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LA NATIVITÉ DU SAUVEUR ET L'ADORATION DES BERGERS

La Nativité du Sauveur et l'Adoration des bergers.

La Xatlcité et Y Adoration des bergers sont deux événements qui, à vrai dire, n'en font qu'un. Saint Luc les raconte dans le même chapitre (l), et les peintres, en les réunissant dans le même tableau, se conforment à la lettre aussi bien qu'à l'esprit de l'Évangile... C'est dans l'obscurité d'une étable que Marie et Joseph ont trouvé le silence nécessaire au secret de Dieu. Jésus, en naissant, prend possession de la pauvreté, et les bergers, c'est-à-dire les humbles, avertis par l'ange, arrivent les premiers au rendez-Aous divin.

Devant un tel sujet, Jean Fouquet, comme miniaturiste, a rivalisé d'imagination avec les peintres de la Renaissance italienne, qui, depuis Giotto (2) jusqu'à Filippo Lippi (3), avaient l)roduit déjà une suite ininterrompue de chefs-d œu\re. lia placé

(1) Lie, II, 1-20.

(2) Voir la rres(iue de la, Madonna deW Amia, à Padoue, et surtout le tableau détaché de l'Armoria de Santa Croce, ii Florence.

(3) Voir la Nativité de Filippo Lippi, dans la galerie de l'Académie des Beaux- Arts, à Florence.

à gauche l'étable mentionnée par saint Luc. Du sein des ténèbres et du haut des cieux piqués d'étoiles, l'étoile des bergers darde ses rayons d'or à travers le toit de chaume jusque vers le petit Dieu, qui. plus doux que la lumière et couché tout nu à terre sur le premier plan du tableau, fait tomber sur la misère humaine ses bénédictions enfantines. La Vierge lui a fait un lit de son manteau bleu aux plis d'or, et s'est agenouillée devant lui, les mains jointes avec une dévotion tendre. Sa robe est bleue, et ses cheveux sont enveloppés d'un voile blanc. — A sa droite, saint Joseph, vêtu d'une robe rouge et coiffé d'un bonnet bleu, est à genoux aussi, vu de face, les bras écartés et les mains ouvertes dans l'attitude de l'adoration. — Derrière saint Joseph, dans la crèche, des anges vêtus de blanc joignent les louanges du ciel aux hommages de la terre, tandis qu'à ses côtés sont prosternés le bœuf et l'âne, qui semblent prier aussi. — Quant aux bergers, ils se tiennent respectueusement à l'entrée de l'étable, avec leur chien gravement assis auprès d'eux. Les deux premiers fléchissent le genou, un autre joue de la cornemuse, un autre encore se retourne vers l'étoile qui les a guidés. Tous donnent au monde, en présence de l'Enfant Jésus, le bon exemple de la simplicité, de l'espérance et de la joie; tous portent de longs bâtons de sycomore; tous sont gantés de moufles grossières divisées en trois poches, une pour le pouce et chacune des deux autres pour deux doigts. Voilà de ces détails de réalité contemporaine, qui étaient d'usage parmi les miniaturistes français du quinzième siècle.

Au fond, à droite, on aperçoit le prologue du mystère qui se

LES QUARANTE FOUQUET. Al

joue sur le premier plan du tableau. Les bergers, silhouettes d'ombres vagues au milieu des eampagnes endormies, se chauffent autour d nn feu qu'ils ont allumé au sommet de la colline, et suivent dn regard la course de Tétoile qui leur sourit du fond du ciel. L'ange du Seigneur leur apparaît alors rayonnant de lumière dans Tobscurité de la nuit; les paroles qu'il fait entendre le précèdent, écrites en lettres d'or au sein du firmament : A.WVNTIO VOBIS GAVDIVM MAGWM. Et IcS paUVrCS, SOUS Ic coup

