LE NOBLE PAUVRE
Le noble pauvre se dresse dans le ciel de flammes ; il a attendu pour se montrer la lumière du soir afin que les choses fussent en harmonie avec la fière ruine de son corps.
C'est un ancien soldat de l'armée d'Afrique ; et ses mains se sont rougies cent fois du sang des barbares. Il a haleté et rugi dans la bataille; il a aimé la guerre comme une maîtresse sous le soleil brûlant et dans l'infinie tristesse des nuits tropicales.
Et maintenant, ombre d'un être dont le passé, encore qu'inconnu, fut glorieux, il s'en va le long des routes, traînant sa jambe de bois et ses haillons, mais sans déchoir, dédaigneux d'inspirer aux passants une pitié ridicule.
Pourquoi s'attacherait-il encore à la vie, quand il n'en a plus l'activité ? Machine à demi brisée, qu'on le détruise complètement : il ne poussera pas une plainte.
Mais il ne veut pas souiller le triomphal combattant qu'il se rappelle avoir été, et ce visage qui fut à tant de victoires, il ne lui donnera point un air humilié et vaincu.
Aussi, quand je passai près de lui et vis cette belle tête où les ardeurs anciennes brillaient encore, où toute une vie tumultueuse s'agitait :
— Prends donc, dis-je, prends, mon brave, cette bourse d'or, que tu ne sollicites point, mais que tu exiges. Surtout,
n'aie pour moi aucune reconnaissance, car apercevant ton regard si magnifique d'orgueil, ton regard que n'a pu abaisser la mauvaise fortune, je devais oublier ma personnalité devant la tienne et proclamer ta grandeur.
O pauvre dont la main ne s'est point tendue, ce n'est pas à ta misère que je compatis. La misère me dégoûte et si je t'y voyais soumis, je détournerais de toi les yeux. Mais je veux glorifier ta beauté supeibe et te remercier d'avoir fait luire devant moi un fantôme si splendide!
Le soldat accepta mon offrande, comme il avait accepté la médaille attachée à sa défroque, sans étonnement et sans bassesse, et il se dirigea vers le village, dominant de sa haute stature les groupes épars qui se formaient sur son passage, tandis que des chuchotements surpris, mais respectueux, célébraient le sacre du tranquille héros.
Je demande des hommes, je cherche des hommes.
Je vois des clowns bariolés, je vois les pesantes masses de chair des athlètes ; ici des membres souples, là des membres forts; je ne vois pas d'âme virile.
Je demande des hommes, je cherche des hommes : de ceux qui ne trafiquent pas dans les marchés"; de ceux qui ont l'enthousiasme et l'ardeur.
Je veux des croyants et des violents; je veux des êtres dont les yeux ne pleurent pas comme des priapes malades; je veux des êtres qui sachent rire et combattre.
J'appelle avec moi ceux qui ont désappris les larmes, qui n'ont pas peur de répandre le sang, qui ne craignent pas de dominer.
Ils ont souri à ces mots : Enrégimentons les êtres ! — mais leur éclat de rire a été formidable, "quand quelques uns se sont écriés : N'enrégimentons personne, la liberté pour tous !
Et voici qu'ils ont enfourché les chevaux aux sabots barbares, les chevaux qui piaffent et hennissent d'impatience d'écraser et de briser, et voici qu'ils se sont élancés, les glorieux cavaliers, à la conquête de leur royaume.
Les foules avaient dit : Le guerrier a été roi; puis le marchand ; c'est maintenant notre tour.
Ils ont répondu : Vous êtes des indignes. C'est à ceux
qui portent l'Idée qu'il appartient de régner. Il y a des siècles qu'ils attendent.
Dans un galop effrayant les cavaliers ont renversé les bandes de misérables, ils ont fauché cette armée tremblante et jonché le sol de cadavres. A présent c'est à peine, au milieu des sonneries de la victoire et parmi les étendards déchirés, s'ils font attention au fleuve de sang qui baigne les pieds de leurs chevaux.
— Il faut désormais, disent-ils, que ces races sans courage nous soient soumises, car nous inaugurons un nouvel âge. Que nos embrassements soient féconds pour que toute une génération de dominateurs apprenne leurs devoirs aux multitudes. Nous chasserons les malades aux âmes de femme qui ne savent que pleurer, gémir et se désespérer; nous chasserons ceux qui ont peur de la mort et ne veulent pas vivre ; tout cela nous le ferons, non pour nous : nous sommes désintéressés de nous-mêmes comme des autres individus, mais pour l'âme du Monde que nous devons défendre et agrandir.
