LUI
Il y a des êtres dont les yeux sont en extase devant d'autres yeux. Ils sont pleins d'une vie qu'ils cachent en avares. Le monde a beau les étourdir de sa clameur de fête et de combat, ils restent agenouillés devant leur idole.
Ceux-là n'auront jamais le courage d'acquérir une personnalité. Leur âme est le flot d'une rivière où mille paysages, mille ciels ont passé et ils n'ont rien gardé de tant de glorieuses apparitions.
Je sais bien que nous sommes égoïstes, mais notre égoïsme est fait de tant d'amour! Comment pourrais-je vivre sans ces sourires, que deviendrais-je sans ces causeries?
Je suis égoïste, c'est vrai ; je suis amant aussi. Moralistes, pourquoi jeter vos lourds anatlièmes? — Ils ne font que proclamer votre sottise. Ne maudissez donc point un monde dont vous ignorez les lois. Vous feriez mieux d'essayer de pénétrer le sens des choses au lieu de fabriquer une vertu à l'usage des habitants de la lune.
J'aime la Femme, la vraie Femme, celle qui ne rêve point, celle qui ne pense point, la Femme des chairs jeunes, des bras tendres, des yeux soumis.
Je ne demande point qu'elle soit un ange et qu'elle n'ait pas d'organes et qu'elle ne mange pas.
Je l'aime comme elle est, sans m'indigner de sa nature, sans blâmer ses faiblesses, ses impuretés, ses trahisons.
Est-ce que je vais crier au scandale parce qu'une femme s'emporte d'une belle passion pour un homme qui n'est pas moi, et qu'elle l'étreint et qu'elle palpite d'amour avec lui !
Pour moi, je laisse les solennels pitres de la morale déplorer les vices de l'humanité en longs discours. J'aime qu'une femme se pâme et qu'elle soit impudique; rien ne me rend si heureux que sa propre joie ;
les mouvements de sa croupe gonflée, ses fesses qui se serrent, ses dents froides et ses yeux de morte qui s'emplissent d'étoiles;
son corps anéanti dans la grande tombe du baiser, puis, après l'étreinte, cette tête de ressuscitée qui se lève, cette tête qui s'approche de la mienne, la bouche offerte comme pour me dire « Merci ! »
Ces caresses comme une berceuse musique, Comme le doux clapotis endormeur des eaux, Ces caresses où nous trouvions la mort du désir insatiable, La mort de l'effort et de la douleur.
Le suprême repos, Ces caresses sont la barque de fête, la barque chantante
Et disparue Dont le vent apporte de temps à autre le refrain de joie
A notre solitude.
Ces caresses, un soir d'été volèrent notre âme. Commeellevoudraitencorese plonger dans l'alcôve obscure, Etre toute entière sur ces seins et sur cette bouche ! Comme elle palpite encore de désir impuissant. Battant des ailes pour s'envoler dans le passé. Parfum qui s'attache aux vêtements.
Chant qui résonne encore.
Image qui ne s'efface, Sa pensée règne sur ma pensée.
Et mon être se débat en vain, Ne pouvant être lui, ne pouvant être elle. Ah ! nul ne pourra reprendre sa marche au soleil, Qui se sera couché le matin dans la fraîcheur du bois, Ou qui aura goûté à l'eau de ces fontaines.
Des yeux brillants ; le sourire fin ; un geste gracieux, cela suffit à bouleverser un homme et beaucoup d'hommes,
L'Instinct est plus fort que les volontés et les haines, et il nous pousse à coups de fouet vers des embrassements détestés.
Quand il parle, il faut dire adieu au travail, au repos voluptueux, au vagabondage de la pensée.
Quand il parle, l'Insomnie aux yeux cernés, au teint jaune, s'asseoit à notre chevet, et nous nous tordons sur notre lit comme sur les chevalets des tortionnaires.
Quand il parle, nous crions vers l'impossible amour, l'amour qui réunit les ardeurs de la vie et la paix de la tombe, l'amour qui nous fait à la fois l'esclave et le tyran d'un être.
Quand il parle, nous voyons passer la mort ; il y aura sûrement des pensées et des âmes égorgées ; il y aura peutêtre aussi une voix de meurtre qui criera dans le silence et la paix de notre vie pour nous ordonner d'être assassin.