de cette apparition, sont « saisis d une grande crainte (1 j »... Voilà de ces lointains enténébrés très particuHersà Jean Fouquet. Tout y est plongé dans l'ombre et tout s'y distingue. L'exécution est ici extraordinaire et la poésie merveilleuse. C'est l'heure des bergers, l'heure de la nuit, du silence et de la paix. Au-dessus du Dieu de bonté qui vient de naître, le ciel étend son manteau bleu constellé d'étoiles, et la grande douceur de la nature se répand à la fois sur l'homme et sur les choses. Le peintre, avec une foi naïve, a cherché dans cette nuit paradisiaque la route libre du ciel... Derrière la crèche, enfin, s'élève une haute roche en forme de pyramide, par allusion sans doute au roc de Bethléem, dans les anfractuosités duquel se réfugiaient les pasteurs attardés ou surpris par l'orage. « C'est dans un petit trou de la terre, dans une fissure de rocher, qu'est né l'architecte du firmament » , écrivaient, des monastères de Bethléem, Paula et Eustochium à Marcella. Et l'on se rappelle la Crèche que Masolino da Panicale avait peinte pour le couvent des Camaldules, et qui se voit main-

(1) Luc, II. 9.

tenant dans la galerie de TAcadémie des Beaux-Arts, à Florence.

An bas de son A(Jorntio)i dex berf/ers, Jean Fouquel a inscrit sur une bande de pourpre : devs in adivtorivm mev.m intende DOMINE AD ADivivANDi M). Et, daus Tintérieur de la lettre initiale D, il a introduit comme toujours les deux E C d'Étienne Chevalier, liés ensemble par un nœud d'or.

I/ADOHATION DES MAGES

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L Adoration des Mages.

« L an 747 de Rome, suivant les calculs de Kepler, une conjonction de planètes, escortant une étoile de première grandeur, se produisit du côté de l'Orient. Et les astrologues du pays de Balaam y virent le présage dime naissance surnaturelle, et s'en allèrent guidés par l'astre et chargés de présents (de l'or en prévision d'un roi, de l'encens en prévision d'un prêtre, de la myrrhe en prévision d'un martyr). De l'hiver au printemps, l'étoile les guida. Puis elle s'éteignit, mais une lumière intérieure s'était allumée en eux, l'espérance, et, après deux ans d'un pénible voyage, elle les conduisit par une nuit de décembre, à Bethléem, où ils trouvèrent Jésus reposant dans la crèche et la Vierge en prière à ses côtés (1 ). »

Les peintres du quatorzième siècle, exclusivement préoccupés de FEvangile de saint Mathieu (2), avaient fermé l'entrée du

(1) Ch. Kécoli.n, Pensées de Noël (Journal des Débats du 2.5 décembre 1893.)

(2) Matïh , II, de 1 à H.

sanctuaire de Bethléem à leurs contemporains. Dans les Adorations des Mages peintes par Giotto tiTArenade Padoue, par Taddeo Gaddi dans la basilique d'Assise, par Lorenzo Monaco à Santa Trinità de Florence, par lacopo Avanzi dans la cappella di San Giorgio, etc., les figures des Mages sont conçues dans des données aussi impersonnelles que celles de la Vierge et de l'Enfant Jésus. Tout change avec le quinzième siècle, en deçà comme au delà des monts. Le réalisme se mêle alors à l'idée religieuse et souvent Fobscurcit, tout en provoquant des chefsd'œuvre dans l'ordre d'idées qui lui est propre. L'exemple, parti des Flandres, s'était propagé en France. Non seulement Jean van Eyck donne aux Mages les traits des ducs de Bourgogne, mais il répand devant le groupe divin les trésors appartenant à ces princes. L'Italie aussi s'était lancée dans les voies du naturalisme, en y apportant les richesses de son imagination, l'abondance de ses moyens pittoresques. Vers l'époque où Jeari Fouquet peignait les Heures d'Etienne Chevalier, Benozzo Gozzoli mettait les Florentins de son temps à la suite des Mages dans la chapelle du palais Riccardi (1), et donnait ainsi l'exemple à Sandro Botticelh (2), à Domenico Ghirlandajo (3), à Filippino Lippi (4), qui,

(1) Celte fresque esl comme une page détachée des annales florentines du milieu du quinzième siècle.

(2) L'Adoration des Mages de Botticelli (Sandro Filipepi) fut peinte pour l'église Santa Maria Novella. Elle a été transportée en 1796 à la galerie de Florence.

