XI/.XX
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Les F unér ailles.
Jean Fouquet ayant eu l'idée de rappeler la mort dans les honneurs funèbres rendus aux trépassés, Etienne Chevalier voulut que ses propres funérailles fussent ici représentées. Son chiffre, apposé sur la bière et suspendu à toutes les torches, ne laisse aucun doute à cet égard.
La scène se passe au milieu d'un cloître, dont les toits sont pourvus de lucarnes et couverts d'ardoises imbriquées. L'église attenant à ce cloître se trouve à droite; on n'en voit que la façade. Rien d'invraisemblable à ce qu'on ait là le cloître et l'église des Innocents. Le cortège arrive à cette église, d'où va sortir le clergé pour recevoir le corps. Le porte-croix s'annonce par la croix processionnelle, dont on voit le crucifix et le haut de la hampe déjà sortis. Le maître chantre est debout sur le seuil ; de la main droite, il donne l'eau bénite, et de la gauche il tient le long bâton doré terminé par un petit édicule d'or qui est Tinsigne de sa charge. La bière, recouverte d'un jjrocart rouge
à ramages d'or et décorée (run écusson rouge au chiffre du trésorier de France, est tenue au moyen de draps enroulés aux mains des porteurs, qui, selon Tusage du temps, sont pris parmi les religieux dont la profession était de vivre d'aumônes, Franciscains, Carmes, Dominicains, Augustins (1). Les deux premiers sont de FOrdre de Saint-François et de Saint-Dominique ; on retrouve sur l'un, malgré les lumières d'or qui en dénaturent l'austérité, le froc brun à larges manches, avec la corde qui ceint les reins, et le capuchon court et arrondi qui couvre les épaules ; tandis qu'on reconnaît sur l'autre la robe blanche des moines du mont Cassin (2). Des deux qui suivent, le premier a la robe noire et le camail blanc des Carmes, le second la robe noire et le capuchon de même couleur, qui étaient de règle pour les Augustins depuis la prescription du pape Grégoire IX. A part quelques sacrifices faits aux exigences pittoresques du tableau, ces religieux portent donc Fhabit de leur Ordre. Au quinzième siècle, l'usage était qu'ils prissent part aux funérailles, qui leur constituaient une sorte d'apanage. Plus le mort était considérable, plus la part qu'on leur faisait était grande. Pour un personnage tel que le trésorier de France, l'aubaine devait être d'importance. Les confréries avaient leur place aussi dans ces lugubres cortèges; la croix, tout enrubannée de blanc, qu'on aperçoit au fond,
(1) Ils constituaient ce que, dès le treizième siècle, on avait appelé les Ordres mendiants. L'expression des quatre mendiants y faisait allusion.
(2) En mettant sur cette robe blanche, au lieu du capuchon blanc, un capuchon noir, Jean Fouquet a sacrifié sans doute aux nécessités pittoi'csques de sa peinture.
LES QUARANTE FOUQUET
appartient à l'iino d'elles. Les pauvres également arrivaient là pour y trouver leur compte. Ce sont eux qui s'alignent en deux fdes de chaque côté du cercueil et qui tiennent bien haut leurs torches allumées, auxquelles sont suspendus les écus rouges marqués aux initiales d'or d'Etienne Chevalier. Si leurs chausses sont déguenillées, leurs manteaux sont neufs, et c'est aux libéralités du défunt qu'ils les doivent. Suivent les proches du mort, dans leurs longues capes de deuil, dont les capuchons noirs, de forme carrée, sont rabattus sur la tète et couvrent presque entièrement le visage (1). Quant aux assistants, on les voit en foule à la gauche du cercueil... Comme toile de fond : à gauche et dominant le cloître, des maisons, aux fenêtres desquelles des curieux regardent passer le convoi ; au centre, le haut de la façade et le clocher d'une église; à droite enfin et plus au loin, une agglomération de tours massives et de tourelles élancées, avec une chapelle dont la flèche aérienne semble monter au ciel. Si, comme cela est probable, le cloître du premier plan est bien celui des Innocents, ce serait le Chdtelet, avec ses tours crénelées coiffées de poivrières, qu'il faudrait voir dans cette partie du fond (2) .
(1) Ces capes, avec la l'orme qu'on leur voit ici, furent d'usage jusqu'en plein dix-septième siècle pour les pauvres à gages qui suivaient les enterrements, aussi bien que pour la famille. L'importance des personnages qui les portaient se mesurait à la longueur de la traine. (Voir les gravures de Brantel représentant les funérailles de Charles 111, duc de Lorraine. — Voir aussi la Vie d'autrefois, par M. Henri Bouchot.)
(2) Toujours hanté par ses souvenirs d'Italie, Jean Fouquet n'a pu se défendre de placer au loin vers la gauche, derrière ce cloître si parfaitement français, une tour du moyen âge italien qui, par sa forme et son importance, rappelle la tour du Palazzo vecchio. Ce mélange, d'ailleurs, est ici d'un excellent effet. Sous le pinceau de Fouquet, Florence et Paris font très bon ménage ensemble.
Sur la bande rouge qui borde la partie inférieure du tableau, on lit en lettres d'or : Dilexi quoniam exaudieï Dominus vocem ora- TioNis, avec le chiffre d'Etienne Chevalier dans le D initial.
Cette peinture est une véritable peinture de genre, et elle peut compter parmi les meilleures du maître. Dans ces sortes de sujets, où tout est d'intimité et d'observation, Fouquet est presque inimitable. Il excelle alors dans l'art de la composition et de la mise en scène. Nul ne sait mieux que lui, en pareille occasion, grouper entre elles un grand nombre de figures, donner à chacune d'elles sa physionomie propre, les relier toutes ensemble dans une communauté de sentiments et d'idées, et, sans leur rien enlever de leur importance personnelle, les subordonner toutes à l'intérêt général. Ici, c'est vers le mort que tout converge, et c'est en vue de lui que tout est ordonné. Quoi qu'on regarde, on ne pense qu'à lui, l'attention toujours est ramenée vers son cercueil. Dans cette marche funèbre, tout est éploré, quoiqu'il n'y ait rien de lugubre. Les figures s'y enveloppent d'harmonies discrètes, au milieu desquelles l'esprit se recueille et les yeux se reposent. Il n'est pas jusqu'au cloître qui sert de cadre à ces funérailles et jusqu'aux édifices qui leur servent de fond, que le peintre n'ait fait concourir pour une large part à cette unité d'impression.