LA TOMBE
Et le barde , en ses chants , rappelle ma mémoire Jusque dans les banquets des rois.
Quand le nocher d'Albin fuyant devant Forage ,
A touché le roc écumant, On le voit, éperdu, s'éloigner du rivage
S'il aperçoit ce monument.
Suis-je donc malheureux lorsque ta voix plaintive Fait gémir l'écho du vallon?
Ou lorsqu'avec amour, assise sur la rive , Je t'entends soupirer mon nom?
Ah! combien de guerriers, enviant cette pierre, A ce prix voudraient le trépas!
Ah ! combien de héros gisent sur la poussière , Qu'une amante ne pleure pas !
Le sort , en m'accordant la gloire et ta tendresse , Meaga, combla tous mes vœux ;
Mon ombre est près de toi , je te verrai sans cesse , Que puis-je demander aux dieux?
4fe*j$tt3.
ff88&9§
FERGUS s'ÉTANT TROP APPROCHE d'un RIVAGE ENNEMI , LA MER LAISSE SON CANOT A SEC ; IL ESSAIE DE LE REMETTRE A FLOT,
MAIS vainement; IL DIT A 8ALOAR SON COMPAGNON :
« Salgar , mes épaules sont brisées , mes os craquent, et le rivage inexorable retient sa proie. Quelque génie cruel est caché sous la terre : frappe ton bouclier de ta lance pour l'épouvanter, et perce le sable de ton glaive. »
« O chef des bravés ! répond le fils d'Àldan , nos
efforts sont inutiles. Je n'entends plus le bruit des
flots que comme le murmure de la forêt lointaine ; la
mer nous échappe; le matelot reste à sec, semblable
au phoque que la tempête a jeté sur les rochers de
Togorma ; déjà les enfans d'Inisfail se réjouissent en
songeant que le sang de l'étranger va couler. »
« Leur sang sera mêlé à notre sang , ô Salgar ! et le râle des mourans se fera entendre à nos funérailles ; ils reconnaîtront Férgus aux coups de sa lance et au tranchant de son épée. Que craina-tu? nous avons assez vécu pour la gloire. « Ne faut-il pas que le brave périsse? •
Il dit ; mais rien ne peut adoucir la douleur de Salgar ; son ame est sombre, et ton souvenir, ô fille d'Olgul, énerve son courage.
« O Sulmala, au sein plus blanc que la neige, s'écrie-t-il : ne t'épouvante pas. si tu entends un fantôme crier sur la colline, c'est l'ombre de Corman qui t'annonce que Salgar va mourir. Que le vent perte ma voix jusqu'à ton oreille, ômon amante ! Va trouver Aldan , dis-lui : Trois pierres couvrent le brave Salgar ; ton fik n'est plus , et son ombre erre sur la plage au milieu des oiseaux de tempête. Mon père, empêche mes dogues de hurler, leur voix m'attriste; et toi, retiens tes larmes, vierge à la blonde chevelure, car* les yeux de Salgar sont humides et son cœur s'amollit. »
« Est-ce le vaillant Salgar que j'entends? dit Fergus ; est-ce le vaillant Salgar? Qu'est devenu son courage?. il pleure comme le cerf timide que les.
