitre blanche sur la tète du saint, déjà mis en possession du bâton pastoral. De chaque côté sont les membres du clergé. On remarque, au premier plan à gaucho, le chanoine grand chantre, avec sa longue chape rouge brodée d'or, tenant de sa main droite le bâton cantorial, insigne de sa dignité, et portant Faumusse sur le bras gauche, suivant un usage auquel on tient encore dans la plupart des chapitres. Notons que toutes les chapes peintes par Jean Fouquet sont telles à peu près qu'on les voit aujourd'hui, avec cette seule différence que les chaperons se rapprochent davantage du capuchon primitif. Remarquons aussi la dalmatique du premier diacre (celui qui soutient tout grand ouvert le livre des Evangiles) et la tunique du second diacre (celui qui porte Faumusse épiscopal e), pures encore de toute altération. Chacun des nombreux personnages introduits dans ce tableau témoigne, d'ailleurs, de la plus fine observation. Voilà une de ces peintures de raison dans lesquelles Fouquet touche à la perfection. Par un miracle d'adresse et d'habileté, il a tiré les plus heureux effets pittoresques d'un sujet qui, sous un pinceau moins souple que le 'sien, eût tourné facilement à la monotonie. Il n'y a là rien que d'irréprocliable. Toutes ces ligures sont debout, sauf celle du saint, et il
LES QUARANTE FOUQUET
n'y a de confusion nulle pari : chacune d'elles a la tenue qui lui convient, est à la place qu'il lui faut. Le dessin est d'une précision exempte de sécheresse; et, dans toute cotte joaillerie des chasuhles et des mitres, le peintre, à force d'harmonie, fait oublier la richesse. La couleur est somptueuse et sacerdotale, sonore sans rien de bruyant; et la polychromie architecturale du fond, où notre architecture religieuse pourrait puiser d'utiles leçons, concourt pour sa part à la beauté de l'ensemble. Une pareille conception pittoresque ne peut s'être fait jour que dans l'esprit d'un maître. Devant un tel effet obtenu par une telle sobriété de moyens, on se souvient de la maxime qui nous vient d'Aristote : « Il n'est rien de meilleur que la mesure. »
D'après la légende. Dieu avait accordé à saint Nicolas le don des miracles, ainsi que la passion de la charité. C'est ce que Jean Fouquet a rappelé dans quatre médaillons peints en camaïeu d'or, placés au bas de ce tableau. — Le médaillon de droite représente le miracle que voici : Un aubergiste, ayant attiré chez lui trois jeunes écoliers, les avait tués et salés, et les conservait comme provision de bouche. Le père de ces enfants, après les avoir vainement cherchés, s'adresse à saint Nicolas, qui les retrouve et les fait sortir vivants du saloir, où morts ils avaient été plongés. D'où la complainte :
Saint Nicolas, mon bon patron, llenvoyez-inoi mes trois garçons.
Et voilcà comme quoi saint Nicolas est resté, dans l'imagination des peuples, le patron des garçons. — Les trois autres médail-
Ions ont trait à un acte de charité demeuré célèbre de la part du saint. Un père avait trois fdles qu'il ne pouvait marier, car il était pauvre. Elles allaient se donner au diable, c'est-à-dire à la débauche, quand saint Nicolas, par ses bienfaits, les ramena vers Dieu, c'est-à-dire à la vertu. On voit le saint, dans les deux premiers médaillons, entrer secrètement chez ces malheureuses et y déposer l'argent dont elles ont besoin, et on l'aperçoit, dans le troisième, au moment où ses protégées, ayant pénétré le secret de cette bienfaisance, tombent à genoux devant leur bienfaiteur.
Le cartel rectangulaire placé au-dessus de ces médaillons contenait les premiers mots de l'antienne où rÉghse remercie Dieu de lui avoir donné saint Nicolas comme évêque : 0 pastor œterne, 0 démens, o bone... La lettre initiale 0, qui renferme comme toujours le chiffre d'Étienne Chevalier, a été respectée. Le reste a été mutilé.
