‹ ChantillyChapitre 4 sur 28 · LES · texte numérisé non relu

LES

QUARANTE FOUQUET

ÉTIENNR CHEVALFRH ET SON l'ATRON SAINT ETIENNE ASSISTÉS PAR LES ANGES RENDENT HOMMAGE A LA VIERGE ET A L'EN EA NT JÉSUS

Etienne Chevalier et !>i)U patron saint Etienne, assistés par les anges, rendent hommage à la Vierge et à l'Enfant Jésus.

Le fîraiid intérêt de ce premier tableau est dans raiithentique portrait d'un des hommes considérables de la France du quinzième siècle. Etienne (?dievalier est là dans la force de son âge et dans la plénitude de son iniluence. Tout lui sourit, l'art aussi bien que la fortune. 11 \ient d'être nommé trésorier de France (20 mars 14o2 ) ; il est le Mécène du plus fameux peintre fi ançais de son temps, et il lui a commandé une paire d'Heures, où, dès la première page, il s'est îait pouri raid urcr au \if. Fouquet le montre de trois quarts à droite, agenouillé sur un dallage de marbre et d'or, les mains jointes, assuré dans son altitude et ferme dans sa foi, vêtu d'une longue toge rouge tout unie, sans broderie ni fourrures, simple de forme, tombant avec austérité en longs [dis droits jusqu'à terre; les draperies de cette toge sont, dans ce tableau, les seules dont les lumières ne se trouvent

point accusées par des rehauts d'or (1). Le personnage est grand et maigre, droit d'attitude et ferme d'expression. Ses cheveux hruns, rasés circulairement au-dessus des tempes et du front à la mode des inallondus du temps de Charles VII, lui font une calotte hrune au sommet du crâne. Sa tète, loin de s'incliner, se redresse, et ses yeux, loin de s'abaisser, se fixent sur la A'ierge, comme pour se remplir du divin spectacle. Sa face, aux pommettes saillantes, est osseuse et soigneusement rasée ; son regard est ardent, sa bouche spirituelle, et son nez tombant sur sa bouche. Ce petit portrait est, d'ailleurs, parfaitement conforme au grand portrait tiré du diptyque de Melun, dont nous avons parlé déjà et dont nous reparlerons encore à la fin de cette étude. 11 y a, dans toute cette figure, une sincérité de dévotion qui la met à sa vraie [tlace eu présence de la Mère du Verbe.

Derrière Etienne Chevalier, saint Etienne, dans l'attitude de la génuflexion, lient de la main droite une grosse pierre, emblème de son martyre, et pose sa main gauche avec bienveillance sur ré[)aule de son protégé. Sa jeune tète nimljée d'or est rasée, avec une réserve de cheveux bruns en forme de couronne. Des orfrois d'or, chargés de caractères illisibles qui rappellent les broderies arabes si prisées alors de l'Occident chrétien, garnissent la dalmatique du diacre, aux plis rehaussés d'or.

Pour assister ces deux figures de premier plan, huit anges se tiennent sur un plan secondaire, enflammés tous d'une ferveur

(1) L'éiiitoge noire, qui se ramenail au besoin sur la tète, en l'orme de chaperon, se voit ici au côté gauche de la toge, et tombe également juscjuc sur le sol.

LES QUARANTE FOlJQUKT.

attendrie, coiffés Ions de longs cheveux d'or autour desquels s'enroule un fil d'or, qui maintient au sonuiiet de leurs têtes une petite croix d'or en gnise de nind)e. et pourvus tous aussi de lourdes ailes blanches, (pii émergent de leurs robes de lévites aux couleurs chatoyantes éclairées d'or. Six d'entre eux sont debonl. jouant du hautbois, du Ibéorbe, de la viole et de la cithare: ils font enlendre en l'honneur de la Vierge les fanfares seigneuriales. Les deux autres se tiennent en avant; ce sont les thuriféraires; ils font leur génuflexion, et lancent leurs encensoirs munis de la chaîne courte, en soutenant de la main gauche le coude de leur bras droit. Ce geste était de pnujiuatiqm dans les maîtrises des cathédrales françaises du moyen âge.

