LE RETOUR DES DIEUX
Que la foule se prosterne devant les dieux nouveaux : ils s'avancent en triomphe prendre possession des églises purifiées ; les hommes enfin ont détruit les anciennes idoles et rendent un culte à leurs vrais Protecteurs.
Par les portes ouvertes et les larges verrières, le soleil entre à flots dans les vieilles basiliques : les laids épouvantails ne savent où se cacher, maintenant que la nuit n'est plus complice de leurs mensonges.
Sainte Humilité , c'est à toi de partir la première , tourne ton dos servile, meurtri par les flagellations, baisse les yeux modestement et quitte la chapelle où l'on t'admirait : déjà, au dehors, éclatent les fanfares joyeuses de l'Orgueil ; le dieu arrive, escorté des conquérants et des poètes qui forcèrent l'Histoire à inscrire leur nom.
Je vole à ta rencontre, toute-puissante déesse de l'or, Avarice! Les villes t'acclament, que créa ton bienfaisant génie : Carthage, Corinthe, Venise, et toi, Londres immense, cœur du monde ! forge de toute l'activité moderne !
... Ce sont les musiques gaies des dieux du Sourire, ô bois qui virent les danses des bacchantes, fêtes antiques folles et charmantes ! les beaux jours sont revenus de l'ivresse et du plaisir ! J'entends déjà les flûtes et les tympanons des femmes en rut qui louent Dionysos parmi
les amphores renversées. Vénus parait, annoncée par les colombes ; elle vient pour féconder et réjouir, tandis qu'Eros poursuit de légers coups de verges cette Virginité pâle aux yeux funèbres, dont la robe sent le moisi.
Et je vois passer, froide et le regard fixe, la déesse du Désir, celle qui, par un constant effort, développe notre être et renouvelle la terre ; je contemple respectueusement cette maîtresse de tous les grands hommes et je salue la belliqueuse, la conquérante, l'insatiable Envie !
Douce souveraine des festins qui nous rends la gaîté et nous prépares à de nouvelles luttes, célébrons d'un rire plein de franchise ton aimable lourdeur; viens, appuie-toi sur nos épaules, et que nous te portions en triomphe ! Chère Gourmandise, ton corps aux formes grasses nous pèse délicieusement.
Je te louerai aussi, amazone audacieuse, ô Colère 1 je louerai ta course précipitée, ton geste brusque, révélateur d'une vie abondante qui s'affirme, d'un sang riche.
Mais je réserverai mon encens pour la voluptueuse et la langoureuse, pour celle à qui chaque artiste s'est voué tout d'abord, pour la Paresse, car c'est toi, déesse, qui nous a permis de goûter la Beauté en de lentes promenades ; sœur de la Fantaisie, tu nous inspiras les rêveries capricieuses ; tu nous révélas le charme des crépuscules et la magnificence de la mer.
O dieux délivrés! Instincts éternels qu'on maudit autrefois ! L'humanité désabusée n'est plus malade ; elle vous accueille comme le soleil et la santé; elle se lève du lit où elle a gémi des siècles ; et détruisant les fétiches barbares, dispersant les haillons qui couvraient les autels, elle reconnaît ses Dominateurs, et elle adore dans un pieux cantique, l'âme du Monde que vous portez en vous.
J'entonne pour les nobles d'esprit le chant d'indépendance, le chant de liberté.
Quelqu'un voudra-t-il jamais nous soumettre, ô nous, amoureux du vent, de la montagne et de la mer ?
Petit être chétif, chétive assemblée d'êtres, prétendezvous par de fugitives apparences nous absorber ? Les plus beaux yeux, les plus belles paroles ne nous domineront pas.
Car nous n'avons jamais eu ni patrie, ni famille, ni maîtresse, et notre seule amie, c'est la fière solitude.
Nous irons par tous les chemins et sous tous les ciels, cueillant des flleurs et des baisers selon notre caprice ; que nulle femme, que nul homme ne nous arrête : nous sommes les Vagabonds!