Loin des foules, Loin des fêtes, Dans des chenains si ombreux que c'est à peine
Si, aux midis de soleil.
On voit percer un rayon ;
— Dans des alcôves si fermées
Que nulle lumière n'y pénètre,
Les Voluptueux se glissent :
Des mains qui se caressent et se meurtrissent ; Des regards qui s'adorent et se détestent ;
Des voix d'outrage et de prière, Et des soupirs si prolongés, des rugissements si atroces
Qu'ils pourraient épouvanter un enfer.
J'ai songé à l'entreprise des géants.
Voulant escalader le ciel,
Devant ces corps tordus et brisés de désir Qui entassent tout ce que l'Humanité, depuis des siècles,
A rêvé de jouissances, Sans pouvoir jamais se satisfaire
Ils ne se contentent point des immenses horizons, Mais voudraient voir les terres de derrière l'horizon, Que va éclairer le soleil.
Chaque minute est pour eux une lutte et une défaite, Car leur orgueil ne veut rien céder à la vie.
Avec un sourire de mépris, Ils ont repoussé les petits bonheurs de la multitude, N'ambitionnant que les voluptés suprêmes ! La mort les frappera plus tôt que les autres, Mais ils tomberont comme les grands chênes !
Cette plaine où s'élèvent tant de palais commencés,
Parmi tant de ruines ; Cette plaine où dans l'espace d'un jour, Luit le soleil, siffle la grêle ou se lamente la bourrasque Qui renverse le faîte des tours Et fait s'écrouler les murailles, Jusqu'à ce qu'un bon génie se mette à la tâche
Pour achever les constructions ; Cette plaine où mille ouvriers travaillent incessamment. Puis se disputent, Et, pleins de colère, Insultent le ciel ; — C'est bien l'image de cette âme misérable qui veut créer pour l'éternité Et bâtit sans cesse pour celles qui viendront après,
Ame en fête et en souffrance Que chaque heure caresse et torture en même temps. Ah ! qui verra s'élancer les flèches et les campaniles
Auxquels je songe ; Qui entendra frémir et se balancer sous le vent Les frondaisons des hautes cimes !
C'est la fin du mois, — c'est la fin de l'année : Quelles pensées sont venues t'enrichir, quelles énergies nouvelles?
C'est la fin du mois, — c'est la fin de l'année: Combien de jours de grisaille pour l'intelligence ! Combien de péchés d'omission !
C'est la fin du mois, — c'est la fin de l'année : J'entends déjà le pas de la Mort. Oh ! ne pourrai-je la retenir? Ne retrouverai-je point les heures que j'ai perdues?
Ma pauvre vie, je la mène par tous les chemin';,
Les yeux fixés sur un clocher Dont les cloches sonnent pour une fête ; Mais j'ai cueilli des fleurs le long des haies, Et j'ai respiré en route leurs parfums d'oubli.
O Clocher ! Clocher !
Derrière quels arbres te cachais tu, Que j'eus beau regarder partout.
Je ne t'ai plus aperçu ?
Hélas ! quel démon se joue de nous ?
Qui va d'un pied sûr vers son but? Il y a tant de voix qui vous appellent! Il y a tant de mains pour vous retenir!
Mes jours m'apparaissent. Chaque soir ils viennent en long cortège, aux heures indécises où la lampe est à Tagonie, où la flamme des bougies vacille au fond des chandeliers.
Je les vois tous! tous ! Ce sont de grises et pâles ombres, ou bien de grandes dames en deuil, ou des malades, des blessés dont les pieds saignent et dont la bouche fait d'horribles grimaces de douleur.
J'en cherche un à l'armure de lumière, à l'épée glorieuse, aux gestes de héros : il n'est pas là ! il n'est pas là ! tous mes jours sont pourtant devant moi.
Il me semble, au milieu de ces tristes enfants auxquels je n'ai pas donné la beauté, au milieu de ces jours que je voulais féconds, resplendissants et pleins d'amour, il me semble que déjà la nuit vient sur moi, une grande nuit de froid et de brouillard jaune.
