LE MURMURE
L'étranger veille, il se lève, il s'avance.
J'entends au loin de lugubres chansons.
Le roi des Ilots a lance sa nacelle
Et de la voile il ouvre les replis :
Qu 'attendons-nous '.' quand le danger l'appelle ,
Le Leonois reste-t-il indécis? *
Que l'en il
Au noble feu que lancent nos regards ; Que sur les mers la terreur le poursuive Plus loin encor que le fer de nos dards !
1 Vers le détroit , sur l'île nébuleuse.
L'île de Bas, située à une lieue de la pointe de Roscoff. Elle esl habitée par des pêcheurs, et fournit à la marine d'excellens matelots. Les pilotes de l'île de Bas sont connus pour leur intrépidité et leur adresse. Les femmes y sont remarquables par leurs formes robustes.
a Qu'attendons-nous? quand le danger l'appelle , Le Léonois reste- t-il indécis?
Léonais ou Léonard, habitant du pays de Léon. Le Léonais, le Cornouaillais , tous les Bretbns en général, forment une race vaillante. Dans le danger, le Breton parle peu , il agit. Il n'existe peut-être pas de meilleurs matelots, de soldats plus patiens et plus courageux : dans quelque situation qu'il se trouve , il n'oublie jamais son pays. Le jeune Breton, appelé aux armes, part à regret, mais ne déserte pas ; si par sa bonne conduite il obtient un grade, s'il devient officier , il n'en reste pas moins Breton. Lorsqu'il peut être libre , il revient à son village , quitte ses
épauleltes, reprend ses larges culottes, ses sabots, cesse de parler français, et un an après son retour au hameau personne ne se douterait qu'il en fût jamais sorti. La langue bretonne est l'objet de sa constante affection ; il estime peu celui qui ne la parle pas ; il la regarde comme l'idiome de la patrie ,- la. voix des aïeux . Un fias-Breton à qui on demandait s'il savait une langue étrangère, répondit : le français.
Le paysan , sans être flatteur ni complimenteur, montre de la déférence pour l'homme d'une classe plus élevée , il le salue lorsqu'il le rencontre. Il n'est pas communicatif ; cependant s'il voyage seul , il ralentira ou pressera sa marche pour suivre le premier inconnu qu'il trouvera faisant la même route ; il l'accompagnera ainsi pendant plusieurs lieues sans lui adresser la parole , sans même le regarder : il n'a d'auti % but que d'être dans la compagnie d'un homme.
Il est naturellement sérieux , on le voit rarement rire , et jamais aux éclats; sa douleur est calme et résignée. Lorsqu'il adresse une demande, c'est sans bassesse, sans prière : que vous l'accueilliez ou non, il vous dira merci, s'il est content de la manière dont vous lui avez répondu. Il fera ponctuellement ce que vous lui direz , et jamais plus. Si on ne lui demande pas son avis, il ne le donne pas. L'auteur voulant un jour s'embarquer, dit au pilote : « Partons. » Arrivé au large, il le vit faire un signe de croix, il lui demanda
s'il y avait quelque danger. « Il y en a beaucoup, répondit
le vieux marin. — Pourquoi ne l'avez-vous pas dît?— Vous
ne l'ayez pas demandé.»
11 est capable des résolutions les plus désespérées. En 1812, un canot de pêcheur des environs de Tréguier, qui avait communiqué avec l'ennemi , Bit arrêté par un bâtiment de l'étal : on envoya l'équipage à terre avec quelques hommes d'escorte ; il s'agissait d'une légère condamnation , cependant les pécheurs, pour se venger de ceux qui les avaient arrêtés, sabordèrent l'embarcation à plusieurs lieues en mer : ils périrent tous, à l'exception d'un seul que le hasard sauva.
En 1819, le nommé Henry, riverain, voulant soulever un quartier de roc pour attacher des filets , sa jambe se trouva comprimée entre deux masses de pierre , sans qu'il lui fût possible de la retirer. Il était seul , la mer montait. Après avoir attendu vainement du secours , il prit son couteau , et il était parvenu à couper la moitié de sa jambe , lorsqu'on l'aperçut.
Le Bas -Breton est de petite taille ; il porte, comme les Gaulois ses aïeux, les cheveux longs et pendans. La toque bleue du riverain , sou capuchon de laine blanche , son col et ses jambes nus, son teint basané , lui prêtent un air étranger. Chaque canton affectionne une couleur particulière ; les teintes sombres, le noir, sont les plus généralement adoptées. Néanmoins, dans quelques communes des environs de Brest, le jaune clair, le violet , le rouge , donnent aux réu-
nions des villageois un aspect oriental. Le flegme de leurs manières se fait surtout remarquer dans leurs querelles; leurs combats mêmes sont calmes , et vous verrez deux lutteurs renversés se frapper la tête sur le pavé sans proférer une seule plainte, et se tuer sans se dire une injure.