Prostituons-nous !
A tous les Dieux d'abord, aux graves et aux légers, aux souriants et aux tristes, aux obscurs et aux lumineux.
Prostituons-nous à tous les hommes, car chacun peut avoir une pensée, un rêve, un sentiment, et je veux respirer tous les parfums ; il n'est pas de violette si modeste qui ne m'attire.
La monogamie est impie ! Prostituons-nous à toutes les femmes. J'aime les fins cheveux de celle-ci, j'aime la langueur de ce regard, j'aime ces formes harmonieuses ; l'une me dit le charme du sourire, l'autre me révèle la force, une autre m'enseigne la grâce.
Prostituons-nous aux animaux, aux plantes, aux fleurs ; aux déserts immenses où dans toute sa splendeur se révèle le ciel ; aux marais mornes, oîi nous songeons parmi les oseraies, au mystère du monde ; aux champs où le vent dans les feuilles chante une complainte de vie tranquille ; à la montagne qui écrase notre personnalité, à la mer qui l'exalte.
Prostituons-nous aux choses, aux êtres; il y a une pensée dans un brin d'herbe, dans un cheveu, dans un caillou, et je veux qu'elle brille, qu'elle s'exhale, qu'elle chante en moi. Oui, je me prostituerai à toute la nature afin que tout mon être se réjouisse et dise l'hymne divin.
Comme nous revenions de Pompeï où Vénus a forcé la Mort à lui chanter un hymne si triomphal, mon amie d'une grande tristesse se sentit atteinte et s'approchant de moi, comme pour me demander protection : « Ah ! me dit-elle, quand nous serons de pauvres morts, de pauvres cadavres ! »
Alors, doucement, d'un baiser je lui fermai la bouche, puis je la blâmais ainsi : ^< Petite blasphématrice, n'as-tu point encore appris ton immortalité ?
« Sache que la tombe et le squelette sont de vaines apparences. Ne crois qu'à ton sourire, à ta chair fleurie, à la grâce de ta jeunesse. La Nature est vivante et belle éternellement.
« Vas-tu t'occuper de toute cette matière dont elle se sert pour ses sublimes créations ? La forme qu'elle donne aux choses, l'esprit dont elle les anime, seuls nous doivent occuper.
« Flamme divine que je vois luire dans les yeux de mon amie, peut-être illuminais-tu le regard de la charmante Cynthia et celui de cette Cytheris que pleura Gallus. Combien d'âmes autrefois as-tu fait briller? Combien encore t'attendent dans l'ombre ? et tu pourrais t'éteindre, ô flamme de l'amour ! »
Nous avons erré dans les fougères de Pestum, devant les monts et la mer lumineuse et des ombres sont venues vers notre piété, les canéphores aux longues robes flottantes portant leurs corbeilles pleines de fruits, puis toute une procession de jeunes filles couronnées de violettes.
Et comme autrefois les prêtresses ont paru sur le seuil du temple, et le sang d'un taureau a coulé sur l'autel, signe d'humilité, témoignage de soumission des êtres à rinfini.
Ainsi chaque jour s'accomplissent les mêmes fêtes pour ceux dont l'âme n'a pas été voilée. En vain passèrent jadis les hordes stupides des barbares, conduites par la croix ou l'étendard des Kalifes, Normands ou Arabes poussés par le vent et le flot : leur colère fut impuissante.
O saintes murailles ! Vous avez bravé les âges de grossièreté pour apprendre à notre siècle misérable la Beauté morte dont il n'a même plus gardé le souvenir. Vous donc qui gémissez en songeant aux formes pures de l'Ellade, approchez à cette révélation de l'Esprit devant les calmes merveilles de la nature ; venez voir comme le soleil du matin fait de nobles ombres aux temples antiques et comme les ciels du soir sont beaux entre leurs colonnes.
Vous ne connaissez pas les voies de la Nature.
La Nature détruit pour reconstruire avec des ruines ; mais elle cache son action ; elle ne dit point ce qu'elle détruit, ce qu'elle anime.