FEÂGUS. 271
chiens déchirent. S'il redoute la mort, pourquoi estil entré dans la nacelle du guerrier? Cependant, je rai vu dans les combats; il ne pâlissait pas à la lueur du glaive, et son pied foulait les cadavres. Touche mon front, è fils d'Aldan, et ton cœur reprendra sa force. »
« Chef, mon cœur e*t triste. Qui' saura que Salgar est mort darisles combats? Les bardes diront, quand il ne paraîtra plus' à la salle dû festin : « La mer Fa glottti , Salgar a péri sans gloire . »
« Ils ne le diront pas , s'écria Fergus ; les échos répéteront du loin 1 les gémisseméns de nos ennemis, et leurs larmes annonceront que les fils de la mer ne sont pas morts sans combattre. Long-tems encore, les épouses maudiront la vague qui nous apporta, et les enfans de l'avenir se montreront la place où périrent les héros-. Mais- qu'en tends^-je? est-ce un
vain prestige? les vents redisent à mon oreille des accens plus doux que la harpe de Bragga. Oh ! qu'ils sont éloignés ! ils sont faibles comme ht voix du fantôme ou l'haleine du chasseur qui guette le chevreuil sur la colline : ils approchent, entends-tu? ce sont des chants d'amour. Regardé cette ombre blanche qui traverse la plaine , c'est une femme ; ses cheveux
volent au gré de l'air. Le soleil levant la rend brillante ; on croirait voir une de ces vierges roses qui pansent les plaies des guerriers. Le chant se fait entendre encore, c'est le signal de l'amant; il paraît. fils du rivage! tu es aime, ton amante est près de toi. Le zéphyr envoie le bruit de tes soupirs jusqu'à l'oreille de celui qui va mourir; tu es aime', et ton bras peut-être n'a jamais combattu. Le preux, sillonné de blessures, expire loin de celle qu'il aime, et toi, enivre' de volupté, tu souriras à la vue de son cadavre déchiré ; ton amante dira :« Voilà l'un de ces féroces étrangers; oh! qu'il est hideux! quelle épouse a pu le presser sur son sein ! quel homme a pu l'appeler son ami ! «0 vierge ! n'insulte pas les os des morts, car leurs ombres épouvanteraient tes nuits. Mais les regards de l'amant se portent vers nous : écoute ce cri d'effroi ! le lâche ! il fuit comme le renard à la vue du dogue courageux. Que sa course est précipitée ! il a reconnu Fergus, le chef des vainqueurs ; il va avertir ses compagnons ; il leur dit : « Le vent nous a livré les enfans de la mer ; ils sont étendus sur le rivage comme l'algue que l'abîme a rejetée : allons les surprendre, et que le sable s'imbibe" de leur sang. » J'entends leurs cris de joie, ils
viennent ; mais l'amante accourt vers nous ; elle est seule ! que ses yeux sont briilans ! que sa taille est légère ! comme ses pieds se succèdent rapidement sur la plage ! elle parle ; que sa voix est douce ! »
« Fuyez, fils de la mer ! fuyez ! dit la belle Eidona, les guerriers aiguisent leurs glaives! Entendez-vous le bruit que font leurs boucliers, qu'ils détachent des murs du palais de Dumbar? l'en tendez-vous? fuyez ! ou si la mer est loin , allez vous cacher dans les cavernes de la colline. »
« Ornement du rivage ! ô la plus belle des vierges ! répondit Fergus , le guerrier ne se cache pas , il combat et meurt. Que les fils d'Inisfail arrivent, ils reconnaîtront Fergus à la pesanteur de son bras. »
« Fergus ! dit l'amante , ton nom est la terreur du fort y et les bardes le mêlent souvent au récit des combats. Mille fois il a fait tressaillir mon cœur; mais ton visage n'est pas hideux ainsi qu'ils le représentent , tes yeux sont bleus comme l'azur d'un beau jour, et ta bouche appelle les baisers ; ces cicatrices n'effraient pas mes regards , elles disent que Fergus n'a jamais fui. »
« O vierge ! ô mon amour ! ta voix égaie le cœur des mourans ; elle est plus douce que le parfum du
thym, elle me desaltère comme la rosée du soir*
Ah ! qu'il est heureux, celui que tu aimes. »
• Fergus est celui que j'aime, répondit Eidona; car son nom est glorieux et son bras invincible. Le lâche Fithil a fui ; il n'est plus cher à Eidona ; Dumbar est mon père , il est lé chef des héros. »
« Salgar, lève-toi! s'écria le guerrier; lève-toi, mon cœur est plein de force : enfans du rivage , approchez, mais emportez vos lances, elles se briseraient sur ma poitrine comme la paille légère contre le rocher. Il faut le chêne le plus dur de la forêt de Lena pour donner la mort au vaillant. Eloigne-toi, Eidona , ô mon amour ! fuis le champ du carnage ! la terre va s'enivrer de sang, ses flots soulèveront ma nacelle. » (
La vierge s'éloigna et les glaives se mêlèrent.
Déjà le soleil baissait et l'ombre de la colline ga-<gnait le rivage* On combattait encore. Salgar avait péri ; percé de mille traits , il ressemblait au hérisson, habitant des marais. L'invincible Fergus, tel que le sanglier environné de la meute, repoussait encore la foule des assaillans ; mais son bouclier était brisé et sa hache était émoussée. Son bras, las de frapper, retombait malgré lui ; ses coups n'étaient plus mor-
tels. Le héros allait succomber; Dumbar parut: « Arrêtez, guerriers, arrêtez! s'écria-t-il ; le fils des mer» doit vivre, car il a combattu. » A ces mots, tous les guerriers s'arrêtèrent.
