‹ ChantillyChapitre 27 sur 28 · LA TOUSSAINT · texte numérisé non relu

LA TOUSSAINT

La Toussaint.

Jean Fouquet, dans la représentation des Funérailles, était en pleine réalité ; chacune des figures mises en scène dans cette peinture était connue de lui. chacun des monuments appelés en témoignage se trouvait dans sa mémoire et même sous ses yeux. Voici que, pour conclure, il nous transporte de la terre au ciel, dans ces mondes invisibles, où l'àme seule, quand le catholicisme des époques ferventes lui donnait des ailes, pouvait avoir accès. Je ne sais si le peintre tourangeau a eu la claire vision de ce qu'il voulait peindre ; ce qui est sûr, c'est qu'il a mis en gêne le monde des érudits devant son tableau.

Au plus haut du ciel, des légions d'anges en prière forment comme un arc triomphal sous lequel le Christ est assis, ouvrant ses bras, montrant ses plaies, et s'ofFrant en sacrifice éternel pour le salut des hommes. Une sphère d'or, emblème du monde, lui sert de marchepied, et de leurs ailes enflammées les séraphins lui font un trône. Sous ses pieds pend un falot d'oii émergent

trois faisceaux de lumière (i), et sous ce falot la blanche colombe, emblème du Saint-Esprit, étend ses ailes. A droite et à gauche, la Vierge et saint Jean-Baptiste sont agenouillés, les mains jointes et les yeux tendus vers le Sauveur. Au-dessous d'eux siègent les douze apôtres, rangés six par six de chaque côté, saint Pierre le premier du côté de la Vierge et saint Paul le premier du côté de saint Jean-Baptiste, heureux par-dessus tous les saints, parce qu'ils sont, après la Dame du ciel et le Précurseur, les plus voisins du Christ. A un rang inférieur, se trouvent agenouillés, à gauche les martyrs, saint Etienne et saint Laurent à leur tête, à droite les grands papes et les grands évèques, accompagnés des vierges martyres; et Ton sent que dans ces deux groupes les saints succèdent aux saints bien au delà des limites du tableau. A chacune de ces hiérarchies célestes, de petits nuages blancs frangés d'or forment comme des supports aériens au milieu de l'azur immaculé du ciel. Enfin, tout en bas du tableau, au sommet de la sphère terrestre recouverte de gazon, sont agenouillés les justes de tous âges et de toutes conditions, moines et laïques, hommes et femmes, qui soupirent après la « Jérusalem d'en haut », le pays des éternels dimanches. Parmi eux, Jean Fouquet n'a eu garde d'oublier Etienne Chevalier. On le reconnaît à gauche, vêtu d'une robe rouge à longue traîne pourvue d'un camail à capuchon brun, et coiffé comme d'une calotte brune par ses cheveux coupés court. Sous l'immédiate protection de son patron saint Etienne, placé là dans le ciel en tête des confes-

(1) Selon le R. P. Cartier, ce falot ferait allusion ù la Jérusalem triomphante de TApocaljpse.

LES QUARANTE FOUQUET

seurs de la foi, le trésorier de France commande à ce groupe d'aspirants à l'éternité bienheureuse. Il y a tout lieu de croire que du côté opposé est sa femme Catherine Budé. Vêtue d'une robe rouge et coiffée d'un voile vert, elle tourne sa tête vers le spectateur, comme pour l'inviter à la reconnaître aussi. Sur ce point, malheureusement, la conviction ne peut se faire en nous, puisque nous n'avons pas d'authentique portrait de la femme du trésorier de France. Sainte Catherine, sa patronne, est sans doute au premier rang dans le chœur des vierges martyres qui plane au-dessus d'elle... Sur une bande rose qui s'étend sous cette peinture, on lit : Converte nos Deus

SALUTARIS NOSTER ET AVERTE IRAM (ïUAM A NOBlSj.

Nous ne saurions croire que ce soit là le Jugement dernier, quoique généralement on le dise. Dans les innombrables représentations que le moyen âge et la Renaissance en ont laissées (bas-reliefs ou peintures), la part est faite aux châtiments comme aux récompenses, à l'enfer ainsi qu'au paradis. Les élus sont à la droite du Christ et les réprouvés ù sa gauche, les uns enlevés par les anges hdèles jusque dans le royaume de Dieu, les autres entraînés par les anges rebelles jusque dans l'empire de Satan. Les morts aussi se réveillent et soulèvent la pierre de leur tombe à l'appel du souverain juge. Rien de pareil en ce tableau, oii il n'est question ni de résurrection, ni de réprobation. Comment le peintre tourangeau, si abondamment pourvu de ces belles clartés qui sont le plus précieux apanage de l'esprit français, aurait-il omis les irrécusables preuves que tant d'autres a\ant lui

avaient invoquées pour expliquer de semblables peintures ? Le

Jugement dernier nous paraît donc ici hors de cause... Serait-ce alors, comme on l'a dit aussi, la Communion des saints qu'il faudrait voir ici? Pas davantage, car, dans ce cas, les âmes du purgatoire devraient intervenir, et elles n'y sont pas... Reste la Toussaint, qui, placée après les Funérailles, est comme l'épilogue de la mort, et répand la lumière du ciel jusque dans la nuit des tombes. C'est la Toussaint que Jean Fouquet, sans doute, a voulu représenter dans ce tableau ; tout s'y explique, en effet, ce sujet une fois admis. Le Christ, souverain juge, prononce, du plus haut de l'empyrée, sur le sort des fidèles trépassés. La Vierge et saint Jean-Baptiste sont auprès de lui comme les intercesseurs par excellence. Puis viennent toutes les hiérarchies des saints, les Apôtres, les martyrs, les confesseurs, les vierges, les docteurs, etc., priant tous aussi pour les justes qui, n'étant plus de la terre, tendent vers le ciel avec ardeur. Ces justes, enfin, on les voit agenouillés à ce confin du globe terrestre, d'oii il semble qu'un souffle divin va suffire pour les porter en paradis.

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