HYMNE AU FROMENT
Rien n'est beau sur la terre en spectacles féconde Gomme le déploiement d'une campagne blonde , D'une plaine sans fin toute jaune d'épis Que les feux du soleil ont longuement mûris.
Des grands arbres , des monts ou des nuages sombres Les vents capricieux y promènent les ombres , Et font , comme les eaux d'un océan mouvant, Onduler à longs plis sous leur souffle vivant La chevelure d'or de notre mère antique.
Quelque chose de saint , de grand , de magnifique , Comme un suave encens s'élève des guérets.
La noire profondeur des immenses forêts, La hauteur des sapins , la majesté des chênes , Peuvent au cœur de l'homme en ses courses lointaines Porter rémotion d'un pieux sentiment :
Mais nuï arbre pompeux clans son aecroissemmt
Ne saurait l'émouvoir d'une façon plus belle Que l'aspect ondoyant d'un£ gerbe nouvejje
AU FROMENT. Nfr
Que l'épi mtir inclina et courbe par son poids. C'est que les empereurs, les monarques dés bois, Sont les fruits spontanés de la seule nature , Tandis que la moisson, plus frêle créature, Est l'oeuvre de la terre et du labeur humain ; Et Dieu sait quel labeur l Ah ! pour avoir le pain Dieu sait combien à l'homme il a fallu de peines ! Combien l'humble habitant des vallons et des plaines A pâti sur la dure , et dans chaque saison D'abondantes sueurs inondé le sillon !
Combien de fois courbé sur sa lourde charrue , L'aiguillon à la main et la jatiibe tendue, Dans le champ des aïeux ouvert en mille sens, Il a suivi le pas de ses bœufs mugissants !
Combien il a cherché de sublimes ordures Pour refermer du sol les larges déchirures, Et, lorsque de ses mains, dans le flanc maternel, La terre eut recueilli le semen immortel , Combien son âme encore éprouva de souffrance , Combien d'inquiétude et combien d'espérance!
Hélas! plus d'une fois, le soir en se couchant, Il a prié le ciel dans un penser touchant D'épargner à la plante à peine hors de terre Des matins rigoureux l'haleine délétère , Et de lui mesurer , en des termes égaux , La pluie et le soleil à flots calmes et chauds. Plus d'une fois , le jour , en voyant les nuages Dans leurs flancs violets balancer les orages,
AU FROMENT. t<)9
Son front tout orgueilleux de l'enfant du sillon Est devenu soudain plus noir que l'horizon ; Et, ployant les genoux sur la terre brûlante, Il a prié les vents à l'haleine puissante '
D'emporter au-delà de ses champs menacés La trombe meurtrière et les gréions glacés.
Enfin , plus il a vu la moisson sainte et pure Grandir et se dorer aux mains de là nature , • Plus il a prié Dieu qu'il-eût la liberté De couper le blé mûr dans toute sa beauté :
Et son cœur palpitant et son sein en haleine N'ont retrouvé de calme et d'allure sereine Que le jour où le grain est allé sans malheur
Royalement s'étendre au grenier protecteur.
1*0 HtMNE
Le blé , le par froment , c'est là moelle de l'homme , C'est l'aliment qui fait tout son pouvoir : en somme , Ce n'est rien qu'on brin d'herbe , un flexible toyati Que le moindre zéphir et que le moindre oiseau Dans leur fol passager peuvent courber à terre : Mais ce fragile épi plus frêle que le verre Est le pilier sublime et plein.de fermeté Sur qui repose , hélas ! toute l'humanité.
Ah ! que semblable au vol dû vautour des montagnes
Qui descend à grands bruits sur les vertes campagnes, L'orage au flanc lugubre, aux deux ailes en feux , S'abatte tout d'un coup sur les blés somptueux ;
AU FftOUBNT. m
Qu'un vent âpre et crual tombé d'un ciel avare # Fende la terre sèche et', rendant Tonde rare , Épuise dans son sein les glands sucs nourriciers Et fasse dépérir les javelle* sur pieds ; Ou que l'affreuse guerre, indomptable cavale, Échappée aux horreurs de la nuit infernale, Sans brides et sans mors , sous ses sabots d'airain Broyé à coups redoublés le froment souverain ; Et l'on verra bientôt d'une façon hautaine Le noir désordre entrer dans la famille humaine, La barbarie antique, ainsi qu'aux jours mauvais, Ramener le tableau des atroces forfaits ; La terreur apparaître et traîner après elle Des lâches passions la koitteuse séquelle ,
Les excès de la force et le mépris des lois , Le pillage aux cent bras et l'émeute aux cent voix. Puis la pâle famine aux dents longues et minces, Hurlante , parcourra l'état et ses provinces ,
Et la mort attachée à ses pas désastreux , La grande travailleuse aux yeux vides et creux, Sous son immense faux fera tomber les hommes Plus vite qu'on ne voit, dans les champs où nous sommes , Sous le fer recourbé des braves moissonneurs, Tomber la gerbe mûre et les timides fleurs.
O Dieu conservateur , ô Dieu de la nature!
Toi qui sais tout le mal que déjà l'homme endure ,