« Honneur an vaillant Fergus ! dit le chef, honneur au. vaillant Fergus! qu'il vienne dans mon palais entendre le son de mes harpes et se réjouir a mon festin. »
« Je n'irai point dans ton palais, répondit Fergus, je n'entendrai point le son de tes harpes , car je ne puis abandonner le brave Salgar à la fureur des vagues. » -
« Il reposera dans la sépulture des héros, dit Dumbar ; il y reposera. Amis, réunissez vos efforts pour soulever le corps du puissant étranger. Qu'il sommeille au haut de la colline , et qu'une pierre élevée dise : « Là , sont les ossemens du fort. »
* « Je te suivrai , ô Dumbar ; car ton cœur est généreux ; Fergus ira s'asseoir à ton festin. »
Il entre dans le palais, A la vue du fils de la mer, les- joues d'Ëidona devinrent roses , et son coeur palpita d'espérance. Les guerriers s'assirent au festin ; ils sont amis, car leurs bras se sont éprouvés. « Alfan , prends ta harpe , dit Dumbar, et que tes
chants réjouissent mon hôte. » Alfan chanta : « Les combats ont cessé. Tout est calme; la nuit est belle et silencieuse, le zéphyr agite à peine les feuilles, et le bruit des flots n'est plus qu'un léger murmure semblable à celui du ruisseau de Lorma. »
« L'oiseau des nuits voltige , mais il ne fait pas entendre son cri lugubre. Le cerf, qui ne craint plus le chasseur, paît l'herbe sans inquiétude ; sa biche est couchée à côté de lui , et tous les vaillans sont à la table du festin. »
« Quel est donc cet inconnu que je vois traverser la plaine? Il frappe la terre, et son cor fait retentir les échos. Pourquoi trouble-t-il le repos des nuits? Le voici, je reconnais son visage. Que ses joues sont pâles ! comme ses yeux sont éteints ! qu'est devenue ta jeuriesse , ô Ryner? qu'est devenue ta beauté, l'amour des filles d'Ërin? Ecoutez sa voix! il appelle Marduf, son ennemi ; Marduf ne répond pas, il re 2 pose dans l'abîme. »
« Ryner aimait Fergida ; elle était belle, mais son coeur était perfide. Un jour, je m'en souviens, Ryner venait de quitter son amante ; il était fier et bondissait de joie , comme le coursier au signal des batailles. Alfan, me dit-il, Ryner est heureux : chante,
ô barde! chante ses amours. Je chantai, et mes accens enivrèrent son cœur. Dans son ravissement, il s'écria : Que Fergida entende tes chants d'amour! allons surprendre mon amante sur sa couche solitaire! Je le suivis; nous approchons du lieu où repose la fille de Selma. La nuit était sombre et orageuse ; la foudre roulait sur nos têtes ; la voix mystérieuse du vent pre'disait la tempête ; le hibou appelait le malheur. »
« Ryner, lui dis-je, la mort est en ces lieux, fuyons. Il ne m'entendit pas. Nous gagnons le sommet de la colline ; une femme paraît : elle tient à la main un flambeau ; trois fois elle l'élève , trois fois la flamme brille , et trois fois nous reconnaissons Fergida. Sa robe est blanche , sa chevelure en desordre ;' à ce signal, un homme approche , c'est Marduf! le lâche! il marche avec précaution, il semble craindre de fouler la poussière , il regarde autour de lui comme le loup qui va surprendre la génisse endormie. Fergida l'aperçoit, elle vole à sa rencontre; elle éteint son flambeau ; mais l'écho nous révèle leurs baisers. Ryner mugit comme le taureau blessé par la hache ; il s'élance , il se précipite , il agite son glaive qui sillonne l'obscurité. Un gémissement se fait enii ^4
tendre , c'est Fergida; elle meurt! Marduf fuit, et la nuit le dérobe à la rage du. héros. Depuis ce tems, l'ombre de Fergida poursuit Rvner, et lui apparaît ainsi qu'un météore enflammé. Ryner la voit, et sa fureur renaît ; il croit 'frapper encore, et son glaive esre dans le vide; il appelle Marduf, mais Marduf n'est plus; les flots ont englouti le traître. O Ryner, tu es vengé ; cesse donc de troubler les nuits. »
Alfan se tut, et Fergus lui dit: « Barde, tes paroles m'ont ému , car mon cœur, comme celui de Ryner, brûle d'amour. O Dumbar, chef des guerriers ! la vierge d'Inisfail, Eidona a ravi mon ame; je l'aime : quelle soit mon épouse , que Dumbar soit mon père, et sa fille l'ornement de mes vaisseaux!»