Monde! Monde! Ce n'est pas une parcelle de toi que je veux : c'est toute ton âme ; j'ai soif de toi, Immense !
Je prendrai tous les sourires, je volerai toutes les paroles et j'irai sans cesse vers de nouveaux sourires, vers de nouvelles paroles.
Ah! Monde! Comment pourrais-je m'oublier dans un être, moi qui suis un désir d'Infini !
C'était une ville de tombeaux et de souvenirs, voilée de l'ombre bleue des soirs lunaires.
Au loin, des fleuves, sous des verdures funèbres, coulaient, avec des scintillements pâles, dans la grande douceur nocturne. Au milieu de ses rues bordées de ruines, toute une multitude de fête passait en chantant et des jeunes filles s'entrelaçaient pour la danse.
Mais parmi ce peuple il y avait de longs vieillards qui s'arrêtaient pour interroger les ténèbres, jetant de temps à autre une phrase solennelle. Les yeux aux étoiles, ils commençaient leurs incantations, cherchaient à évoquer les morts, puis ils criaient en levant les mains :
— Ah ! qui de la tombe nous apportera la Vérité 1 Alors une voix forte s'éleva des profondeurs de la terre
et leur lança ces paroles :
— Soyez avec ceux qui dansent sur les tombes, avec ceux qui ne voient pas les tombes. Les morts ne savent rien, et si un miracle les faisait parler, ils ne pourraient vous dire que comment ils ont vécu.
(JC) —
Où ai-je vu ces yeux? A Londres ? à Paris ou à Venise? Je ne sais : c'était dans des ruelles, aux lanternes, parmi le vent, les jeux d'ombre et de lumière et toute la tristesse de maisons fermées.
Ces yeux m'affligent et je me demande pourquoi, car ils n'ont ni chagrin, ni ennui; ils sont simplement vides.
Ils sont simplement vides ! ils n'ont pas d'âme et c'est là ce qui me désespère : je crois voir un cadre veuf du tableau dont il était chargé d'illuminer la beauté.
Et je songe à la misérable vie qu'indiquent ces yeux :
Attirer les hommes, les étreindre, leur demander de l'argent, puis dormir, dormir, — oh ! si c'était pour toujours!
Mon enfant, ton métier ne me choque pas plus que les autres. Pourquoi me choquerait-il? Il est selon la nature qui exige ces brusques animalités, mais je souffre que toute l'année tu ne penses qu'à attirer des hommes, à les étreindre, à recevoir de l'argent et à t'endormir. Sans doute tu t'en iras à la tombe sans avoir eu d'autre pensée.
Et tant d'êtres qu'on proclame heureux, qui sont riches et passent dans la vie en riant, tant d'êtres que tu envies peut-être, n'ont pas donné à leur existence un but plus noble! Tant d'êtres sont comme toi qui disparaîtront sans avoir entendu leur âme gémir, sans l'avoir entendu chanter!
Les bourreaux d'autrefois
Qui n'avaient pas d'yeux Pour voir les convulsions de la Douleur, Pas d'oreilles pour les cris des suppliciés, Avec les roues armées de pointes.
Avec les fouets aux lanières plombées, Surent-ils jamais torturer comme toi. Luxure !
Le criminel escorté de son remords
Et les affamés qui ont vu toutes les portes
Se refermer sur leur misère.
S'en vont-ils hagards, afïolés, pleins d'épouvante.
Sans savoir où ils se dirigent, Sans savoir même qu'ils sont en marche Comme ceux que tu poursuis, Luxure ?
Il n'y a pas eu d'esclave chargé jde chaînes Et fouaillé comme une bête de somme,
Qui ne puisse se croire heureux Quand il se compare à ceux qui sont à ta merci
Et que tu conduis.au hasard Par les chemins de vase et les marécages.
N'être ni une volonté.