Le caractère grave du Breton , son costume, ses usages, sont bien en harmonie avec la terre qu'il habite : un sol tourmenté , hérissé de masses de granit dont la surface lisse donne à peine prise à la mousse et au lichen ; des champs séparés par des clôtures en terre couverte de jonc marin [ulcx Eurcpeus), des maisons basses et isolées, tel est en général l'aspect des campagnes des Côtes-du-Nord, du Finistère et du Morbihan.
Par la variété des sites et par le grand nombre de rivières dont elle est entrecoupée, la Basse-Bretagne est propre à toute espèce de culture ; on y trouve des plantes du nord et du midi. Les figuiers croissent en abondance ; on cite celui des environs de Roscoff, qui de son immense feuillage peut couvrir cinq cents personnes. Les myrthes , les hortensias, y ' viennent partout en pleine terre. Les montagnes du Finistère renferment les roches les plus précieuses . M . de La Fruglaye y a trouvé le vert , le jaune antique , l'agathe orientale, le granit dit égyptien, des marbres, des porphyres les plus riches, et il en conserve de précieux échantillons dans son château de Keranrou, près Morlaix. Toutes ces sub-
stances se présentent en masse , et l'on ne sait pourquoi nous allons chercher au loin ce que nous avons sous la main. Il est même probable que les anciens oui connu les carrières de la Basse-Bretagne , et peut-être tel monument qui embellit r Italie et la Grèce a-t-il été fait de nos marbres indigènes. Le voisinage de la mer en rend le transport facile; les montagnes, quoique peu élevées , sont primitives ; l'auteur n'y a vu aucun dépôt calcaire. r
©elto^
RÉjouis-toi , Celtos î » ce repos qui t'accable ,
Ce repos va cesser enfin ; Le tison a brille' , son éclat redoutable
Annoncé les enfans d'Albin. a
Les corbeaux de Caraac ont paru dans la plaine. 3 Les vautours descendent des monts ;
Ils ont senti la mort j Erecb brise sa chaîne. 4 Dvs a parle', nous combattrons.
Les dieux, les justes dieux comblent notre espérance; Demain nous verrons les héros,
34 CELTOS.
Nous verrons Ur-Maz-Han au champ de la vaillance. 5 Demain s'ouvriront les tombeaux.
Écoute mou coursier ; au cliquetis des armes ,
Joyeux, il hennit de plaisir. 6 Déjà son noble cœur appelle les alarmes.
L'étranger vient, il veut partir.
Mes dogues ont hurlé ; dans leur impatience
Ils ont dévoré leurs liens. 7.
Vois-tu le brave Ar-Gad? sur la grève il s'élance ; 8
Car mes ennemis sont les siens.
Détache de ces murs la harpe de mon père ;
Prends sa coupe , prends son collier, 9 Et ce casque pesant, ce casque qui naguère
Faisait reculer lé guerrier.
van
CELTOS. 35
Nous vaincrons ; qui jamais sous cette noble armure,
Celtos, a connu la terreur?
Qui jamais succomba? Quel coup, quelle blessure
A pe'ne'tré jusqu'à son cœur?
Si mon père n'est plus , c'est que, las de la vie,
Il a préfère' le repos ; Et qu'à la nuit sa tête enfin s'est assoupie
Parmi les ombres des héros.
Mais au jour du combat , avant que la victoire
Ait embelli son avenir, O Celtos ! quel mortel ennemi de la gloire
Ah ! quel guerrier voudrait mourir?
1 Réjouis-toi , Celtos , etc.
Celtos ou Celles» ancien chef breton, fils de Celto, fille de Pritannus, roi des Gaulois. Diod. de Sic, Àmmien Marcellin, lib. xv. D'Argentré, hùt. de Bret, t. I er , p. 4.
■ Le tison a brille' , son éclat redoutable Annonce les enfans d'Albin.
Si le tison n'est plus employé comme signal d'alarme en Bretagne , il y est encore un objet de respect : on croit que sa lueur écarte les esprits malins. Lorsqu'une fille veut se débarrasser d'un galant, elle lui donne rendez- vous chez ses parens, et elle relève les tisons du foyer. Quand l'amant entre et qu'il trouve ainsi les tisons relevés, il sait ce que cela veut dire, et ne revient plus. De là l'origine du proverbe : Les tisons relevés chassent les galans.
3 Les corbeaux de Garnac ont paru dans la plaine. La Bretagne celtique, le pays des Venétes, les îles nom
niées Vencdicœe par les Bretons étaient le principal siège du druidisme, leur plus grand temple fut Carnac. Cambry, Afomtmens celtiques, pages 32-34.
* Ils ont senti la mort , Erech brise sa chaîne. Ercch, roi breton qui vivait en 472. Daru. D'Argentrc.