« Fils de la mer, ô bras de la mort ! répondit Dumbar, ton amour ne m'offense pas, car j'aime les héros ; mais Eidona chérit Fithil : je n« veux pas faire couler ses larmes. »
« Eidona aime Fergus , reprit le vaillant. Fithil a fui devant mes regards , il a pâli à la lueur de mon épée; la fille du roi des héros peut-elle être l'épouse du lâche? Au jour du combat , qui la défendra? quel bouclier repoussera les glaives? et que diront ses en-
fans, si les bardes ne pronoucent pas dans leurs chants le nom de leur père? >
« mon père, dit la vierge, j'aime Fergus, car il a vaillamment combattu ; qu'Eidona soit son épouse. ■
• Fergus a vaillamment combattu, repéta Dumbar; qu'Eidona soit son épouse!» A ces mots, le chef tressaillît de joie, et les yeux de la jeune fille s'abaissèrent sur la terre. Pendant trois jours, on célébra la fête ; le quatrième , Fergus gagna la rive ; les vents furent doux, car l'aspect d'un héros épouvante même la tempête. Il aborda ses rivages, et les guerriers, en voyant son épouse, s'écrièrent : • Oh ! qu'elle est belle, la fille de l'étranger! •
^iD.iran.
©W'AIIIJl***
UN BARDE ETRANGER EST DESCENDU SUR LES RIVAGES SCANDI- NAVES POUR T ANNONCEli UN DIEU INCONNU; IL CHANTE SES LOUANGES. LE CBEP DE LOCLIN , SWARAN , l'eNTEND; IL s'iR- RITE ET S ECRIE :
' « Pourquoi ce barde étranger ne chante-t-il pas - Odin oii les héros des siècles passés? Va, Morla, « prends ton glaive , qu'il meure ! »
* Swaran, sa voix est douce et mélodieuse, « reprit le fils de Suarth; son bras est désarmé; « Morla ne sait frapper que le guerrier qui menace. »
« Approche , étranger, approche , s'écria Swaran, « et dis-moi quel est le héros que tu célèbres : son « nom n'est jamais parvenu jusqu'à mes oreilles , et « les bardes de Loclin n'ont jamais chanté ses comt< bats. •
« Je chante un dieu de paix , répondit l'inconnu , « un dieu qui abhorre la vengeance et le sang , un « dieu qui a dit : Pardonne à qui t'offense , aime « qui te hait. •
« Ton Dieu est le Dieu du lâche , reprit le chef, « et le puissant Odin d'un seul coup dé sa lance bri- « serait ses os. Swaran lui-même ne craint pas de le «* défier. Va, retourne vers-lui ; dis-lui : Le vaillant « Swaran t'attend et veut se mesurer avec toi; sa « lance est pesante , son glaive est tranchant. »
« Fils de Starno , que je plains ton aveuglement ! « le dieu que je sers tient dans |a main la foudre, et « son doigt soulève les mers. »
« La foudre se brise sur mon bouclier, dit ie he- « rosj et, seul dans ma nacelle, j'ai brave mille fois « le courroux des vagues; je te le dis encore, ô « chantre étranger ! va chercher ton dieu , qu'il « vienne avec ses légions ; Swaran les appelle tous, «i N'a-t-il pas fait mordre la poussière au fier Sithal- » lin? les cris du fantôme ont-ils jamais troublé son « cœur? l'ignores-tu? Ah! les gémissemens desmou- « rans sont plus agréables à son oreille que le son « des harpes. La lueur de son épée le guide dans les « ténèbres ; ses dogues ne cherchent point de proie,
« et les corneilles battent leurs ailes de joie dès « qu'elles le voient saisir sa lance. »
« O roi de Loclin ! tes paroles sont celles d'un chef « féroce et qui ne connaît pas la pitié. Mon dieu « aime le brave et humilie le cœur sanguinaire ; un. « jour tes oreilles s'ouvriront à mes paroles et tu re- « connaîtras le dieu de l'étranger. »
« Retire-toi loin de mes yeux , barde , retire-toi ; « ta voix excite ma colère, et mon glaive a soif de « ton sang. »