Ni même un désir de bête ;
Ne rien souhaiter ;
Ne plus s'appartenir ; Détester le présent et ne rien vouloir des choses futures ;
N'être vivant Que pour sentir chaque jour plus profondément sa souffrance, Pour rêver sans cesse ce que la vie ne peut réaliser,
Oh ! c'est le tourment suprême 1
O Luxure ! Tu es l'immense Océan
Où nous ne sommes plus nous-mêmes, Où nous errons au gré de vagues en colère
Sur un navire sans gouvernail.
Sans voir, sans espérer voir aucune terre. O Luxure ! Tu es l'immense Océan sans île
Où ceux qui gagnent le large
Ne reviendront plus au rivage,
N'aborderont à aucun rivage Qu'à celui qu'ils s'obstinent à créer
Dans la détresse et la tempête.
A travers bois, à travers plaines
Elle vole, la petite, Elle vole A la poursuite d'un rêve de printen>ps.
Qui va la saisir ?
Qui va la retenir ?
Elle vole, la petite: oiseau ou libellule; — N'arrêtez pas la vagabonde. —
Distrait est son sourire,
Distrait est son baiser ; Ses yeux ne savent point voir le présent, Ni ses bras enlacer la réalité.
Sont-cç les dieux bannis qui chantent en son âme ?
A-t-elle respiré les roses de Cornus,
Et vu se becqueter les colombes d'Aphrodite ?
v< Plus que vos paroles ces chants lointains m'appellent ; Plus que vos baisers, une caresse inconnue;
Je veux enlacer mon beau fantôme,
Je veux voir mon paradis.
« J'entends au loin les chants du soir,
C'est la fête, dans les gazons d'or
Et à l'ombre fraîche des grands arbres
C'est la fête des dieux et des bergers.
Quel est le vainqueur, dites-le moi.
Est-ce Lui ? Est-ce Lui ?
L'homme que mon âme a élu
Et que mes yeux ne connaissent pas.
Son baiser va me le dire,
Car je sais qu'en cette étreinte
Tout mon corps doit frémir d'ivresse. »
A travers bois, à travers plaines, Elle vole, la petite, Elle vole A la poursuite d'un rêve de printemps.
J'épie cette àme qui va et vient derrière un rideau ; je l'entrevois par une déchirure ; je sais certains traits d'elle qui me la font adorer, mais avec eux je ne puis composer une image, et tout son inconnu m'épouvante.
J'épie cette âme : il me semble qu'elle va m'apparaître complètement et que la déchirure du rideau s'élargit.
Si même il allait s'ouvrir?
Hélas ! l'âme que j'épiais s'est évanouie.
Dans le jardin dont vous croyez connaître toutes les allées,
Jusqu'au moindre arbuste, Un jour vous verrez une fleur, un insecte, un oiseau Qui feront votre étonnement. O vous qui jugez les âmes, classez les esprits et étiquetez les êtres D'après un geste ou un mot que vous avez surpris, O vous qui pensez en quelques paroles avoir décrit l'Infini,
Je vous convie à des surprises :
Celle qui couche chaque nuit à votre côté: votre femme, Celui qui dîne chaque jour avec vous : votre ami,
Après des années et des années de vie commune, En une seconde se révéleront à vos yeux des étrangers ; Et vous ne vous rappellerez point alors qu'il y a eu pour vous lier Des serrements de mains ou des étreintes, Et devant la nouveauté de leur âme subitement apparue
Vous aurez peur comme devant l'hôte paisible Qui, après des sourires et beaucoup de paroles amicales. Se montre tout-à-coup un assassin.
Enfant belliqueuse et fière, Et qui s'échappe
Au milieu même de l'étreinte,
Enfant que le rire n'a pas désarmée, Et qui s'enfuyait au milieu des musiques de fête. Elle s'en va maintenant solitaire,
Blessée d'hommages indignes, Les yeux tristes de n'avoir vu le doux pays.
Ainsi se désespèrent ceux qui ne peuvent
Embrasser des illusions,
Et que brûle sans cesse
L'impossible désir d'amour.
— Personne ne peut imposer son joug à un être
A moins de !e détruire, Et nous marchons les uns à côté des autres.