5 Nous verrons Ur-Maz-Han au champ de la vaillance.
Murmaxon, ou selon d'autres Ur-Mav-FJan, vint en 509, à la tête d'un parti de Bretons insulaires , débarquer dans la Cornouaille, vers le pays de Léon. D'Argentré, liv. u, ch. u. Daru, histoire de Bret., t. I, page 139.
6 Écoute mon coursier : au cliquetis des armes , Joyeux , il hennit de plaisir.
Le Bas- Breton a toujours une grande affection pour les chevaux ; on fait dans le Finistère de nombreux élèves : le cheval breton est rarement de grande taille , il a la ganache forte, les formes lourdes, mais il est sobre et courageux.
7 Mes dogues ont hurlé ; dan* leur impatience Ils ont dévoré leurs liens.
Les Armoricains, comme Ions les autres Celles, employaient le chien dans les combats ; il leur inspire encore en certaine circonstance une crainte superstitieuse : son cri, lorsqu'il est prolongé , est regardé comme de mauvais augure. Ils croient que le diable apparaît quelquefois sous la forme d'un chien à plusieurs têtes.
Un paysan est trouvé un soir sur la route de Carhaix ; il est évanoui. Revenu à lui, il prétend que l'esprit malin lui est apparu, qu'il l'a serré avec une chaîne et Ta traîné dans la poussière : ses jambes portent en effet les traces de chaînes, et la terre est foulée autour de lui. Transporté à sa maison, il tombe gravement malade. M. de G..., maire d'une commune voisine, entendant parler de l'événement, se rappela qu'en traversant la roule deux heures auparavant , il avait rencontré des chasseurs suivis de chiens courans enchaînés deux à deux suivant l'usage; il présuma qu'une couple de chiens restée derrière avait rencontré le paysan, et que «'étant croisés , la chaîne lui avait entouré les jambes et l'avait fait tomber, qu'ensuite les chiens, en faisant des efforts pour se dégager, avaient pu l'entraîner quelques pas. L'explication se trouva juste , mais le coup était porté ; le malheureux paysan ne recouvra jamais entièrement la raison, et rien ne put empêcher ses voisins de croire que le diable,
sous la forme d'un chien à deux têtes, avait voulu remporter.
L'auteur, en visitant avec M. J. de L., savant ornithologiste, les îles du Finistère, fut accueilli dans une des sept îles, groupe situé vis-à-vis Perros, par un chien, le seul habitant civilisé qui s'y trouvât ; il paraissait attendre l'approche du bateau, et il témoignait une grande joie en voyant qu'il prenait terre. Après avoir caressé les voyageurs, il commença à marcher devant eux , comme s'il voulait leur faire les honneurs du lieu. 11 les conduisit dans une partie de l'île où se trouvait un grand nombre de lapins : les ossemens que Von apercevait et son embonpoint prouvaient qu'il en faisait d abonda ns repas. 11 en fit lever plusieurs; ces pauvres animaux , peu accoutumés à voir les hommes , étonnés, se cachaient la tête sous la première touffe d'herbe et se laissaient prendre ; le chien en paraissait fort satisfait, il en ramenait continuellement vers les voyageurs, et semblait vouloir leur donner le plaisir de la chasse.
Lorsqu'ils se rembarquèrent , il les conduisit jusqu'au bateau, mais il refusa obstinément d'y entrer. Nouveau Robinson plus sage que l'autre , content de son sort, il ne voulait plus retourner dans la compagnie des hommes.
Les matelots ne manquèrent pas de voir un être surnaturel dans ce chien; ils ajoutèrent à la vérité diverses circonstances de leur façon ,*[et plusieurs années après on parlait encore dans le pays du chien de l'île déserte.
8 Vois-tu le brave Ar-gad? sur la grève il s'élance.
Ar-gad, en breton , le lièvre ; c'est le nom du chien du compagnon de Celtos.
9 Détache de ces murs la harpe de mon père ; Prends sa coupe , prends son collier.
Collier. Les Armoricains portaient dans les batailles un collier, ainsi que les Gaulois et les Francs. {Antiquités celtiques.) La harpe était également en usage chez eux comme chez tous les peuples d'origine du nord.
X* jtamftce.
L'autel est prêt, le moment est propice j L'astre d'Esus resplendit à vos jeux. « Guerriers, voici l'heure du sacrifice , * Obéissons à l'ordre de nos dieux.
Prenez la hache , approchez la victime ; Parez son sein de saule et de festons :
Que l'espérance aujourd'hui vous anime ; Cueillez des fleurs et couronnez vos fronts.
Viens, étranger, viens et courbe la tête ; Viens, que ton sang inonde le coteau :
Le sort le veut ; vois-tu, la coupe est prête Et la faucille a touché le rameau. 3