Le barde se retira ; mais la fureur de Swaran n'est pas apaisée; il promène autour de lui ses regards menaçans. Semblable à la louve qui a perdu son louveteau , il erre au hasard à travers la plaine , et marche tel qu'Odin , lorsqu'il baigne ses pieds dans le sang. Un guerrier descend la colline : « Es-tu le dieu de l'étranger? s'écria le chef; es-tu celui que la mort attend? Swaran est ton ennemi , arrête et combats. »
« Malheur à Swaran ! répondit le guerrier ; mal- « heùr à Swaran , s'il veut combattre encore après « avoir reconnu Terman ; Terman qui , le jour du « carnage , brisait avec lui des boucliers. »
« Je ne combattrai pas contre toi , fils d'Inistona ,
« dit Swaran , car je t'aime ; l'amitié engourdit le « bras du vaillant et le rend plus faible que celui << d'un enfant. Mon glaive, si je le levais sur ta tête, « se romprait comme le roseau desséche par la bise : «. poursuis ta route ; mais dis-moi si tu n'as pas vu « ce que je cherché. »
« Un homme m'est apparu sur le sommet de la » colline, dit Terra an ; son armure est noire, son re- « gard est terrible; il était ; assis' Sur la pierre d'un «> tombeau ; mes dogues hurlèrent à son approche « comme s'ils avaient vu passer un fantôme, et tinrent « se réfugier sous mon bouclier. Terman n'aurait pas « craint de le combattre, mais il le prit pour l'ombre « d'un héros du tems passé,' il ne combattit pas. »
■ Si c'est un fantôme, dit le chef, à là vue de * Swaran il rentrera saisi de frayeur dans son cer- « cueil ; si c'est un guerrier, il arrosera de son sang « les ossemens des morts. Marchons; ptrisse-t-il être « ce dieu qui tient la foudre et dont le doigt sbut- « lève les mers. »
« Gloire à ton nom , ô Swaran ! gloire à ton nom ! « Les fils de l'avenir diront : «Swaran fut brave ! » et « les bardes célébreront les exploits de sa lancr. « Gloire à ton nom , 6 Swaran ! »
Terman parlait encore, mais l'écho seul répondait à sa voix. Le vaillant Swaran, à pas précipités, gagnait le haut de la colline. On entendait le bruit de sa poitrine haletante; tel le sanglier qui vient d'une seulç course de traverser la plaine de Lona. (ils des batailles ! ton glaive brille comme l'étoile du soir dans une belle nuit d'hiver, et tes regards appellent la guerre. Périra-t-il, le chef des braves? et ce sombre étranger, qui repose sur les tombeaux , fera-t-il couler le sang d'un héros?
« Qui es- tu, toi qui foules la cendre des morts? « s'écria le chef; qui es-tu, toi: qui reposes quand « Swaran veille? Prends ton glaive et combats, ou « si tu .es une pmbre , rentre dans le tombeau , et « Swaran va s'asseoir sur la pierre. »
Le guerrier noir se lève : on croirait voir un des rochers qui bordent les rivages de Golba, ou un de ces chênes redoutés qu'honorent les fils des Gaules. Ils combattirent! qu'ils furent terribles les coups qu'ils se portèrent! La terre est labourée de leurs pas ;, leur* armure résonne comme l'enclume que le forgera» frappe à coups précipités. Les habitans de la vallée, saisis d'elïroi, s'écrièrent: «Quels sont donc ces hommes qui luttent sur la colline? Sont-ce des
588 SWARAK.
enfans de la terre ou dés fantômes qui veulent nous effrayer par un horrible prestige? qui nous sauvera de leur fureur? •
Mais un guerrier est gisant; son sang coule et rougit la terre ; ses armes brisées attestent qu'un seul coup ne l'a pas abattu. A quoi lui sert d'avoir été vaillant? il est vaincu. Le lâche, plus léger que le cerf, échappe à l'épée ; il montre son bouclier, et le fils de la plaine trompé dit : « Fithil est brave. »
Swaran ! quel bras terrible t'a renversé? quel glaive assez tranchant a pu couper ta chair plus dure que les rocs de Gormal?
