A UNE LOCOMOTIVE
Dans la brume, dans la fumée, parmi les étoiles de sang, les étoiles d'or, les lunes de neige bleue, c'est donc toi qui hennis et rugis et craches la flamme. Monstre de l'Infini !
Il y a dans les palais de fer où tout est ombre, où tout est chose, il y a des adieux de mouchoirs et de petites paroles mêlées à d'autres petites paroles, puis tu t'en vas, léger du fardeau de ces frêles existences, prolongeant sur les plaines sans voix ton grand cri vainqueur.
O homme ! tu as créé un Dieu pour te supplicier et t'écraser. Combien de pauvres êtres jetés aux torrents, brisés dans la nuit des cavernes, traités comme des martyrs et dont le cadavre même a disparu !
Qu'importe ! Il fallait cette sublime création pour proclamer encore une fois le néant de ton être et la divinité de ta pensée. Il fallait ce monstre pour que le génie de chaque peuple et la richesse de toute la terre se révélât.
Comme encore l'inépuisable génie humain se prépare à créer ! Rêves qui reposent et caressent notre esprit, dragons aux courses vertigineuses pour emporter notre activité.
O locomotive ! tu figures bien l'âme humaine de ce siècle que je vois bondir et se précipiter vers l'Inconnu.
O locomotive ! ton cri m'appelle au savoir, à l'amour.
Va! emporte-moi au bout du monde; tu sais, je ne suis pas un dégoûté et mon désir n'a point de bornes.
Je veux voir les villes de soleil où tout visage a un sourire, où les yeux de toutes les femmes vous convient à l'étreinte charmante.
Les villes sombres, les villes du Nord où l'existence est une bataille sans merci, où chacun a pour ennemi son désir.
Je veux voir les monts bleus et les pics que le soir teint de rose ;
La mer avec ses bercements, ses colères, son chant ivre du soir, quand toutes ses vagues ne sont plus qu'un grand hymne de gloire ou quand elles sont une furie d'écume contre les rocs ;
L'intimité des prés d'or et de glauque pâle où le thym se mêle aux reines-marguerites ;
Les petits dômes de laine des moutons serrés les uns contre 1er, autres, si fraternels, si peureux d'immensité ;
Les taureaux farouches épars dans la plaine ;
Et le frais mystère de la forêt;
Et toutes les choses et tous les êtres.
Va donc ! traverse les bois endormis, les cités tumultueuses, enfonce-toi dans ces cavernes que tu as fait creuser, passe les fîeuves, les rivières, les torrents !
Va, divine! Qu'une beauté de plus nous soit dévoilée, qu'une pensée nouvelle vienne nous enrichir !