Sous le pinceau de Jean Fouquet, cependant, le moyen âge va céder la place à la Renaissance itahenne. C'est elle, en effet, qui triomphe exclusivement dans le portique du fond tout lambrissé de boiseries d'or, dans les pilastres cannelés d'ordre corinthien, réservant entre eux des panneaux de lapis-lazuli entourés d'arabesques, dans l'entablement sur lequel le nom de maistre ESTiEXNE CHEVALIER cst plusicurs fois répété, dans la corniche de cet entablement, dans les génies d'or qui courent au-dessus de cette corniche, chargés de guirlandes de feuillages et de fruits, et porteurs d'écussons rouges et verts aux initiales du trésorier de France E C. L'antiquité a fourni les éléments de cette décoration, et l'Italie du quinzième siècle les a mis en œuvre selon son goût. Voilà le reflet des impressions rapportées de Rome et de Florence par le miniaturiste français. Les boiseries

les plus fameuses des églises de Florence ont été vues par

FouqueL qui en a gardé le souvenir. C'est à Brunelleschi qu'il a dérobé le type de ses chapiteaux, et à Michelozzo qu'il a emprunté les proportions de sa corniche. L'or est partout prodigué dans l'architecture, aussi bien que dans les sculptures de ce fond de tableau : les panneaux de lapis en rompent seuls Tuniformité somptueuse (1 ).

Quelles que soient la richesse de l'invention, l'abondance des détails, l'harmonie de l'ensemble, la grâce et la déhcatesse de chacune des parties, le grand intérêt du tableau est dans le portrait d'Ktienne Chevaher. ('/est ce portrait-là même que Gaignières fit copier comme un témoin vivant du régne de Charles Vil (2).

(1) Celle première iieiulure mesure U"".l(>> de liaii( sur <S"'. 1:2(J de large Toutes celles qui suivent ont presque uniformément les mêmes dimensions.

(2) (^elle copie, nous l'avons dit (p 10 et 11 du présent ouvragei, se trouve dans le recueil des dessins de (iaigniéres. ii la Bibliolliéque nationale de Paris.

LA VII' H (JK RT L'EN FA NT JÉSUS ENTOURKS DE LA COUR CÉLESTE. REÇOIVENT LES HOMMAGES D'ETIENNE CHEVALIER ET DE SON l'ATRON SAINT ETIENNE

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La Vierge et l'Enfant Jêsns, entourés de la Cour céleste, reçoicent le.^ hommages d'Etienne (Jliecalier et de son pairo)! saint Etienne

Ce second tableau ne l'ait [loui' ainsi dire (|n un avec le premier; les mêmes boiseries de fond s'y retrouvent et s'y suivent, de manière qu'on passe de l'un à l'autre sans cluxnger de milieu. Quoique le moyen âge reprenne ici ses droits et (|ue le sanctuaire de la Vierge soit dis[»osé sous un portail ogival où les patriarches, Mo'i'se et les prophètes vivent dajis un harmonieux accord avec les anges, la Renaissance italienne ne se laisse point oublier, et, dans ce sanctuaire demi -circulaire lambrissé de lapis-lazuli où est adossé le trône de Marie, dans cette demicoupole en forme de coquille soutenue par des colonnes aux chapiteaux corinthiens, on trouve, sans beaucoup d'effort, une réminiscence de la niche de Donatello à Or-San-Michele. Jean Fouquet, bien qu'il ait réintégré son domicile sur les bords de la Loire, est toujours en pensée sur les rives du Tibre et de

l Arno. Pour rendre hommage à la Vierge, il imagine un cadre composite, où il glorifie le quatlroccnto, sans renier pour cela les sculpteurs de Reims et de Chartres, non plus que les imagiers français du quatorzième siècle (1).

