‹ Chants civils et religieuxChapitre 13 sur 25 · AU FROMENT · texte numérisé non relu

AU FROMENT

Aussi bien que l'oiseau que tu nourris dans l'air Et le poisson muet aux gouffres de la mer, Aussi bien que le tigre et les biches peureuses Au sein des grands déserts et des forêts ombreuses : Car tous sont les rameaux pleins de vitalité De l'arbre verdoyant qu'on nomme humanité.

Et cet arbre est, grand Dieu, la plus belle semence Qui soit tombée un jour de ton giron immense.

Châtres , Août 1839.

Tout s'engendre ici-bas par un ordre fatal

De l'élément le plus contraire :

La vie est de la mort la fille nécessaire , Et le bien sort vivant des entrailles du mal.

Les cadavres humains enfouis dans la terre

Font germer l'herbe de son sein ; Le retentissement du sauvage tonnerre Rend le fond de l'azur plus pur et plus serein ; L'extrême peur souvent est mère du courage ; Du despotisme naît la jeune liberté , Et des désirs impurs de la brutalité , T^a sainteté du mariage.

Ainsi , lorsque du sol les premiers habitants ,

Géants à poitrines velues , Virent d'un œil surpris passer les femmes nues Sous les chênes épais dont ils mangeaient les glands,

Il se fit dans leur être un mouvement étrange ,

Un grand frisson s'empara d'eux , Leur cœur battit plus fort, et , sur leur lit de fange , Ils poussèrent au ciel des cris tumultueux.

Puis les reins échauffés de flammes inconnues , Et quittant leur repas sous les arbres profonds , Ils se ruèrent tous, comme de forts lions , Après les femmes éperdues.

Mais bientôt leur ardeur amena les débats

Et la dispute meurtrière ,

Vingt pour une étaient trop : soudain vole la pierre,

Et des bâtons noueux résonne le fracas.

tn HYMNE

Le sang humain jaillit , la terre , la broussailte

Rougissent sous ses flots épais; Enfin le faible cède , et fuyant la bataille , Il va cacher sa honte au plus noir des forêts ; Tandis que le vainqueur bondissant de luxure, Ivre , et sa belle proie entre ses bras poudreux , Fuit et court avec elle au fond d'un antre creux Apaiser l'ardente nature.

Alors , commence alors l'oeuvre de pureté*

Gomme une onde fraîche et limpide, Goutte à goutte tombant sur la pierre stupide , Finit par triompher de sa rigidité ;

Comme le chaud baiser d'une légère flamme

Fond et résout les durs métaux , De même la douceur des regards de la femmç Dompte les nerfs de l'homme et ses esprits brutaux Devant son front charmant il s'incline , il se trame, La force s'humilie aux pieds de la beauté :

Et le lien puissant de la paternité

Auprès d'elle à jamais l'enchaîne.

Hyménée! hyménée ! union des humains ,

O première amitié du monde !

Que de biens ici-bas ta volupté féconde A versés sans mesure et comme à pleines mains !

t^ HYMNE

Par toi l'homme sorti du vil troupeau des bétes

A reconquis son noble rang ; Par toi la barbarie a fui de ses retraites Emportant avec soi l'infâme amour du sang ; Par toi les nations ont pris place sur terre , Et sous le doigt de Dieu la sainte humanité, Comme un fleuve paisible et plein de majesté , A recouvert toute la sphère.

Et maintenant tu fais le charme des états

Et leur appui le plus solide :

Partout où ton feu brille et ta grâce réside Le labeur est facile aux graves magistrats.

L'ordre règne partout : sous les toits domestiques ,

Comme une belle trame d'or , D'âge en âge , à travers les familles antiques , Des sublimes vertus circule le trésor.

Du ravissant amour tu prolonges la flamme , Et tes chastes transports savent seuls enfanter Tout le bonheur que l'homme ici-bas peut goûter ,

Sans encourir reproche et blâme.