Et une voix crie, solennelle et terrifiante : « Où sont les jours que tu as faits ? »
Ah ! comme je voudrais me mettre devant, afin de pouvoir les dissimuler, les cacher et ne pas les voir, mais ils m'apparaissent sans cesse, mes jours ! en long cortège sombre et monotone, pour me supplicier, pour me désespérer.
Comme le Soir vient vite sur nos livres,
Sur nos âmes impatientes de savoir,
Sur nos lèvres qui ne sont pas encore rassasiées de baisers!
Nuit, méchante Nuit qui nous rappelles
Que nous ne sommes pas des dieux,
Avec quelle discrète ironie, d'un geste gracieux au loin
Nous montres-tu la Mort, Nuit de la Lassitude, du Sommeil et de l'Ombre!
Mais je veux être comme un vigilant soldat
Fidèle au poste ; Tu ne me surprendras pas et je repousserai ton attaque, Et chaque fois je sortirai victorieux du combat. Tu ne souffleras pas la lumière de ma veille, Et tu ne trouveras point mes membres lâches :
Je resterai debout !
Je resterai debout !
— Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de souffle en moi pour la vie. Jusqu'à ce que de mon corps ait jailli toute la sève.
Que ne suis-je Atlas qui portait le Monde! Que ne suisje un dieu pour embrasser toutes les choses !
Je voudrais que France la douce, et la laborieuse Angleterre et les magnifiques golfes de l'Italie, et l'Amérique et toute la terre fussent comme un corps de femme qu'on peut enlacer et serrer contre son corps.
O Monde ! je t'aime comme une maîtresse dont on ne veut pas savoir les hontes, je t'aime avec tes lèpres et tes véroles et je te baise sur tout cela.
Comme, dans la brume du crépuscule, des régiments qu'inspecte l'œil attentif du général, je voudrais des arts et des sciences faire le tour et promener de claires lanternes sur ces armées de gloire, sur les épées étincelantes des conquérants de l'Avenir.
Mon corps ne sait pas, mon corps ne peut pas, mais toi, ô âme porteuse d'Infini, quand donc tes pensées sortiront-elles de la nuit pour s'envoler, pour planer, sereines comme des colombes^ dans l'air frais du matin ?
Que tes désirs, s'ils ne t'arrachent pas une œuvre, puissent du moins féconder d'autres âmes ! Que ces mondes que tu as rêvés, d'autres les embrassent après toi !
Je m'enorgueillis de souffrir, je me réjouis de souffrir : ma souffrance est ma noblesse, mon orgueil, ma couronne de roi.
Toute vie est un désir; tout déùw est accompagné de souffrance. — Allons-nous avoir peur de la souffrance, puisque nous voulons vivre ?
Je serai une pensée calme et sereine au milieu de la meute des désirs qui s'acharnent contre la vie ; je serai semblable au général qui domine le champ de bataille de son visage impassible et regarde avec des yeux secs la mêlée et le carnage.
Je serai une pensée résignée au-dessus des ambitions, des triomphes et des défaites, tandis que toutes les activités de mon être sangloteront, pousseront des gémissements et des clameurs de colère pour s'exprimer et s'agrandir.
Dans le tourbillon de poussière de l'arène
Et les claquements du fouet, Le bruit lourd et adouci sur le sable
Des vertigineux sabots équestres, J'ai vu la taille droite, la tête haute et le manteau de pourpre
Du conducteur de char.
Qui dompte les chevaux aux opulentes crinières,
Aux longues queues glorieuses.
Toute la fureur de l'Attelage, Ces ébrouements, ces piaffements, ces têtes secouant leur servitude, Cette bave d'impuissance qui couvre les mors, Et ces ruades des croupes en colère N'ont point troublé le conducteur de char Qui sut de chaque coursier faire un esclave.
Ces ardeurs écumantes Levées contre lui-même, Ces chevaux révoltés, Il sait les soumettre et les ramener vers la terre,
Et les réunir flancs contre flancs, Pour que, humbles et serviles sous son fouet, Ils bondissent et dévorent l'espace, Lui donnant l'ivresse de la course et du triomphe.