Sans nous voir, Chacun regardant un monde qu'il est seul à connaître.
Que sont devenues toutes les mains que j'ai pressées ?
Des hommes viennent dans votre vie, sourient et s'éloignent. Quelle file innombrable d'ombres je vois s'enfoncer dans le Passé; chacune avec ses petits ridicules, ses petits agréments, sa voix plaintive, ou riante, ou impérieuse.
Il y a des femmes dont j'ai tenu le corps contre mon corps et dont j'entends le cri de plaisir. Leur vague fantôme vient parfois voleter dans mon rêve, aux soirs de solitude.
Oh ! combien de paroles se sont dites ! Et comme il y a eu des baisers sur les lèvres ! Tout cela est enfoui dans le grand abîme silencieux du Temps où nul ne descendra jamais pour en compter tous les cadavres.
Qu'importent tous les êtres ? Qu'importent toutes les choses ? Comme à une comédie dont chaque personnage, "
N'étant rien par lui même, Se meut, puis s'évanouit pour laisser seule à la fin, Resplendir la pensée créatrice, Je ne m occuperai point de ces petites agitations qui commencent sur
[un vagissement,] Et se terminent par un râle, Mais de l'Idée qu'elles révèlent.
Je regarde les larmes, je regarde les sourires, Ainsi que la pluie et le soleil ; Et les rugissements, les cris, les clameurs joyeuses, les appels déses-
[pérés], Passent en moi comme le vent dans les branches d'un grand chêne. Je n'étudierai point une passion, une âme, un visage, Mais je monterai sur la Tour qui domine l'horizon,
Pour découvrir les peuples en marche, Voir la forêt, la plaine et la mer Et entendre des milliers de voix célébrer l'Harmonie.
La prodigue Nature passe sur le monde, le manteau ouvert et lançant à pleines mains ses richesses.
O multitude des choses, ô foule des êtres qui viennent chaque jour à la vie ! Peuples d'insectes, de poissons, volées d'oiseaux, armées de fleurs, immensité d'existences ignorées au-dessus, autour, au-dessous de nous ! Et l'âme humaine est aussi riche de pensées que de flots l'Océan.
Mère qui se réjouit de sa fécondité, la Nature n'a souci que de toujours enfanter; sa parturition lui coûte si peu d'efforts qu'elle ne se repose jamais et qu'incessamment elle détruit son ouvrage pour recommencer et varier à l'infini ses créations.
Combien de fois les cavaliers de la guerre se sont-ils élancés dans un horizon d'incendie, massacrant les peuples et rasant les villes ! Combien de fois la terre a-t-elle été remuée de fond en comble et la pensée étouffée par les Barbares ? — Dévastez les champs, massacrez les hommes, détruisez les œuvres de l'Intelligence; des ruines sortira une génération vigoureuse et forte, des ruines sortiront une science et un art nouveaux.
La Nature souriant aux désastres et jeune éternellement, illumine d'un même soleil la moisson et le carnage.
Je me défie des harangueurs de populace et des causeurs de salon et des héros de brasserie. Ces hâbleurs qui jettent au vent tant de paroles, ne sont point des sages, riches de pensées, mais bien de pauvres gens qui essaient de nous éblouir.
S'ils avaient réellement une pensée, ils en seraient jaloux et la cacheraient comme un amoureux cache sa maîtresse, ne la montrant qu'aux jours de fête.
C'est parce qu'ils n'ont jamais entendu les voix intérieures de l'âme qu'ils ont besoin d'écouter leurs paroles. C'est parce qu'ils ne sentent point leur propre existence qu'ils ont besoin des autres pour la leur prouver.
J'aime les solitaires ; ce sont les grands penseurs et les grands travailleurs ; et leur chambre voit beaucoup de combats, beaucoup d'extases.
Ceux-là, je ne les connais que par leurs livres, mais un homme a-t-il besoin de se faire connaître autrement que par sa Divinité ?
Le grand crime est de mettre en commun sa bassesse et son animalité.
