‹ Chants armoricains, ou Souvenirs de Basse-BretagneChapitre 18 sur 79 · NAUFRAGE SUR LES COTES DE LA BASSE -BRETAGNE · texte numérisé non relu

NAUFRAGE SUR LES COTES DE LA BASSE -BRETAGNE

PonUuval, g décembre 1817.

« Le ciel est sombre, le vent souffle avec violence, le murmure sourd et sinistre de la mer annonce la tempête ; la vague brise contre le rocher ; des masses d'algues mêlées de coquillages couvrent la grève, et des milliers d'oiseaux qui attendent le tribut de l'orage, battent les ailes de joie.

v Aucune voile ne paraît , le rivage est désert , sur la cime du rocher un seul homme, semblable au cormoran, interroge l'horizon : attend-il le retour d'un père ou d'une épouse? non, se* voeux sont funestes. A. quelle terre appartient ce fils de la tempête? Sa chevelure noire, épaisse, >est à moitié recouverte d'une toque bleue, son cou est nu, ses larges chausses descendent à peine à ses genoux et laissent voir une jambe musculeuse , son teint est basané, son regard fier.

« Son nom est Kmarhou, le riverain, le pêcheur. Nul des enfans de l'Armorique n'est plus habile à diriger un canot et ne connaît mieux l'entrée des golfes et des rivières qui coupent le rivage.

« Kmarhou est silencieux et attentif, son oreille écoute l'orage, ses yeux percent les ténèbres; les heures s'écoulent, la nuit est horrible, les élémens se heurtent , le tonnerre gronde, la pluie, la grêle battent son visage, il est immobile ; il ne se détourne pas ; ses regards n'ont pas quitté la mer.

« Quel soin si grand l'attache à cette roche solitaire? je vous le dirai : Une voile a été aperçue au coucher du soleil! le vent porte à la cote, le navire s'efforce en vain de s'éloigner de ce lieu de destruction. Il reparaîtra ; les courans, la marée et les vents l'y ramèneront. Kmarhou le sait, il l'attend} car tout ce qu'apporte la mer appartient à l'habitant de la rive , c'est son bien , c'est son héritage.

« Cependant un point noir a bondi sur l'Océan, l'œil d'un étranger l'aurait pris pour un .léger nuage chassé par l'ouragan ; malgré la nuit , le riverain ne s'y trompe pas ; c'est sa proie ; mais le naufrage n'est pas encore assuré ; le courant n'a pas saisi le navire : il obéit encore à la main du pilote, et si le vent faiblit il est ravi au rivage. Kmarhou joint ses mains aveo dévotion , il s'agenouille sur la pierre glacée, il prie avec ferveur! ô Vierge sainte, qu'il périsse ! Kmarhou est pauvre.

« La prière du pécheur est exaucée ; le navire est dans le courant. Kmarhou pousse un cri; quel est ce cri? Estce celui de la joie ou de la fureur ? Non, c'est un cri étrange ii. 8

qui ne ressemble à aucun son des ternt présens; c'est le cri des siècle* passés , le cri des aïeux , le cri que fit entendre le premier des Celtes lorsqu'il aperçut une proie; c'est le cri qui dit aux enfans du rivage x Venez tous !

* La ménagère de la chaumière l'a entendu ; mais ette doute encore; n'est-ce qu'un songe heureux? A deunVeou* levée sur sa couche, l'œil fixe, respirant à peine, elle écoute t le cri est répété ; le cœur tressaillant d'espérance* elle éveille son époux et le lui redit à demi-voix. Il s'élance et saisit un de ces lourds râteaux armés de fer qui servent à déraciner le goemond; l'épouse est déjà prête, les enfans, trépignant d'impatience» se peudent à ses vétemens mal attachés ; toute la famille est en marche : elle passe près de la pierre druidique , les enfans se pressent avec effroi contre la mère qui ee rapproche de son époux ; l'époux salue l'antique monument.

«La grève -est déjà couverte d'un peuple immense, le bâtiment, poussé avec rapidité vers la côte, lutte inutilement contre sa destinée ; rien ne peut le sauver du rivage.

« À la lueur de la lune , on voit les derniers efforts de l'équipage ; ou entend les gémissemens des matelots : ils prient ! vaine prière ; Dieu a exaucé le riverain ; une va» gue énorme a soulevé le navire ; pendant un instant il semble suspendu; il retombe, il frappe contre le roe : la terre a retenti d'une exelanuttiond alégresseï déjà les agrès rom-

pus sont apporté» sur la grève : le fils de la côte les dédaigne, il attend des trésors.

« Les naufragés ont mis leur canot à la mer, ils essaient de gagner la rive, mais en vain ; la mer les en éloigne: une corde est lancée , ils abordent , ils parlent : 1* Armoricain a entendu un langage odieux , il a reconnu son antique ennemi! Saauzon! il les rejette dans l'abîme.