C'est sur cette toile de fond que le peintre tourangeau montre la Mère du Verbe allaitant l'Enfant Jésus. Elle est assise, de trois quarts à gauche, parée de l'éternelle jeunesse. Ses longs cheveux d'or tombent en masse à la manière flamande jusque sur son dos, et sa tête, ceinte d'une couronne d'or gemmée, est nimbée d'or par-dessus cette couronne. La robe bleue, décolletée, découvre largement le sein droit, et le long manteau bleu, chargé de plis d'or, s'étale avec abondance sur le tapis de brocart pourpre et or étendu sous les pieds de la Madone (2). Cette Vierge, quoique bien française, a d'incontestables Hens de parenté avec les Vierges de Bruges. Elle en a les audaces, qui sont d'ailleurs liturgiques. Ce sein découvert, ([ui choque notre pruderie moderne, ne répond-il pas à ce cri de la femme du peuple en présence de Jésus : « Heureuses les mamelles que vous avez sucées (3) » ? Les miniaturistes du quinzième siècle étaient hantés de cette pensée quand ils peignaient la Vierge. — Quant à l'Enfant Jésus, il est entièrement nu, et, dans les dimensions de la miniature, ce qu'il présente d'insuffisant passe inaperçu. C'est ainsi que le

(1) Une coquille semblable à celle à laquelle Fou(iuet a adossé sa Vierge se retrouve dans le Couronnemenl de la Vierge gravé par Finiguerra sur la Poix niellée de la Bibliothèque nationale de Paris.

(2) Les initiales d'Etienne Chevalier E G sont plusieurs fois répétées sur ce tapis, dontrexti-émité déborde sur le précédent tableau.

(3) Luc, XI, 27.

LES ni AllANTK FOUQUET.

moyen âge le montrait fréquemment dans une cordialité naïve vis-à-vis de sa .Mère. — Au pied de l'estrade et à distance respectueuse du groupe di\iii. se tiennent des anges chanteurs au noniI)re de cin([. pn'cédrs de six enfants de chœur, qui, dans leurs auhes blanches et avec l'amict sur le cou, croisent les bras conune à l'oflicc divin. Tous ces enfants en blanc semblent embaumés d'innocence. Tels on les voit ici au milieu du quinzième siècle, tels on les retrouve vivants encore aujourd'hui dans nos églises.

Ces deux premiers tableaux, qui se suivent et s'enchaînent de manière à donner un seul tout, forment comme un magnifique frontispice au livre d' Heures d'Etienne Chevalier. L'onction religieuse y est partout très vivement ressentie. Une odeur d'encens y pénètre jusque dans les moindres parties, et fait oubher ce que Fouquet n'a pu donner peut-être, au point de vue de la beauté, à la Vierge et à l'Enfant Jésus.

MARlAr,R DE LA VIERGE

J.o MarKKjC lie la Vicnir.

« Dans iino ville de Galilée, nommée Nazarelli. était une \'ierge qu'un homme, appelé Josepli . de lu maison do David, avait épousée: et le nom de la Vierge était Marie (t ). » Telles sont les seules paroles qui, dans les Evangiles, font allusion au mariage de la V ierge. L'imagination religieuse ne pouvait pas s'en contenter; les Evangiles apoci'\phes vinreni à point pour lui donner satisfaction. Ce furent : dés le eummencemeni du deuxième siècle, le Pmtn-Knntriilc de Jarqiii's le M 'nivur: vers le sixième siècle, VHisloIre (le lu Sulirilr dr Marie cl de I' Ei)f<iii('(' du SdtiirKr : la Lcfieiidc dorrc. ({ui lil loi pour les peintres du (juator/ièmc siècle; \ Ii/faiilla Sdlrahu is. ([ui eut trois éditions ditîércntes dans la serontle moitié du quinzième. .lean Eouquet s est inspiré de la Lcyciidc durée.

Marie avait quatorze ans et vivait dans le temple, où elle voulait demeurer \ierge. Le grand prêtre Al)iatliar consulta

(1) Luc, I. 2G et il.

24 CIIAMTLLY.

Dieu, qui lui ordouna do rassembler les hommes non mariés de • la descendance de David; chacun d'eux porterait une baguette où il inscrirait son nom et la déposerait devant l'autel; le ciel, ensuite, ferait connaître à qui devrait être confié le dépôt de la Vierge, et Joseph fut désigné, par le prodige de la baguette fleurie, pour être l'époux de Marie. C'est ainsi qu'au chapitre xvn des Nombres, Dieu avait ordonné qu'Aaron devînt chef du pontificat lévitique.