Terman est accouru au murmure des épées ; il voit le guerrier étendu : « Quoi ! s'écria-t-il, le chef « respire la poussière , le brave est tombé et il vit? « ô Swaran ! j'ai aime ton courage et tu fus l'ami de
• Terman ; mais tu es vaincu. Je laisserai couler ton m sang jusqu'à ce que tu deviennes plus blanc que la « neige d'Elmona , et je n'empêcherai pas les loups « de disperser tes os, car tu es vaincu. Je vais dire « à tous les bardes : Bardes, faites taire vos harpes,
• et cessez de chanter Swaran. Allez voir sur la col-
• line d'Ulfadda : vous y verrez les corbeaux volti- « géant autour du vaillant et mangeant ses entrailles ;
« bardes , dites à l'avenir que Swaran a été vaincu. »
Terman s'éloigne ; Swaran l'appelle, mais sa voix, aussi grêle que celle des fantômes, ne parvient pas jusqu'à ses oreilles.
Cependant la nuit descend sur la plaine ; le vent s'élève et siffle à travers les rochers de Loclin ; la grêle tombe. Le renard, attiré par l'odeur du carnage, s'approche : en entendant respirer le chef, il s'éloigne effrayé. Swaran est mourant, ses guerriers ne l'ignorent pas; mais Swaran a été vaincu, le vaincu n'a plus d'amis. Lorsque le bras du fort est rompu, le lâche dit : « Il n'est plus à craindre , je suis plus « puissant que lui. Foulons aux pieds son cadavre, « car il était redoutable. »
< Quel est cet inconnu qui paraît sur le revers de la colline? sa robe blanche vole au gré des vents; il s'avance comme un nuage chassé par la bise; la montagne s'abaisse sous ses pas.
« Es-tu l'ombre chargée de m'ànnoncer la mort? « dit le chef: approche ; Swaran est vaincu. »
« Je suis celui que tu as chassé de ta présence, • répondit l'étranger, celui qui a fui devant ta ce—
« 1ère. •
« Barde, je te reconnais; que viens-tu faire dans ii a5
9M SWÀRÀN.
le champ dn combat? viens-tu insulter le eadavte7 Swaran est vaincu, il a cessé de vivre. Laisse les loups commencer leur festin ; écoute ! ils hurlent d'impatience et attendent ton départ pour dévorer la chair du chef. Ne leur dérobe pas leur proie ; le vaincu leur appartient. »
« mon fils ! dit le borde , la mort atteint le vaillant; le plus puissant succombe. Celui qui a ouvert ton flanc gît peut-être en ce moment sur la terre, et son vainqueur triomphe. • « Barde, tu envenimes ma douleur; celui qui a pu renverser Swarait est le plus fort des mortel»; Odin lui-même reculerait devant lui. Soulève cette pierre, ôte la mousse qui la couvre, écrase ma tête r et tu diras à tes enihns étonnés : * J'ai tué le poissant Swaran. »
« Je ne tremperai pas ma main dans le 'sang du « brave, mais je soutiendrai son front appesanti par • ht douleur; je fermerai ses plaies et je'ltii rendrai « la vie , car le Dieu que je sers-dit : « Secours celui « qui souffre. *
« Ton Dieu -n'est pas cruel, 6 barde! mais sa pi- « tié offense Swaran ; il en rougit de honte comme « la jeune AHe surprise par son amant ; mais'toi que
SWAKàN. 991
« j'ai chasse de ma présence , pourquoi ne te réjouis- « tu pas de ma mort? »
« O fils île Starno ! la nuit s'éloigne , les ténèbres « se dissipent, tes yeux s'ouvrent à la lumière ! Swa- « ran n'est pfais ce guerrier farouche qui ne respirait « que le carnage. 11 sait combattre et aimer le vaincu .
• O noble Swaran ! tu régneras sur les hommes, car « tu as su dompter ton cœur. Les en&ns des siècles
• à venir diront : « Il fat un chef qui se nomma Swa- « ran ; il fat humain et généreux , il protégea le fai- « ble ; gloire au héros du tems passé! »
« Barde , tes paroles sont «oimne le rayon qui « rend la force à la tige courbée par l'orage. Mon « ame est pleine d'espérance; Swaran vaincu ne « veut plus mourir. »
« O mon fils, lève-toi, et marche!» dit l'étranger* « Je* suis lié à la terre par la douleur, barde; com-
• ment puia-je t' obéir? •
« Dieu est miséricordieux ! » reprit l'inconnu. A ees mots, le sang du héros cessa de couler, et ses plaies se fermèrent. lise leva.