Vous ne connaissez pas les voies de la Nature, c'est pourquoi vous jugez éclatant de santé ce qui est déjà mourant et que vous faites les funérailles de celui qui va se lever pour vous mener dans la tombe.
Ce que la foule acclame, ce sont de vieilles statues mutilées et sans art, des tableaux dont la peinture est craquelée, un idéal en enfance. Mais, parce qu'elle trépigne, vous croyez qu'elle s'avance, parce qu'elle pousse des cris, vous croyez qu'elle prononce des oracles, parce qu'elle a des hallucinations et des bonds de fiévreux, vous vous dites : « Voici l'humanité en marche sous la conduite d'un nouveau Dieu ».
Pour moi, je ne crois point au Dieu de la foule, ni à son infaillibilité, ni à sa santé. Le consentement universel, c'est l'acceptation de l'erreur et de la folie, car les choses de l'intelligence ne sont point à l'usage du troupeau ; la Pensée est une fleur rare que chacun ne trouve point sur sa route à piétiner.
Je ne m'occupe donc point de ce qu'on raconte dans les
assemblées, des grosses erreurs fardées de vérité pour mettre le peuple en colère ou lui arracher des larmes, mais je m'occupe de l'enseignement et des traditions des penseurs de tous les siècles.
Je vais où est la science, où est la vérité : je vais trouver l'Homme de génie sur sa montagne.
Il est le médecin qui guérira l'Humanité malade : maintenant elle le méprise, elle dédaigne ses conseils, elle gambade comme une folle avec ce qui lui reste de santé dans les membres.
Mais le jour est proche où elle tombera épuisée; alors il ne sera que temps d'aller chercher le bon docteur.
Car de lîiême que l'enfant a besoin des soins maternels, l'Humanité ne saurait point se sauver sans ses héros.
O poètes, mes frères, je crains pour vous.
Vous ressemblez à des voyageurs qui s'en vont portant des trésors à travers la forêt; ceux-ci contemplent les ciselures du cofïret qu'ils ont à la main, tandis que leurs compagnons regardent les arbres ou le ciel : nul ne songe aux voleurs.
J'en vois bien qui se croient plus éclairés et plus prudents et qui, allant au-devant des bandits, leur ont offert une partie de leurs richesses pour qu'ils les protègent ; mais ceux-là sont encore plus fous que les autres.
O poètes, mes frères, je vous le dis : Vous serez tous égorgés.
Parce que nul ne se défie, parce que nul ne sait prendre un couteau, que nul n'a la force de frapper ceux qui l'attaquent.
Et pourtant cela est beau de défendre son rêve ; vous parliez hier des antinomies de la pensée et de l'action, vous ne saviez pas ce que vous deviez faire : Eh bien, la voilà votre tâche !
Les Barbares sont là, près de vous ; dans leur colère imbécile ils vont renouveler les grands crimes de l'Histoire : ils brûleront les bibliothèques, ils mutileront et briseront les statues.
Ils frappent tous ceux de leurs ennemis qu'ils peuvent faire prisonniers, surtout les nobles, surtout les forts, surtout les beaux.
Pour moi, dès maintenant j'ai mes armes prêtes : je saurai combattre et mourir pour la Beauté.
Cette nuit de révolution et d'incendie où la Pensée subit les derniers outrages, oii les Barbares pour un moment triomphent, je suis allé chercher les Rois.
J'ai trouvé le premier blotti derrière une haie, mourant de peur.
— On vient de mettre le feu à ton palais, lui ai-je dit.
— Bien! m'a-t-il répondu, mais pourvu qu'on ne découvre pas ma cachette.
Je lui ai craché à la face et me suis éloigné.
J'ai aperçu le second roi sur la rivière, conduisant une yole en compagnie de sa petite gourgandine qu'il embrassait de temps à autre.
De sa barque il m'a crié :
— Quel plaisir de se promener sur l'eau par un temps pareil !
A ces paroles, j'ai pris des pierres et les lui ai lancées ; puis j'ai continué ma route .