Ma personne ne se prostituera donc pas à ses petites semblables, ainsi laissera-t-elle plus de temps à mon intelligence pour se prostituer aux autres intelligences.
O féconde ivresse des bibliothèques et des livres ! extases des campagnes, du ciel infini, de l'air libre, du grand vent de mer qui rafraîchit la tête en feu ; gracieuse hospitalité de la prairie et des vastes ombrages; oubli que l'on goûte dans le flot des passants aux villes étrangères, aux ports emplis de vaisseaux : voilà les seules joies que l'ambitionne.
Si vous avez une âme tournée vers l'Infini , et qui s'exalte, et qui chante, abstenez-vous des foules.
Les millions d'yeux de la multitude n'ont pas de pensée; pourtant ils vous fascinent, ils vous saisissent, ils vous attirent, — ah ! non point vers l'abîme du pur amour comme la nature, comme les grandes villes muettes, comme les ruines !
mais vers l'ennui grisâtre et la lourde débauche et le plaisir mou et dégoûté, qui ne hurle pas, qui ne palpite pas, mais languit et paresse comme un malade.
Si vous désirez le soir vous endormir le cœur content, l'âme haute^ abstenez-vous donc des foules.
Les jardins ont leur fumier, les palais leurs latrines, l'humanité a la foule.
Chaque homme a une âme grande comme un soleil ou une âme petite, de lueur indécise et faible comme celle d'une veilleuse : la foule n'a aucune âme. Aussi n'y a-t-il pas de pollution pour un être noble, égale à celle qu'elle nous inflige.
Quand je marche au milieu de la multitude je me sens souillé comme par de la boue par tous ces regards qui se
fixent sur moi et je voudrais me cacher le visage ; j'ai envie de crier ; « Un masque ! donnez-moi un masque ! »
Ceux qui auront été mêlés à la foule ne verront point le soleil ; pour eux les femmes seront sans sourire, les fîeurs sans parfum ; car la foule est la méchante fée qui détruit tout ce qu'elle approche et vole aux hommes leur joie, leur rire, leur amour et cette faculté d'illusion qui décore sans cesse rUnivers.
L'enthousiasme des nouvelles sociétés, je le compare à cette joie des enfants qui entrent dans l'existence avec de jeunes énergies, et veulent éduquer leurs parents, s'imaginant que personne ne connut le monde avant eux.
Les hommes de ce siècle ont la naïveté des primitifs, mais aussi leur ignorance, et par malheur, ils s'imaginent savoir.
Qui aura le courage de leur crier : Votre vie est l'œuvre de toutes les vies passées ; c'est ce que vous appelez barbarie, cruauté, injustice, c'est tout cela qui vous a créés.
Oh ! que la pensée des ancêtres m'accompagne, que je voie toujours avec moi les hommes des anciens âges ! Empereurs féroces, ministres implacables 1 vous êtes nos collaborateurs dans l'œuvre de civilisation ! Et je ne vous renierai point, mes pères, car il faudrait aussi renier l'âme que vous m'avez transmise.
Est-il un esprit plus odieux que l'esprit scientifique ? L'esprit populaire enthousiaste, puis ennemi de ce qu'il ne connaît pas, créateur d'idoles qu'il s'amuse ensuite à briser, si méprisable qu'il soit, lui est encore supérieur.
L'esprit scientifique a la haine inconsciente du véritable savoir ; il est plein de suffisance ; il fait la roue et se rengorge ; rien ne l'embarrasse ; il prétend tout expliquer; et si vous osez prononcer devant lui les mots de mystère et d'inconnu, doucement, il lève les épaules ;
— Cela ne me regarde pas, dit-il ,
Ces misérables savantasses me font penser à des pourceaux trottant parmi des verres de Venise : ces lourds rustres brisent tout ce qu'ils effleurent.
De la chaire de professeur, l'ignoble esprit scientifique est descendu dans la populace ; il n'est pas de commisvoyageur, pas d'instituteur de village qui veuille admettre aujourd'hui le Dieu obscur du monde.