« Cependant , chacun veut arriver le premier au bâtiment abandonné ; ils s'élancent dans les flots , ils affrontent la mort; le gouffre défend sa conquête ; la vague saisit les imprudens qui approchent , et menace de les briser sur les flancs de ce vaisseau» leur but et leur espoir. Enfin un craquement se fait entendre ; la poupe est séparée de la proue, le navire laisse échapper sa riche cargaison. La mer esta l'instant couverte de balles, de fûts, de marchandises de toute espèce.

« Le jour a paru ; cette foule dont les efforts se portent sur le même point se disperse; chacun se précipite vers l'endroit où il croit que la mer sera plus généreuse. L'un se rappelle le lieu où lors d'un ancien naufrage son père a trouvé un cadavre riche d'or et d'argent ; il y court et prie le ciel de lui accorder la même grâce. Quelques barques légères bravent les dernières convulsions de la tempête et poursuivent la fortune sur l'Océan même.

« Mille scènes bizarres animent la plage , là des hommes

boivent à d'énormes barriques; chacun a la sienne el dédaigne celle où Ton a déjà puisé; en s'éloignant, il laisse la liqueur couler sur le sable : un autre s'abreuve d'une huile fétide et médicinale , il n'en croit pas son goût , car la mer n'apporte que des boissons rares et exquises.

« Là , des femmes éplorées déchirent leurs vêtemens et poussent des cris douloureux ; des gardes sont passés et leur ont arraché leur butin , le don de Dieu.

« Plus loin, et l'avenir hésitera à le croire, un soldat de sou sabre coupe le poignet d'un homme qui refusait de lâcher sa proie : la main tombe , le riverain avec l'autre ressaisit son trésor el s'éloigne aux yeux du soldat étonné.

« Chacun fait sou lot , nul ne touche à celui de son voisin. Heureuse la («mille dont la cabane est proche du rivage ! le transport plus facile lui assure une meilleure part.

« De nouvelles hordes accourent de l'intérieur des terres, de moment en moment la foule augmente ; mais déjà la mer ne rapporte plus que quelques morceaux de bois et de cordages. Les derniers arrivés jettent un œil d'envie sur les richesses de leurs frères et pleurent leur tardif réveil.

« Le pillage a cessé, on s'est réuni prés des futailles, la liqueur devient précieuse, elle n'est plus répandue avec indifférence, on cherche des vases pour l'emporter, et quelques uns unissant leurs efforts , roulent des barriques entières. D'autres , ivres , étendus sur le sable qui les recou-

vre à moitié, chantent et ne voient pas la mer qui approche.

« On regagne la chaumière; cette troupe chargée de débris , chamarrée d'étoffes précieuses, qui cache mal ses haillons , présente le spectacle d'une fête sauvage ; on reconnaît facilement les sentiers où elle a passé ; le café , le poivre , le girofle , les épices le jonchent et sont foulés aux pieds. Le maréchal veut allumer sa forge avec de l'indigo qu'il prend pour du charbon de terre ; un autre donne de la cochenille à ses pourceaux ; les parfums sont jetés, et la fiole embaumée reçoit l'huile de la lampe ; les tapis de Perse sont coupés en morceaux pour couvrir les lits , et le cachemire enveloppe la vache nourricière ou le veau qui rient de naître.

«Pendant plusieurs jours, tous les travaux de la campagne sont interrompus ; chaque matin la foule retourne au rivage : les débris si dédaignés le premier jour sont maintenant recherchés, la poupe entière qui est restée a sec sur le rivage est brisée et partagée. De ce superbe bâtiment qui dominait les mers et portait tant de richesses , il ne reste plus rien , on ignore son nom , le lieu d'où il venait, où il allait, à qui il appartenait; mais long-tems après, le riverain se souviendra du beau jour du naufrage. »

3 C'ett l' insulaire, «mit, Sttaton 1 qu'il ptfriiie i

Saauzon, on prononce Saauzonc, ce qui veut dire Anglais ou ennemis, synonyme parmi les paysans Bas-Bretons. Dés que ce mot est prononcé , c'est ordinairement un arrêt de mort pour les naufragés. Les montagnards d'Ecosse désignent les Anglais sous le nom de Sassenachs ou Saxons.

4 Le Roc Noir a paru, le Goulven se découvre.

Le Roc Noir, roche qui apparaît à marée basse. Le Goulven, anse voisine de Plouncour.

Larguez, filez la voile, au vent, larguez encore, Le brisant siffle, entendez-vous?

L*s elemens unis aux légions d'Armore Semblent combattre contre nous.

Lofez, sur le timon la. brise furieuse

Déjà frappe à coups redoubles ; *

Ys et tous ses palais, sous la lame écumeuse, A nos regards sont révélés. '

Cet or et cet argent, qui de nous le demande?

Qu'avons-nous besoin de trësors?

Océan, garde tout, prends ces dons, cette offrande,

Et ramène-nous sur tes bords.

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