Bientôt j'ai entendu un grand bruit de foule et des rires et des exclamations, et comme je sortais de la forêt, je me suis trouvé au milieu d'un troupeau de monstres qui avaient sur un corps humain une tête de bête. Ils formaient un cercle autour d'un pître amaigri qui se tenait à genoux, la tête dans la poussière et le derrière haut, maintenant à
deux mains sur son front un diadème d'or. Parfois quelqu'un placé à côté lui lançait un coup de pied, mais le pître loin de se fâcher, ne voyant là sans doute qu'un jeu aimable, exprimait par un sourire sa reconnaissance. Il chantait même une fort joyeuse chanson.
Je suis le roi de la Démocratie,
Le roi soci-, le roi socialiste.
Je me prête au plaisir de mes bons sujets
Poui^la Justi-ice.
Qu'ils m'insultent, me donnent un soufflet, Je sais que c'est la volonté de Dieu, Du Dieu des pauvres, du Dieu des gueux, Insultez -moi donc, chers amis, s'il vous plaît, Pourvu que je garde ma bonne petite couronne.
Alors, l'âme em.plie de dégoût, j'ai marché vers le misérable. Je lui ai a^-raché sa pourpre toute souillée et son diadème, puis le repoussant du pied, j'ai crié ces paroles :
— S'il y a parmi vous, bêtes, un être qui ait la pensée, la face et les bras d'un homme, qu'il vienne prendre le diadème de celui-là qui fut infidèle à sa race et ne sait plus le nom de ses ancêtres. Qu'il vienne, nous avons une couronne à vendre!
Vous tous qui parlez d'amour, vous pourriez aussi bien parler de honte et d'abdication. ,
Quiconque a une pensée à imposer ne sait pas ce que c'est que la pitié et il n'a point peur de marcher sur des cadavres.
Les multitudes sont pour la pensée comme une meute hurlante, prête à mordre, si vous espérez apaiser ces dogues par des caresses et si vous leur donnez du sucre, ils vous déchireront la main.
L'homme d'action qui ne s'épargne point-lui même ne se préoccupe point des autres.
N'avez-vous pas vu le cheval de labour et les bœufs tirant la charrette par les chemins de fondrières ?
Ah! si le paysan ne fouaillait son cheval, si avec son aiguillon il ne faisait saigner ses bœufs, il n'y aurait pas un sillon de tracé et la charrette resterait dans la vase.
Ainsi les Forts agissent avec la foule : ils ne cherchent point son bonheur, mais son asservissement.
J'ai vu en rêve Gallia pareille à une raccrocheuse de trottoir, à ces filles à matelots avinées et obscènes qui, dans les ruelles sombres des ports, se jettent au cou du premier passant.
Elle avait renvoyé tous ses amants, parce qu'ils étaient nobles et beaux, et rien ne lui plaisait maintenant que l'odeur des ruisseaux bourbeux et les maisons qu'annoncent de tristes lanternes.
Elle ressemblait aux dernières des prostituées et elle se réjouissait de son ignominie.
Tout d'un coup elle a saisi par le bras un homme souillé et infect, l'a embrassé sur les lèvres, puis le repoussant :
— Tu ne pues pas assez, lui a-t-elle dit.
Une femme alors lui a présenté un être qui sortait d'un asile d'insensés ; un rire continuel découvrait ses dents longues et ses yeux paraissaient éblouis.
— Tu as trop d'esprit, s'est-elle écriée en lui tournant le dos.
Quelqu'un ensuite est venu. Le nouvel arrivant avait le corps difforme, la bouche baveuse, les yeux vicieux et criminels, la peau couverte de pustules.
— Tu as encore quelque beauté, va-t-en, lui a-t-elle crié.
Enfin est apparu un monstre dont le langage n'était qu'une suite de cris plaintifs ou féroces, un monstre à la tête et au corps velus, répandant une odeur de fumier.
Alors elle a couru au-devant de lui, l'a pressé contre son sein et elle le baisait, lui faisait mille caresses en répétant : — Puisque tu t'appelles Bassesse et que tu n'es que vice et laideur et sottise, je t'aime, mon chéri, et je veux rester avec toi. Viens, tu verras quelle union sera la nôtre : tu es Bassesse, je suis Démocratie ; comment ne pas s'entendre ?
En ces temps de honte où penser est regardé comme un outrage à l'humanité, le premier devoir du sage est de ne point jeter les yeux sur ce qui l'entoure, de voiler sa vie et de garder sa solitude.