Le borde descendit 1a colline, Swaran le suivit. Ils arrivèrent à la cabane : le chef s'assit près du foyer, il s'endormit. Pendant Son sommeil, il crut
J92 SYVAKAN.
eutendre des accens plus doux que le murmure du ruisseau de Lubar. Le son des harpes n'était auprès qu'un bruit rauque ; enivré , il écoutait. Odin lui apparut ; il était irrité. En vain pour étouffer ces accords mélodieux, il frappait son bouclier de sa lance; ce bruit épouvantable faisait mugir les antres des montagnes et tressaillir les flots ; cependant la voix du songe dominait encore. Par momens tout se taisait pour l'entendre; Odin lui-même s'arrêtait comme enchanté, semblable au berger qui a aperçu l'ombre d'une vierge.
Le puissant Swaran se réveille. Déjà le chant du coq avait chassé les fantômes; le renard d'un pas agile regagnait le creux du rocher ; l'oiseau sortait la tête de dessous son aile, et le soleil, comme une montagne rouge , s'élevait de la mer.
« Que j'entende tes paroles, ô barde! s'écria Swa- « ran, mon cœur en est altéré. Tu serais un dieu « toi-même , que j'aurais moins de plaisir à t'écouter . » L'étranger, saisissant sa harpe, fit entendre des sons qui n'avaient rien d'humain; mais ma faible voix n'ose les redire ; il s'était tu, et le guerrier immobile écoutait encore.
Déjà le jour fuyait, la flamme du brasier ne jetait
' plus qu'une clarté mourante et incertaine, Swaran
gardait le silence ; enfin il se leva : * chantre di-
■ vin! s'écria-t-il, le coeur de Swaran s'est agrandi,
• ses yeui se sont ouverts, il a conçu les grandes
• choses; oui, je reconnais ton Dieu, il est le Dieu ^ de Swaran. •
Swaran crut, et Dieu l'aima. Il sut vaincre et pardonner, et ses ennemis mêmes dirent : • Honneur au > puissant Swaran ! son bras est fort et son cœur est - généreux. »
3 rama.
l&AttA
« Le torrent de Lumor a cessé de mugir. Celui qui aime a paru sur ses bords.
« Ah ! qu'il est heureux, le guerrier que chérit uue amante! ses jours sont calmes, ses nuits enchantées. C'est pour lui qu'au printems la fleur embaume l'air; c'est pour Jui que le ruisseau murmure, c'est pour lui que les oiseaux célèbrent l'amour. Pour qui ces arbrisseaux ont-ils abaissé leurs branches et forment-ils ces berceaux mystérieux? c'est pour lui.
« Heureux le guerrier que chérit une amante ! Que ma harpe retentisse 1 que ses sons montent vers la colline !
« Au jour du combat, quand les cygnes d'Odin, altérés de sang, font entendre leurs cris impatiens, quand l'air est sillonné par le glaive, quand tout
fuit , quelle est cette femme qui paraît dans la vallée du carnage? c'est celle qui aime. Oh! comme sou œil est inquiet ! avec quelle anxiété' elle cherche le guerrier ! Tu le reconnaîtras , fille de Carul ; tu le reconnaîtras aux coups terribles qu'il porte. Celui qui a ton amour doit être le vaillant. Regarde, quelle armure peut résister à son bras? La voix de l'avenir répétera ses exploits.
« Oh! qu'il est heureux, celui que chérit une amante !
« La nuit a ralenti la fureur des hommes ; la hache indécise n'ose plus frapper. Odin lui-même , haletant, couvert de sueur, désire le repos. Le combat cesse. Pour qui sont ces apprêts dans la cabane? pour qui pétille le brasier? pour qui cette couche parfumée est-elle préparée? Est-ce pour toi, étranger farouche, à l'aspect de qui la vierge effrayée détourne ses regards ?
« Heureux le guerrier que chérit une amante ! Que ma harpe retentisse ! que ses sons montent vers la colline !
« Lorsque, bravant la tempête, mon bras soulève la nacelle et rend impuissant le courroux des vagues mugissantes, qui soutient ma force? c'est toi, c'est