Heureux qui , sur le seuil de la virilité ,

Aux plus beaux jours de sa nature ,

Dans les fleurs de la ville a choisi la plus pure

Afin d'en respirer la grâce et la beauté !

lt.

t»6 HYMNE

Hetuotse aussi la vierge et en eorp* e* de l'âme

Qui porte à son prooier amww Un cœur ^ui n'a brûlé que d'uae seule flamme > Des yeux qui n'ont eneor réfléchi que le jour ! L'un et l'autre Us verront sur leur belle existence Descendre les faveurs et les grâces du ciel , Et la sérénité de sa coupe de miel

Verser siw eux toute l'essence !

Ils ne seront jamais, obligés de s'aimer

Dans la solitude et dans l'ombre , Et comme le coupable, avec un voile sombre, De recouvrir la flamme âpre à les consumer.

AU KÀRUGË. 1*7

Ils n'auront point recours à des ruses honteuses

Afin de se voir un moment , Et ne compteront pas leurs caresses peureuses Comme celui que l'or visite rarement.

Et quand la volupté dans son ivresse sainte A tous deux leur mettra le cœur contre le ecçur , Ils ne mangeront pas les fruits d'or du bonheur

Avec la cendre de la crainte.

Non , non , ils s'aimeront à la face des cieax

Et pourront partout se le dire ; Et les hommes témoins de leur chaste délire Applaudiront partout à leurs transports pieux

Car ils seront pareils à deux flûtes aimables ,

Deux flûtes au son pur et clair , Et qui , pleines du vent de deux bouches semblables , Toujours divinement redisent le même air :

Et qui les entendra sera rempli d'ivresse, Et les tristes vieillards qui les rencontreront Oublîront leurs vieux ans et se verront au front

Reluire les jours de jeunesse.

favoris du ciel , ô jeunes gens heureux !

De bonne heure aimez l'hyménée ; Ne jetez point la fleur de votre matinée Aux vents de la débauche et des plaisiis honteux.

De bonne heure allumez le pur flambeau des noces ,

De bonne heure allez à l'autel , Non poussés par Fauteur des actions féroces , L'argent , le vil argent et son appât mortel , Mais guidés par l'amour et la céleste envie De ne point fouler seul les pierres du chemin , D'avoir une compagne et de donner enfin

De beaux enfants à la patrie.

Allez , car de la vie il est doux , il est beau

De faire en s'aimant le voyage , Et dans ce dur trajet , ce long pèlerinage , De porter à deux mains le pénible fardeau.

ttt HYMLNI AU MARIAGE.

Il est doux y il est beau de monter la CQlUae

Ensemble et le bras sur le b*as ; Il est doux y il est beau , lorsque le joui? décline v De la descendre ensemble et de dormir au bas» Comme ces yieux époux, aux tranqume& figuies , Que Fou voit cote à côte et se donnant la main», Dormir d'un si bon eœui> et d'un front si serein Sur les antiques sépultures.

Quand tous les saints autels qu'on encense sur terre Tour à tour s'en iraient jusqu'à la moindre pierre Joncher le vaste sol de leurs débris fumants , Il en est un pourtant dont la base imppsante

Résistera toujours à Faction constante

Des passions de l'homme et des siècles changeants.

C'est toi, sublime table , autel de la famille, Où la loi primitive éternellement brille D'un radieux éclat , d'un splendide rayon ; Toi que Dieu construisit avec magnificence Le jour , le jour fameux où sa toute-puissance De l'homme et de la femme eut conçu l'union !

Hélas ! depuis l'instant où la terre féconde A tracé par les airs sa courbe vagabonde ,

Et roulé son grand corps dans les plaines du temps, Ta face a vu passer bien dès sombres orages , Et bien des coups de foudre émanés des nuages De leurs jaunes éclairs ont sillonné tes flancs.

Souvent le vil torrent des passions obscures Est venu de ses flots couvrir les flammes pures Qu'allumaient sur ton front de paisibles humains ; Souvent les fruits dorés de Foffrande céleste Ont été renversés de ton sommet agreste , Par l'envie implacable et ses sanglantes mains.

