‹ Chants de la pluie et du soleilChapitre 12 sur 31 · LE MAUVAIS CHRIST · texte numérisé non relu

LE MAUVAIS CHRIST

Je l'ai vu, au détour du chemin pierreux, au-dessus de la haie déchirée, comme essayant de se hausser vers la mer qu'on entend au loin gronder contre les roches, je l'ai vu, le mauvais Christ !

Il se dressait, laid et ridicule dans l'ombre du sentier, entre deux flaques bourbeuses, sur sa croix trop haute ; jamais je n'avais surpris aux autres Christs rustiques si pitoyable, si piteuse mine !

Tous les oiseaux l'évitaient comme un épouvantail ; les amoureux, quand ils passaient près de lui, cessaient de rire et se désenlaçaient.

Il n'avait pour amis que les vieilles aux têtes de châtaigne grillée, les béquillardes tremblotantes qu'il savait faire grimacer, et dont les yeux larmoyants l'amusaient dans sa solitude.

Mais une fois j'ai trouvé agenouillée devant ce corps humilié d'esclave, j'ai trouvé une gracieuse jeune femme en deuil, quelque veuve de marin qui priait tout en larmes. Elle se lamentait, et soudain avec élan : « Seigneur, ayez pitié de moi ! Seigneur, ayez pitié de moi ! Je souffre tant; comment, sans votre grâce, supporter ce malheur ! »

La pauvre femme pria encore; puis, après une longue oraison, s'en alla tranquille, plus courageuse.

Alors je frappai de ma canne l'hypocrite consolateur, ce gibet ignoble que des rustres conservaient tel qu'un talisman.

— Puisses-tu être renversé par la tempête, dis-je, emblème de la lâcheté, toi qui voles aux êtres leur énergie et leur faculté de jouissance, et les laisses ensuite désarmés et misérables. Hélas ! cette malheureuse espère en toi; tu la rassures, tu la berces de vaines promesses, mais quand elle se sera abandonnée à la douceur de pleurer, que ses yeux n'auront plus de larmes, alors elle sentira sa solitude et sa détresse, et ce sera trop tard, car elle ne pourra plu? lutter contre la vie; elle n'aura de force que pour le blasphème. Ah ! trompeur ! ton agonie sur la croix ne fut pas assez longue; as-tu donc expié le péché et la douleur des siècles, tous les supplices ordonnés en ton nom et tant de gémissements que l'Histoire n'a pas entendus ! Tu nous as caché le soleil, tu nous as caché les fleurs odorantes et la chair sexuelle si douce ! et le sourire de la Nature qui nous acclame. Ah! infâme, c'est à cause de toi que notre jeunesse fut triste, que nos yeux malades de pleurs ne peuvent voir la beauté des choses; c'est à cause de toi que notre imagination terrifiée ne connaîtra plus les rêves mâles et héroïques !

Ainsi je m'indignais dans le soir, tandis que, comme pour me narguer, grandissait l'ombre de la croix. Mais cette malédiction ne fut pas vaine : des nuits de bourrasques sont venues, des nuits justicières qui brisèrent le bois grotesque et, un jour, repassant en ce chemin, je

l'aperçus, renversé et souillé de vase, qui barrait ma route.

Et quand, après avoir contemplé cette ruine, je descendis vers les grèves, je vis le ciel resplendissant d'or, où s'avançaient des armées de nuages et de géants de feu, des chœurs légers de nymphes et de nuées d'hyacinthe.

La mer était un bouillonnement de pierreries et d'écume d'où montait un chant grave ainsi qu'un hymne.

Et des flots harmonieux Vénus s'est levée, dans une éclatante résurrection, immense, magnifique de jeunesse et de beauté, comme heureuse des caresses de la vague qui s'enroulait autour de ses hanches de déesse féconde, heureuse aussi du soleil qui inondait ses épaules et embrasait ses cheveux.

En ce moment, de tous côtés, des voix célébrèrent la joyeuse renaissance, tandis qu'en moi s'épanouissait un été inconnu.

XXXUI

Mes amis! mes amis! Quel jour brûlerons-nous en place publique l'Institution chrétienne ? Quand souillerons-nous de boue l'effigie de Calvin?

11 y a eu un infâme sur la terre : ce fut le bourreau de Genève.

La Suisse, la France, l'Angleterre, le monde entier sont encore empestés de son cadavre : on promène cette pourriture au milieu de nous en grande pompe comme une relique.

Les livres gris, la science grise, la morale grise, cette eau rougie du bon sens médiocre, de l'honnêteté et de la pudeur bourgeoise, oh ! quel sera le bon tyran qui nous en débarrassera.

Montrez la nudité de votre corps et de votre pensée ; soyez joyeux ; chantez et vivez, mais auparavant chassez à coups de fouet les ministres évangéliques.

Car les plus grands ennemis de l'humanité, ce ne sont pas ceux qui en des fêtes somptueuses et orientales, parmi les chants de triomphe et les processions lumineuses, élèvent les âmes vers l'extase et célèbrent sans le savoir la divine Nature.

Ce sont ces marionnettes pour murs blanchis, ces commentateurs de la Bible en habit noir, ces odieux rado-

teurs à l'air hypocrite qui ne veulent être ni des hommes ni des saints, engrossent leur femme selon le Seigneur et fabriquent des enfants sans péché.

Vous ne savez pas ce que c'est que l'esprit protestant : il pénètre, il se faufile, il s'installe partout avec son masque d'austérité ; à peine vous en croyez-vous délivré qu'il vous enveloppe et vous entre dans la gorge comme le brouillard londonien.

Toute la grande tristesse de ce siècle, c'est toi, Calvin, c'est toi misérable, qui l'as faite ! Quand l'humanité commençait à se délivrer de Jésus, à se délivrer de Paul, tu es venu étouffer sa force ; mais nous finirons peut-être par t'étouffer à ton tour.

Nous déchirerons les redingotes grotesques de tes ministres ; nous ferons des édits somptuaires contre le noir, le chagrin, la ridicule solennité et nous couvrirons de fresques païennes et de claires tentures les murs blancs de tes temples pour installer à la place du crucifié la sainte Vénus, le saint Amour.

Puis nous brûlerons les livres graves, lourds et pédantesques de tes savantasses et nous canoniserons le soleil, la poésie et la joie.

Alors on dira :

Les dieux et les déesses sont revenus, car sur les gazons frais, des nymphes et des satyres couronnés de roses se seront misa danser.

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