SAINT HII.AIBE l'KÉSIDANT UN CONCILE
Saint Hilaire présidant an concile.
Né à Poitiers d'une des plus illustres familles païennes des Gaules, saint Hilaire s'éleva de degrés en degrés jusqu'au christianisme, et' fut nommé, malgré lui, évoque de sa ville natale, vers l'an 353. Ecrivain autant qu'orateur, controversiste redoutable, cherchant la vérité partout et toujours, il devint le plus vaillant champion de l'orthodoxie contre l'arianisme. Aux conciles de Milan et de Béziers, il défendit sa foi avec intrépidité contre l'empereur Constance lui-même, et fut exilé en Phrygie vers l'an 356. Il reparut au concile de Séleucie, où l'empereur voulut anéantir les canons de Nicée, et fut encore une fois triomphant. Renvoyé dans les Gaules, il y rétablit la paix de l'Eglise, et mourut à Poitiers en 367... C'est en pleine controverse contre les ariens, au milieu du concile légendaire rapporté dans la Légende dorée, que Eouquet a représenté le saint évêque des Gaules.
La scène se passe dans la salle du concile, dont les murs sont
IGO
recouverts d'une tapisserie rouge semée des tiares et des clefs pontificales. Au fond, se dresse un autel à gradins, tendu de blanc et encadré d'une bordure rouge. Jésus crucifié, entre la Vierge et saint Jean, est sculpté en or au sommet de cet autel : des chandeliers d'or brûlent devant ce Calvaire, tandis que, en contre-bas de chaque côté, sont placées comme en vedette les statuettes également en or de saint Pierre et de saint Paul. Au fond, à gauche, s'élève le trône du Pape, trône inoccupé, drapé de blanc et bordé de rouge, comme l'autel ; le tapis de pieds est vert. Tel est le décor qui sert de cadre à cette assemblée. Saint Hilaire la préside. Il est assis devant l'autel et fait face au spectateur. Sa tète, nimbée d'or, est coiffée de la mitre blanche. Une longue chape bleue, aux plis d'or, est passée par-dessus son surplis ; ses mains sont gantées de blanc, et de la droite il bénit les autres évèques qui, mitrés, gantés et vêtus de la même manière que lui, sont rangés en bon ordre à ses côtés... Pourquoi, dans la chapelle papale, est-ce un simple évôque et non pas le Pape lui-même qui préside le concile, et pourquoi le siège pontifical est-il vide ? La Légende dorée nous le dit. Un pape du nom de Léon, entaché d'arianisme, avait réuni à Rome un concile pour y faire triompher l'hérésie (i). Sachant quel redoutable adversaire il aurait dans saint Hilaire, il se garda de lui envoyer une convocation. Saint Hilaire, cependant, fort de son droit, se rendit à Rome et entra dans la salle du concile, d'oii le Pape voulut le faire sortir. Il tint bon. Le Pape furieux quitta la salle pour aller
(1) Notons que Léon le Grand, premier du nom. pape de 440 à 461. est d'un siècle postérieur à saint Hilaire.
LES QUARA>"TE FOUQUET. 161
chercher main-forte, et, à peine sorti, tomba mort. Comme parmi les évêqiies aucun n'avait fait place au défenseur de Forthodoxie, celui-ci s'était assis par terre, en prononçant ces mots, qu'on voit écrits en lettres d'or sur le tapis de la salle : domini EST TEKHA ET PLExn'VDo E.IVS, « la terre, dans toute son étendue, appartient au Seigneur ». Et le Seigneur commandant à la terre, la terre souleva le saint, lui lit un trône et le porta comme en triomphe à la place d'honneur, d'où il présida le concile... Cette légende avait cours encore au quinzième siècle, la peinture de Jean Fouquet en fait foi. Ce qu'on peut reprocher au tableau du peintre tourangeau, c'est de n'être pas suffisamment clair. On n'y saisit pas l'action miraculeuse. On y découvre bien, une fois prévenu, que le siège du saint n'a pas de forme régulière; on y voit, en y regardant de très près, comme un amoncellement de terre; mais comme cette terre est recouverte d'or, ce qu'elle présente de surnaturel est loin de sauter aux yeux. Au milieu de la belle ordonnance et du calme de cette assem])lée, saint Hilaire semble s'être mis tout naturellement à sa place. On ne sent pas que c'est Dieu qui l'y a porté ; et, parmi les évêques, on n'aperçoit ni le trouble, ni la confusion, ni la surprise, ni la contrition, ni l'admiration, que devrait produire en eux un semblable prodige.