Que le mépris soit sur ton visage ;
Rassemble ta colère ;
Tiens ta plume toujours prête ;
Et puis habitue-toi à voir le sang couler, car l'heure est proche où il te faudra combattre.
J'attends le Tyran, le Tyran beau et fort qui va venir. Pour lui je prépare l'encens et les couronnes, et je rythme des chants de héros.
C'est en vérité l'Homme suprême, l'Homme qui s'élèvera fct élèvera les forts comme lui.
Il saura être roi.
Il saura dominer de sa verge de fer les multitudes et les courber sous son joug de beauté et de gloire.
Il saura contraindre les peuples à se guérir du médiocre et du laid.
Au nom de l'Idée dont il est le représentant magnifique, il arrachera les préjugés, il proscrira les principes infâmes.
Je le vois déchirer les bannières de la fausse révolution ; je le vois effacer les mots grotesques : liberté, égalité, fraternité.
Il n'entrave en rien la marche du monde, mais il canalise la rivière; il dessèche les marais, il défriche les landes.
Un esprit triomphant le conduit et l'anime.
Il ne se soucie des humbles ni de la pitié, il se moque de l'individu comme de lui-même.
Il n'a foi que dans l'âme universelle, dans l'âme divine dont il est la plus superbe floraison.
Au besoin il deviendra cruel, au besoin il se fera le fléau des misérables.
Car il faut que l'Homme suprême soit glorifié, en lui et en ceux qu'il élèvera.
Je ne veux pas d'un loisir sans lendemain, et c'est pourquoi, ô poètes, je délaisse les calmes chants de crépuscule pour les clairons d'appel et de colère : il faut bien maintenant nous occuper de ceux qui menacent la Pensée.
Mais peut-être un jour pourrons-nous partir en paix pour les pays de citronniers et d'orangers et dire devant la mer d'azur les vers de Virgile.
Alors nous nous en irons dans les jardins où l'ombre verte s'égaie d'une blanche statue de dieu.
Couchés sur l'herbe parmi les aloès et les clairs oliviers, nous regarderons au loin sous le soleil briller les mille yeux de la mer.
Et nous écouterons près de nous la voix fraîche des fontaines.
Trois jeunes femmes se tenant par la main se sont avancées sur le rivage : l'une au front vaste et au regard sévère ; la seconde, belle de la tendresse de ses yeux et de son sourire ; la dernière ardente avec des gestes passionnés.
Tout en marchant elles ont les yeux fixés vers les roses charmants du ciel, et elles chantent dans le soir un chant plein de douceur.
A leur venue les feuillages des terrasses au loin s'inclinent pour les saluer ; le flot se fait caressant sur le sable ; tous les êtres s'arrêtent et s'émerveillent de leur passage.
Et il me semble que c'est ainsi que s'en va dans la vie une belle âme : la pensée, l'amour, l'instinct mêlent chez elle leur hymne glorieux : toute la nature l'acclame et elle acclame elle-même toute la Nature.
Une pauvre prostituée dans la tempête ;
Une pauvre prostituée vagabonde sur le trottoir que l'averse change en rivière;
A la lumière vacillante du gaz passe sa grande ombre douloureuse :
Je m'approche ;
Je ne vois pas la pluie,
Je ne vois plus la défroque dont elle se pare,
Mais ce corps aux belles épaules, aux nobles hanches, aux mains délicates,
Mais ce visage souriant éclairé de grands yeux doux,
Cette nuque où rayonnent de fines boucles blondes.
Il y a un crime sur la Terre.
C'est que celle-ci qui devrait être reine. Acclamée par les clairons de triomphe, l'encens et les étendards,
Un pourceau peut l'insulter ; Une police infâme lui inflige mille supplices : L'âme des hommes s'est-elle donc envolée? Leur vue s'est-elle obscurcie ?
Je veux aller chercher les catins et les reines et les nonnes.
Et parmi je prendrai celles qui sont belles ;
Je les ferai monter sur un trône d'or.
Et je m'agenouillerai devant,
Et je saluerai leur divinité ;
Car il n'y a ni catins, ni nonnes, ni reines,
Ni femmes vertueuses, ni femmes vicieuses.
Mais ceci seulement,
Ceci seulement, entendez-le :
La Beauté.
Qu'est-ce qu'une femme savante ?
Qu'est-ce qu'une femme honnête?