Grotesques petites personnalités qui vous enflez jusqu'à en crever, restez dans la boue des marécages et l'eau croupie: je saurai voler aux aigles leurs ailes pour gagner les hauteurs !
Et je chanterai la joie de l'esprit ardent et résigné qui
veut savoir mais ne s'imagine point qu'il peut tout savoir ; je chanterai l'adoration du mystère et la curiosité pieuse qui ne violente pas Dieu pour qu'il se révèle, mais qui peine et sue pour le connaître ; je chanterai l'humilité de l'être qui baisse la tête devant l'immensité et ne s'irrite point lorsque la Nature reste silencieuse devant lui.
Je ne m'occupe point des fleurs flétries, des roses qui ont laissé tomber sur les plates-bandes une partie de leurs pétales, des dahlias dont la tige traîne à terre, des marguerites que les chiens écrasèrent en passant sur le gazon ; je vais vers la fleur immaculée et glorieuse du jardin ; je dédaigne les autres ; je ne cueillerai qu'elle ; c'est elle qui parera mon vase jusqu'alors orgueilleusement vide.
Je ne m'occupe point des vieilles femmes et des laides et des infirmes ; il n'y a qu'une seule femme pour laquelle je serai homme, qu'une seule que je célébrerai et adorerai : Celle-là qui a vraiment la toute beauté, la toute splendeur de la femme.
Et je ne m'occupe point non plus des hommes de la foule, de ceux dont les paroles sont infécondes, de ceux qui ignorent la noblesse des actions et dont l'âme est une maison déserte, ouverte à tous les vents. Je vais vers l'audacieux Prophète qui, chaque jour, fait luire une nouvelle vérité, et je lui rends hommage comme à l'unique Maître.
Suprématie d'une fleur, suprématie d'une femme, suprématie d'une pensée, Dieu est là ! De l'essai manqué, de l'ébauche informe, je ne retiendrai rien; je neveux voir que Dieu réalisé par les choses et les êtres parfaits.
Pourquoi n'aimerais-je pas le peuple ? Pourquoi ne voudrais-je pas qu'il fût heureux ? Est-ce que je ne lui abandonne pas le monde entier? Est-ce que je ne le laisse pas avec ses désirs, ses passions, aussi libre que le jeune poulain galopant dans la prairie ?
Si je lui interdis le Château sur la montagne, le Château dont les fenêtres donnent sur le ciel et qu'entoure une si lugubre forêt, c'est que la pensée de ceux qui y demeurent est toute chargée de mélancolie, c'est que ses habitants ressemblent à des oiseaux dépaysés : ils passent leurs jours à regretter le royaume du soleil.
Quels êtres ont pu porter la pensée sans fléchir, quels sont ceux qu'elle n'a pas rendus malades? Cependant voici ce que tu désires, peuple : gémir sous une charge trop lourde, souffrir, mieux que cela — mourir.
Mais j'ai éprouvé ceux qui entraient dans le château ; j'ai regardé si leur front était triste et s'ils pourraient supporter la grande tristesse de la pensée ; puis j'ai fermé la porte au nez de tous les simples qui, les yeux grands ouverts, essayaient de voir à l'intérieur, en leur disant ces paroles :
— Le soleil brille maintenant sur les prés fleuris ; hâtez-
vous d'y promener vos amoureuses, et laissez- nous parcourir seuls, les salles de cette demeure. Le demi-jour qui y règne vous irriterait sans profit, et vous ne sauriez point accepter les railleries continuelles de la Fée que nous avons choisie pour maîtresse. Son attitude, ses paroles, sa conduite présentent des contrastes si violents que votre esprit, ami de la simplicité, pourrait faire un mauvais parti à cette changeante beauté, habitué qu'il est à modeler de la Nature une seule image.
LU
Vous égorgerez des bêtes pour vous nourrir ; cL vous n'aurez point de dégoût à boire le sang qui donne la force.
Vous détruirez des livres et des âmes et des êtres, car c'est de cette destruction que doit être faite votre vie.