Le grand prêtre, mitré comme un évêque et portant le rational par-dessus Véphod (1), unit les mains des époux. A sa gauche, saint Joseph, quoique vieux, tient diine main vigoureuse la baguette surmontée d'un lis. Derrière lui, se presse la foule des prétendants évincés; leurs baguettes sont restées stériles, et l'un d'entre eux, sur le premier plan, brise la sienne avec fureur. Du côté opposé, la ^'ierge, la plus vierge des vierges, est d'une adorable jeunesse. Derrière elle, sont les autres vierges, qui lui avaient été données pour compagnes, et une vieille femme encapuchonnée à la flamande, sainte Elisabeth sans doute. DcAant ce groupe, une sorte de Falstaf, gros et ventripotent, tient également sa baguette non fleurie. Cette figure est vivante: on ne peut s'empêcher d'y chercher un portrait... Plus de vingt personnages, admirables dans leur ensemble et groupés à ravir, sont réunis dans ce petit tableau: chacun d'eux mérite une attention particulière, parce qu'il a l'attitude qui lui convient et l'expression qu'il lui faut.

(1) Exode, xxxix, 1-21.

LES QUAIIAME FOUQI ET.

Dans le temple de Jérusalem, où est célébré le Marioffe de la Vierge, — un temple de Jérusalem selon le goût du quinzième siècle. — Fouquef a placé ce que Rome avait laissé d inoubliable en lui. Le grand arc central et le berceau de voûte à caissons qui forment Tentrée du sanctuaire au fond du tableau, les deux arcs latéraux, les Victoires et les Génies élancés dans les angles à l'entour de ces arcs, font songer aux arcs triomphaux de la Rome impériale; les combats sculptés en bas-relief au-dessus de ces mêmes arcs semblent détachés de la colonne Trajane; les colonnes torses en bronze doré, qui supportent Fentablement, sont les colonnes mêmes de la Confession de saint Pierre. (Jean Fouquetles avait vues dans l'ancienne basilique vaticane, comme on les voit aujourd'hui dans la nouvelle.) Sui- la frise de cet entablement est inscrit, en caractères damasiens, maisthk estienxe chevalier, et au-dessous des bas-reliefs se lisent les mots : templum SÂLOMONis. Fouquet ignorait que le temple de Salomon avait été détruit par les Assyriens six cents ans avant le Mariage de la Vierge, et que le temple qui existait au tem[)S de Jésus-Christ était de construction récente ( i). Quant à la petite coupole dorée qu'on aperroit (ont au fond dans l'axe du grand arc, c'est sans doute le sanctuaire où l'on conservait l'arche d'alliance... Tel est le décor dont Jean Fouquet a fait le complément de son tableau. La Renaissance et l'antiquité s'y mollirent dans une heureuse union.

Sur une bande de couleur pourpre placée au bas de cette

(1) C'est Ilérodc le Grand <[ui l'avail fait construire.

peinture, on lit, en lettres d'or, ces paroles empruntées au premier verset des Vêpres : devs ix adjvtouivm mevm intende domine AD ADJvv.vNDV.M (ute festinu) . Les deuv initiales d'Etienne Chevalier, E C, réunies [»ar un lacs, sont tracées, dans une réserve verte, à l'intérieur de la lettre majuscule D.

A l'heure où Jean Fouquet peignait le Mariaijc de la Vierge en reproduisant la légende qui lui fait cortège, c'est-à-dire vers le milieu du quinzième siècle, les quattrocentisti, dans le même esprit légendaire, célébraient à l'envi le Sposalizio d'un bout à l'autre de la Péninsule. Cinquante ans, cependant, se devaient encore écouler avant que Rapliaël donnât son incomparable chefd'œuvre (1).

(1) Le 25 août Ld03. les Franciscains de Cilla di Casleilo commandérenl à Raphaël un Mariage de la Vierge, el l'année suivante (1504) le lableau fut placé dans l'église do Saint-François, où il resta jusqu'au 29 janvier 1798. Le général Giuseppe Lccchi se le fil alors donner. Le comte Salazar le posséda ensuite et le légua au Spedale Maggiore de Milan, d'où il passa, mojennanl 53,000 francs, dans la salerie Brera.

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