Une femme dont les sens n'existent pas ? Une intelligence qui se nourrit de philosophie sentimentale et de romances?
Voilà qui doit nous en imposer !
La femme n'a qu'à suivre sa voix intérieure ; Elle n'a qu'à écouter le chant de l'Instinct; Elle est sainte quand elle s'abandonne, Elle est savante quand elle nous caresse.
Je sais une musique divine :
Celle des soupirs de la jouissance ; Je sais une sensation divine :
— Sentir les dents froides, les mains crispées de la Jouissance ;
Je sais une vision divine :
Des jambes largement ouvertes pour l'oeuvre d'inconscience,
Quand deux êtres renient tout : égoïsme, personnalité, vouloir,
Pour s'absorber dans la grande communion de Nature.
Pour s'unir au rut infini que commandent la Nuit et les Étoiles.
J'ai assez de cet homme, j'ai assez de ce livre, j'ai assez de ce paysage, j'ai assez de cette nourriture : je suis rassasié pour un jour.
Donne-moi tes pensées, donne-moi le dieu qui est en toi, puis va-t-en.
Je suis le voleur qui pénètre dans les maisons fermées et barricadées, qui prend les statues et les objets précieux pour s'en faire un musée, puis, quand il a les yeux malades de les avoir contemplés, il brise tout et s'éloigne.
Ah! combien me faudra-t-il de temps pour butiner mon miel ! que les longues marches durcissent mes pieds! que les embrassements brisent mes reins ! que mon âme soit noire du vol des grandes pensées !
Petite fille qui, là-haut, dans ta solitaire chambrette, ne peux dormir, et, affolée d'une rage de jouissance, frottes ton ventre contre ta couche virginale et lèves en des bonds convulsifs ta croupe aux chairs tendues, petite fille qui ne vois qu'un sexe dans le miroir où passent chaque soir des images trop monotones, dis-moi, ces soupirs que tu pousses, est-ce le plaisir, est-ce la douleur qui te les arrache ?
Petite fille, si les glaces ont réfléchi tes peureuses caresses, ton oreiller humide témoigne .que tu as pleuré, que tu as sangloté bien souvent.
Pauvre enfant dont les parents ou des préjugés séculaires ont gâté la jeunesse, je t'ai entendue te pâmer et te désespérer dans ton lit, et mon âme a volé vers ton âme, douce inconnue dont j'ai tant de nuits attendu l'étreinte : hélas ! c'était peut-être ton baiser qui m'eût rendu heureux.
Petite fille, un jour viendra peut- être où tu te repentiras de n'avoir pas eu plus de courage pour le bonheur et de n'avoir pas jeté avec ta robe cette vieille défroque du faux honneur et de la fausse vertu.
Alors avec colère tu déchireras tes vêtements et, dans une minute de fièvre, tu voudras donner l'orgueilleux mys*
tère de ton sexe au premier venu, mais désespérée, criant ton regret aux passants :
« Ah ! pourquoi n'ai-je pas su jouir des nuits chaudes d'été ; pourquoi n'ai-je pas senti l'odeur des foins et des jacinthes d'avril ?
« Je n'ai pas chanté le cantique du Renouveau, alors que tant d'hommes passaient à côté de moi les dents brillantes pour mordre mes lèvres, les yeux impudiques fouillant la nudité de ma chair.
« Et je n'ai pas vu le rut sacré des animaux et j'ai voulu dissimuler mon tressaillement, lorsque la feuille verdit aux ormes.
« Maintenant la vieillesse arrive, les cheveux blancs, la maladie, et mon corps n'a point reçu la blessure du jeune amour, et quand je regarde en arrière, vers les anciennes années, il n'y a pas pour me charmer, le rire d'adolescent du Souvenir, mais un passé terne et grisâtre de jours de pluie et de brouillard jaune.
« Ah ! si j'avais un enfant! je le verrais jouer, je délecterais mon rêve de ses joies futures, et je ne lui apprendrais point ce que ma mère m'a appris, mais pour ne point lui laisser en héritage la Douleur, je lui dirais chaque matin en guise de catéchisme :
— « Etreins l'heure, laisse s'épanouir les instincts, laisse chanter et folâtrer en toi le plaisir, car il faut que tes éclats de rire compensent toutes les larmes que j'ai versées, »