En contre-bas de ce tableau, deux anges soutiennent un autre
tableau de beaucoup plus petite dimension, qui reproduit une
autre légende relative à l'exil de saint Hilaire. D'après cette
légende, l'évèque de Poitiers, exilé en Phrigie, s'arrêta dans l'île
de Gallinara. Dès que, accompagné de ses clercs, il y fut entré,
les serpents et les monstres, qui en étaient le fléau, disparurent devant lui... Jean Fouquet a représenté l'île de Gallinara sous la forme d'un gazon circulaire, planté de quelques arbres enfantins et flottant comme un radeau à la surface des eaux tranquilles. Saint Hilaire, la chape rouge au dos, la mitre blanche en tête et la crosse en main, se tient avec calme au milieu de cette île, et, sous l'exorcisme de sa bénédiction, les monstres s'en vont devant lui comme un troupeau docile. Les clercs, avec leurs surplis blancs passés sur leurs robes rouges, suivent leur grand évôque en se serrant les uns contre les autres. Ce petit tableau est exquis de finesse et de naïveté.
Dans le bréviaire romain, saint Hilaire ne figure parmi les docteurs de l'Église que depuis Pie IX ; cependant, dès l'antiquité chrétienne, il était regardé comme une des lumières de l'orthodoxie. Saint Augustin l'appelle F « illustre docteur de l'Église », et dans les missels du quinzième siècle il est qualifié du titre de docteur. Il est donc à supposer que le cartel qui se trouve ici entre les deux tableaux contenait le commencement de l'antienne à 3Iagnifkat pour l'office des docteurs : « 0 Doctor optimc... » La lettre 0, à l'intérieur de laquelle on lit en lettres d'or, sur fond rouge, MAisTRE ESTiENNE CHLR, a sculo été respcctéc (1).
(1) La miniature consacrée par Jean Fouquet à saint Martin devait suivre celle où se trouve glorifié saint Hilaire. Cette miniature, également tirée du livre d'Heures d'Etienne Chevalier, se trouve au musée du Louvi'e depuis 1889. Elle a été décrite par le comte de Labordc, quand elle était dans la collection de M. Feuillet do Conches. (Voir la Renaissance des Arts à la cour de France, t. I, partie II, p. 691.)
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Sai?ït Thomcii^ d'Aquin enseignant dans un couvent de l'Ordre de Saint-Dominique.
Saint Thomas d'Aquin, né en 1227 au château de Rocca-Secca, était d'une des plus anciennes familles de l'Itahe et avait été mis tout enfant au couvent du Mont-Cassin, où il avait contracté une irrésistible vocation pour la vie monastique. A l'âge de dix-huit ans, il prit l'habit de Saint-Dominique et se rendit à Cologne pour recevoir les leçons d'Albert le Grand. 11 suivit son maître à Paris, oii il fut nommé docteur et lecteur en théologie. Toute la scolastique du moyen âge vécut de son œuvre. Il mourut en 1274, en se rendant au concile de Lyon oii il avait été appelé. En 1322, le pape Jean XXII le canonisa, et Pie V, en 1567, le plaça parmi les docteurs de TÉglise, au nombre de ceux que Dante appelle « les écrivains de FEsprit-Saint (1) »... Jean Fouquet l a représenté dans Facte de son enseignement.
(1) 31a questo vero è scritto in molti lati
Degli scriltor dello Spirilo santo.
(Paradiso. canlo xxix, v. 40.)