Moi aussi je veux être
Comme ce fier conducteur de char, Impitoyable pour les passions affolées
Et tumultueuses de mon âme.
Je n'en écarterai aucune, Mais toutes devront subir ma volonté,
Et je réglerai leur course.
Que rapides toutes ensemble elles m'emportent
Se dirigeant en ligne droite ; Nul ne saura les peines du servage, La révolte ni les répressions anciennes, En voyant tendre au même but
Toutes les énergies de mon être :
Ainsi aux yeux des spectateurs qui entourent l'arène,
Chevaux et conducteur ne font qu'un,
Emportés tous du même désir.
Quand les soirs humides d'automne viennent parmi les brouillards Sur la rivière et le ciel jaune et les bois Où frissonnent les dernières feuilles rousses, Il s'en retourne vers la maison cachée derrière les pins, Vers la maison où l'attendent le sourire et les veux aimés.
Les heures lentes et douces de la veillée !
Près du foyer encore chaud où soupirent
Les ruines obscures de la flambée tout à l'heure éclatante,
Les heures lentes où l'âme s'épanouit
Dans une joie paisible, Tandis que la chatte rêve à l'écart dans les cendres, . Et que le chien de ses yeux aimants épie sa pensée, Les heures douces près de la jeune femme, Qui, appliquée à quelque travail d'aiguille, De temps en temps lève les yeux de son ouvrage, Pour lui donner un regard tendre prometteur de baisers*.
Mais dans son bonheur du moment,
Il songe aux bras qui, au milieu des ténèbres,
Cherchent des bras amis, A tous ceux qui s'avancent seuls dans l'ombre Et que tyrannise la solitude des nuits ;
Il songe Aux heures anciennes, aux heures de ses larmes.
La Maison derrière les pins
Où chantent chaque soir les douces chansons de paix,
La Maison qu'il aperçut au déclin de l'été,
Dominant l'horizon de brume, de verdures et de frondaisons.
Beaucoup de voyageurs sont passés sans la voir.
Beaucoup la virent qui n'y sont pas entrés.
- lOG -
Peut-être celui qui cherche la vérité est un monstre.
Il ne se réjouit point avec la foule; il ne mène point la vie de tous les hommes ; il n'éprouve de joies que celles qu'il imagine.
Aussi n'a-t-il point de voix caressante qui lui dise : « Je t'aime ». Les paroles des amis et les câlineries des maîtresses lui manquent également.
Il s'en va poursuivi par les huées, le solitaire penseur, et on lui lance des pierres quand il passe.
Lui-même se condamne sans cesse ; les rêves qu'il offre au monde, si beaux qu'ils soient, le choquent et l'exaspèrent.
Pourtant il pourrait êlre heureux : il sait voir comme les autres le jeu des enfants, la grâce des jeunes femmes et l'ombre séductrice des prairies. Mais quelle cloche l'appelle sans cesse, quel démon l'agite nuit et jour?
Va t-il s'arrêter, ce Juif errant? va-t-il profiter du frais abri de feuillage, va-t-il répondre au sourire de la jeune fille entrevue?
En route ! en route ! sonne la cloche, tu t'arrêteras demain.
Demain, c'est sans doute le jour de la mort.
O délicieuse oisiveté des amants, laissant s'envoler les heures et oubliant tout dans leurs baisers, il ne vous connaîtra jamais !
Assez de confidences, assez d'aveux ridicules.
Mes peines ^^si j'en ai eu), mes larmes (si j'en ai versé), vous ne les connaîtrez pas.
Qu'importe au Monde qu'il y ait eu pour moi des soirs de pleurs, des soirs de blessures ?
Si vous êtes nobles, si vous êtes pudiques, vous n'aurez point peur d'étaler une belle nudité ou une âme joyeuse, mais vous rougirez de montrer vos plaies, vos maladies, et votre laideur et votre tristesse.
Personne n'a besoin de pleureuse pour lui donner l'exemple du chagrin et l'exciter à la douleur. Assez longtemps nous avons eu des âmes en deuil : ne ressemblons pas à de vieilles femmes sans courage; ne confessons pas à tous les coins de rue notre faiblesse.