Souvent l'atroce guerre, en ses courses brutales,

A frappé ton pavé de ses dures sandales,

Et, prenant aux cheveux un vieillard gémissant,

Elle a courbé ses reins sur l'angle de ta pierre,

Et, sous le fer aigu, la lance meurtrière,

Comme le sang d'un bœuf fait couler son vieux sang.

Puis mille fois la peste et sa sœur la famine , Ont tout autour de toi promené la ruine , Entassé les douleurs et les corps en monceaux ; Et mille fois, hélas! les pâles multitudes Ont livré tes flancs nus , au sein des solitudes , Aux outrages impurs des immondes pourceaux.

Enfin du globe entier la ténébreuse masse A changé mille fois de posture et de face ; La terre a chancelé comme un homme insensé ; L'océan jusqu'au ciel a jeté ses tempêtes; Les nations se sont défaites et refaites ; Les races ont péri , les dieux même ont passé ;

Mais toi seul es resté , debout , inébranlable ,

Plus ferme qu'au milieu de leurs plaines de sable

Les éternels tombeaux des puissants Pharaons ,

Plus ferme que les rocs du superbe Caucase ,

Et plus solide enfin que ne l'est sur sa base Le grand Himalaya dominateur des monts.

Ah ! certes, ta structure est une œuvre divine. Certainement c'est Dieu qui planta ta racine Si fort avant sons terre, et c'est sa large naaim Qui tailla dans le vif tes pierre* immortelles, Les mit Tune sur l'autre , et les unit entre elles Par un ciment plus fort que le ciment romain.

Frères, rassurez- vous, frères, prenez courage; Non , tout n'est pas perdu , non , par le grand orage

A LA FAMILLE. tfft

Qui menace aujotucd'hiu la planète de port, Tout n'est pas emporté par la barque en dérive; Et dans l'omhre et les vents une lumière vive Comme un phare sauveur peut vous montrer le port.

Rassurez- vous , il est dans la chaleur ardente Qui brûle de nos jours la terre palpitante, Un pilier à l'abri duquel on peut s'asseoir , Un sanctuaire ombreux , un refuge tranquille Où le calme de l'âme et le bonheur facile Peuvent vous rafraîchir comme les vents du soir.

En vain l'œil rutilant, et la face rougie, Les nymphes du plaisir et les dieux de l'orgie , Hurleront , bondiront autour du saint autel : Avant que son sommet ne s'écroule et ne tombe , Les pieds froids des danseurs descendront dans la tombe, Et leurs cris monstrueux se perdront sous le ciel.

En vain les charlatans de l'auguste pensée , Sophistes et rhéteurs , de leur langue insensée Viendront contre sa base appliquer le marteau : La pierre inaltérable et plus forte et plus dure Ebrèchera leur langue , et de leur langue impure Mettra comme un haillon le sophisme en lambeau

Rapprochons-nous donc tous du monument sublime: D'un élan mutuel, d'un concert unanime, Alimentons sur lui le foyer de l'amour :

Le feù qui tant de fois sembla près de s'éteindre , Doit renaître plus vif et peut-être se teindre D'aussi pures couleurs que les rayons du jour.

Jadis, au temps jadis, l'inexorable père Du sang de ses enfants pouvait rougir la terre : Aujourd'hui l'amitié remplace le bourreau. Le père également partage sa fortune,

Ml EYHNB

Et la mère, sans choix et d'une amour commune, Allaite également ses enfants au berceau.

Que la blanche concorde et la pure innocence, La vénération , la sainte obéissance , Entourent nuit et jour l'autel chéri dés cieux, Et que,, sous le giron de ces vierges charmantes, Les peuples réunis en phalanges aimantes , Des fruits d'or de la paix couvrent son front pieux.

Et la flamme luira splendtàe, et la fumée, Qui tourbillonnera vers la voûte embaumée,

Sera, comme l'encens au flocon argenté, Le parfum le plus doux que , dans sa paix profonde, Le Dieu conservateur de la masse du monde Reçoive de la terre et de l'humanité.

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