Du pesant écolier que ses condisciples appelaient « le Bœuf » , Albert le Grand avait dit : « Ce bœuf rugira si fort qu'il sera entendu de toute la terre. » Et le bœuf est devenu « l'Ange de l'école », et il tient le monde chrétien attentif à sa voix. Sa tête, coiffée du bonnet de docteur, est nimbée d'or; il porte l'habit de Dominicain, et on le voit, debout au centre du tableau, devant le pupitre de lecteur en théologie. On peut supposer qu'il exphque à ses Frères le Livre des Sentences de Pierre Lombard, en déroulant devant eux les trésors de science accumulés dans sa Somme théolofjiqne ; ou bien encore qu'il discute contre les Scotistes, en faisant à jamais de ses auditeurs charmés des Thomistes convaincus. Les moines qui l'écoutent, assis de chaque côté sur des bancs, portent comme lui la robe des Dominicains, et l'on sent la conviction que la parole puissante du saint fait entrer dans l'âme de chacun d'eux... La scène se passe dans une salle de chapitre, dont l'architecture est de deux siècles postérieure au siècle de saint Thomas d'Aquin. Le cloître où nous sommes est, en effet, du quinzième siècle, bien loin déjà de notre grand treizième et du beau temps de l'art gothique, à une époque relativement basse et de transition déjà. Les colonnes ont beau être en lapis-lazuli avec des chapiteaux d'or, la richesse ne prévaut pas contre la forme. Les ogives n'ont plus, sous Charles Vll^ cette sveltesse et cette élégance qu'elles avaient sous saint Louis. Les lourdes clefs surtout, suspendues aux voûtes comme des stalactites d'or, sont des importations italiennes qui présagent la Renaissance du seizième siècle; sous prétexte d'empêcher le relèvement des nervures sous la pression des reins, elles ne
LES QUARANTE FOUQUET. 165
vont il rioii moins qu'à fatiguer lesdites voûtes par l'exagération de leur poids. Ces anaclironisnies, d'ailleurs, ne sont pas sans ajouter un certain intérêt au tableau de Fouquet.
En contre-bas de cette peinture, on en voit une seconde, où les deux ligures mises en scène sont de même importance que les ligures du tableau principal... Dans une crypte aux voûtes surbaissées, dont les lourds piliers sont encore en lapis-lazuli, saint Thomas d'Aquin est agenouillé devant un livre ouvert sur son prie-Dieu, lorsque Satan surgit derrière lui, détourne son attention et l'invite à le suivre. Mais Satan en est pour ses frais, car le saint répond dédaigneusement à ses propositions... On sait combien le diable avait tourmenté la France depuis le onzième siècle et le nombre des maladies mystiques qu'il avait engendrées. N''est-ce pas ici, avec le diable en personne, la religion du diable que Fouquet introduit dans sa peinture, en opposition à la religion du Christ, si vaillamment représentée par saint Thomas d'Aquin?... A droite, un écu vert suspendu à la voûte porte le chiffre d'Étienne Chevalier.
Entre ces deux tableaux se trouve le cartel où se lisaient sans doute, comme précédemment, les premiers mots de Fan tienne commune aux grands docteurs ; Doctor opiime... 11 n'en reste plus que la lettre majuscule D, à l'intérieur de laquelle un enfant, en camaïeu d'or, tient un écu rose aux initiales du trésorier de France .
X \ X Mil
.Ton ET SES PRÉTENDUS CONSOLATEURS
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Job cl SCS prétendus consolateurs.
Après avoir célébré Jésus-Christ, la Vierge et les saints dans la longue suite des peintures qui remplissaient presque en totalité les Heures d'Étienuc Chevalier, Jean Fouquet, dans ces mêmes Heures, a consacré trois pages non moins importantes à la souffrance, à la mort et à leur rémunération dans le ciel. 11 a représenté la souffrance dans Job, la mort dans les Funérailles, la rémunération de l'une et de l'autre dans la Communion des saints ou plus probablement dans la Toussaint.
Le démon, jaloux de Job et de sa vertu, a obtenu de Dieu la permission d'éprouver ce saint homme. Il lui a enlevé ses enfants, ses richesses. Job a dit : « Jéhovah a donné et Jéhovah a ôté. Que le nom de Jéhovah soit loué (1)... » Alors, « Satan a frappé Job d'une lèpre mahgne depuis la plante de ses pieds jusqu'au sommet de sa tête », et Job, répondant à sa femme qui
(1) Job, I, 21.