Si nous n'avons plus l'amour du rire ni la force d'exister, si nous ne pouvons plus mêler notre personnalité à la fête de la Nature, accueillons tranquillement et fièrement le suicide libérateur.
Je n'ai pas à regarder la route ; mon bâton est là, ma gourde est pleine : je pars.
La boue jaillit et me souille. Qu'importe ? le soleil séchera la boue : marchons.
Il y aura de la boue ; il y aura aussi de la lumière. Il pleuvra, il neigera, il y aura des orages : c'est la vie. Marchons.
Êtes-vous de ceux qui portent des torches ? êtes-vous de ceux qui suivent les conquérants ? êtes-vous de ceux qui travaillent?
Venez ! venez !
Etes-vous des êtres sans énergie et sans beauté ? êtesvous des vieillards impuissants? êtes-vous de ceux qui pleurent pour du pain : arrière !
Il n'y a point de place dans le monde pour ce qui n'est qu'ébauché, imparfait, ou en ruines.
J'ai dit à la Maladie : Entre, je suis prêt à te recevoir.
J'ai dit à la Folie : Tu ne m'effraies pas.
J'ai dit à la Mort : Je pense à toi.
Quel que soit le malheur personnel que m'apportera l'heure, je m'incline devant la Volonté divine. Si je souffre, c'est que ma souffrance est nécessaire : qu'elle soit donc la bienvenue.
Que servirait mon petit cri de détresse? Couvrirait-il l'hymne triomphal de la Nature ? Est-ce parce que je suis tombé que les glorieux porte-bannières, que les trompettes ivres du cortège du Monde vont s'arrêter ?
Avec ta flamme pour t'éclairer, t'enorgueillir, te consoler, tu n'as rien à craindre de la vie.
Une pensée hautaine et qui ne tâtonnant point, va droit devant elle, c'est le seul soutien, le seul guide qu'il faut avoir.
Avec la flamme qui éclaire et enorgueillit, on traverse sans déchoir la richesse ou la pauvreté; on supporte sans envie, sans plainte, la vie gri^^e et médiocre.
Avec cette flamme de fierté nulles besognes basses, nulle servitude, nulle société misérable, nulles huées de foule, nuls mépris du public ne peuvent t'humilier, ne peuvent t'atteindre.
Avec cette flamme de croyance tu ne redoutes pas la mort.
Avec cette flamme de méditation tu ne redoutes pas la solitude.
Avec cette flamme qui te grandit tu ne redoutes pas tes actions : tu es au-dessus de toi-même.
J'aime les ports où les mâtures des vaisseaux quadrillent le ciel, où les vapeurs crient et crachent la fumée, où les grues grincent, où les trésors du monde s'entassent sur les quais, où il y a un fourmillement d'hommes en travail, de toutes couleurs, de tous pays.
O sueur féconde ! quelle parure, quels diamants te valent, quand tu perles en belles gouttes dorées sur les rudes visages et sur les bras musclés.
J'aime les rues avec leur bon arôme de labeur et leurs étalages de fruits multicolores, leurs magasins si divers, leur foule, leur bruit et ces maisons si mystérieuses ! où derrière les fenêtres sombres on sent tant de rêves enfermés.
J'aime les soirs, les beaux soirs de rut dans la nuit bleue qu'illuminent le gaz jaune et les blanches lunes électriques, j'aime les vendeuses d'amour, et la rumeur des êtres qui se réjouissent après la tâche de la journée.
J'aime l'Aube et l'appel magnifique de la Lumière, ces chevaux de feu et cette pluie de roses du Réveil lancés sur les cités et sur les champs et cette soumission au Ciel de l'Humanité qui sort du repos docilement.
J'aime les êtres solitaires, les femmes très belles qui montrent mais ne veulent pas qu'on possède leur splen-
deur, les nobles esprits qui pensent à l'écart, loin des hommes.
J'aime... qu'est-ce que je n'aime pas? j'aime tout ce qui est du Monde, tout ce qui s'efforce vers la Vie, vers la Beauté.
Même ces êtres qui mettent leur caillou contre la roue du Char, — ces moralistes, ces économistes, ces réformateurs, — ils me réjouissent, ces animalcules, avec leurs petites pattes d'insectes qui s'amusent à se faire écraser.