(3) Domenico Ghirlandajo encombra de portraits son Adoration des Mages en 1487. Dans celle qu'il peignit pour le Spedale degli Innocenti, il associa les enfants pauvres de Florence à l'adoration des rois.

(4) L'Adoration des Mages de Filippino Lippi fut faite pour le couvent de San Donato à Scopeto en 1496. Elle est au Musée des Uffices.

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dans des tableaux célèbres, prosternaient dînant la crèche tous les Médicis, depuis le vieux Côme et ses fils jusqu'à Pierfrancesco, fds du Bicci, et à Giovanni, pèr(^ (b» Giovanni délie lîande Nerc. Fouquet ne vil pas ces admirables œuvres, mais il fut aussi audacieux qu'aucun de ceux qui les avaient exécutées. Non content de substituer aux .Mages le roi de France et ses tils, il les entoura de leur grant garde, et, sans sortir de son sujet, plaça au fond de sa composition une des joyeusetés les plus tapageuses do son temps. Voici son tableau.

L'étable, qui était à gauche dans \ Adoration des bergers, se trouve à droite dans V Adoration des Mages, avec la même étoile perçant le chaume et faisant couler ses rayons d'or sur le tabernacle du Dieu de consolation qui vient de naître. La Vierge, assise à l'entrée, porte l'Enfant Jésus et le présente à l'adoration des Mages. Sa tète est doucement inclinée vers son Fils ; ses cheveux sont couverts d'un voile blanc; sa robe bleue décolletée et son grand manteau bleu aux plis d'or sont ceux que nous lui avons vus jusqu'ici. Fouquet l'a parée d'une simplicité pleine de charme. Malheureusement, il n'en a pu faire autant pour le Bambino, qui, assis sur les genoux de sa mère, est contourné dans sa pose, maniéré dans son geste, et d'une gentillesse presque obséquieuse vis-à-vis du Mage dont il reçoit l'offrande et auquel il donne une bénédiction mignarde. C'est que ce Mage est le roi de France en personne. Ce qu'il y a d'ailleurs d'insuffisant en cet Enfant Jésus passe inaperçu dans les proportions presque microscopiques de la miniature... A la droite de la Vierge, saint Joseph est debout, tête nue, vêtu de jaune, s'ap-

puyant de la main gauche sur son bâton et tenant son bonnet de la main droite, immobile dans son respect., plus semblable peutêtre à un sujet vis-à-vis de son roi qu'à l'époux de la Vierge en présence de son Dieu.

Le grand intérêt de cette peinture est dans la ligure de Charles VII. Lu procession des Mages, qui fut le pèlerinage du genre humain, est ici circonscrile dans l'adoration d'un seul roi, personnifiant un pays unique, la France. C'est bien l'âme de la France, en effet, que Charles VII incline devant FEnfant divin qui repose dans la lumière de Fétoile. Le tapis royal (bleu semé de lis d'orj est étendu aux pieds de la Vierge. Dans la pensée d'un peintre français comme Jean Fouquet, le plus bel hommage qu'on pût rendre à INIarie était d'étaler ainsi devant elle le blason de la maison de France, qui était tenue pour la première maison du monde. Sur ce tapis est posé un carreau de velours bleu à glands d'or, également fleurdelisé, et sur ce carreau s'agenouille le roi de France. Il est nu-tète, les cheveux coupés en sébile et les joues complètement rasées ; son pourpoint d un vert clair est bordé de fourrure, son haut-de-cliausse est rose, et ses grandes bottes noires, qui couvrent ses genoux, sont garnies de larges revers fauves montant jusqu'à la moitié des cuisses. Le roi a posé devant lui son chapeau blanc, dont les bords sont à retroussis rouge, sur lequel est emmanchée sa couronne, et que surmonte son inséparable singe. De ses deux mains, il tient le vase d'or en forme de calice, tout rempli du trésor qu'il offre à l'Enfant Jésus... Une dizaine d'années avant de peindre les Heures d'Etienne Chevalier, Jean Fouquet avait exécuté le grand por-

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