CHA^"T^LLY.
le poussait à blasphémer, a dit : « Le bien aussi, nous le recevons de Dieu, et nous n'accepterions pas le mal (ij!... » Alors, trois amis de Job, ayant appris tous les maux qui étaient venus fondre sur lui, arrivèrent chacun de son lieu, Eliphaz de Théman, Bildad de Schonah et Tsophar de Naamah, et ils convinrent ensemble de venir le plaindre et le consoler ( 2). Tel est le sujet du tableau de Fouquet.
Job, étendu presque nu sur son fumier, écoute avec résignation les soi-disant consolateurs qui, debout devant lui, avec la prétention de prendre en main la cause de Dieu, irritent son malheur au lieu de le consoler. Le premier, précieux dans sa mise et maniéré dans sa physionomie, relève avec ostentation les plis dorés de sa belle robe bleue. Le second, dont la robe brune est encapuchonnée de blanc, affecte un air doctoral et seml)le moins ému de compassion que gonflé de ses propres mérites. Le troisième, vêtu de rose, est plutôt enveloppé d'indifférence que de pitié... Au fond, à droite, au tournant de la prairie, on aperçoit quatre petites figures qui se dirigent vers Job. Ne feraient-elles pas allusion à la fin du poème biblique, alors que Jéhovah, désarmé par tant de courage et de résignation, guérit les plaies de son serviteur fidèle et lui envoie les parents et les amis, qui lui apportent de Tor pour l'aider à réparer ses pertes (3) ?
On chercherait en vain, dans cette peinture, quelque chose de la richesse et de la magnificence qui débordent du poème de
(1) .Fou, II, y et 10.
(2) Job, ii, 11.
(3) Job, xlii, 11.
LES QUARANTE FOUQUET
Job ; mais, si le peintre tourangeau ne nous cominuniciue rien des impressions brûlantes de TArabie et de la Clialdée, il nous pénètre du charme de notre quinzième siècle, et nous ne lui en demandons pas davantage. Sous le pinceau de Jean Fouquet, Job n'a rien tlu pieux émir de l'Idumée, et ses consolateurs n'ont rien non plus de l'esprit et de la poésie de ce livre « aussi riche en ombres qu'en lumière (1) ». Ils sont tout simplement les contemporains du peintre; ils en ont toutes les élégances et toutes les naïvetés... Quant au paysage, il n'\ faut pas davantage chercher quoi que ce soit de la Palestine. Les horizons y sont ceux de notre belle France, et les prairies du premier plan verdoient de ce ton rafraîchissant dont elles se parent sur les bords de la Marne ou de la Seine. Le donjon de Yincennes est là, d'ailleurs, pour nous renseigner sur l'endroit où nous sommes. Voilà le cliâteau royal de Charles V, de Charles YI et de Charles MI, de Louis, duc d'Orléans, d'Isabeau de BaAière et d'Agnès Sorel, lieu de plaisance et forteresse en même temps, qui avait été le théâtre de tant d'actions politiques et de tant de drames privés.
Cette peinture servait de frontispice aux matines des Morts; les deux lignes écrites au bas en lettres d'or, la première sur bande rose, la seconde sur bande bleue, avec le chiffre d'Etienne Chevalier à l'intérieur de la lettre initiale, suflisent à le prouver :
INVITATORIUM. — REGEM CUI OMNI.V VIVUNT VENITE ADOREMUS VEXITE EXULTEilUS DOMIXO, JUBILEMDS DEO SALUTARI NOSTRO.
(1) Herder, De la poésie des Hébreux, p 108 de la Iraduclion française, in-12.
Voilà, en effet, le commencement de Toffice des trépassés, où les leçons des trois nocturnes sont empruntées au livre de Job, pour donner aux mourants l'exemple de cet homme juste, qui, accablé de tous les maux, ne laisse pas entendre une seule récrimination contre Dieu.