‹ Chants de la pluie et du soleilChapitre 15 sur 31 · IH · texte numérisé non relu

IH

Combien de soleils que je n'ai pas vus ! Combien de bouches que je n'ai pas baisées !

Mes oreilles bourdonnent encore du bruit des flots qui se brisent et mes yeux ne peuvent oublier la Mer, — la Mer mystérieuse, — quand la Nuit vient sur elle, que le Ciel est encore clair, comme ensanglanté par des luttes d'athlètes énormes, par des étreintes charnues de géantes et que les troupes virginales des nuées, — en blanc, en mauve, en rose, — s'envolent et glissent, glissent parmi des courses de chars et des batailles !

O mon amie ! quand en paix irons-nous enlacés vers la grève pour jouir des merveilleux crépuscules, quand serons-nous libres de pensée comme les mouettes qui rasent la vague ?

Mes yeux sont malades des nuits de labeur, mes doigts sont souillés de la poussière des vieux livres, et mon âme a vieilli avant l'heure du chagrin des siècles.

Douleur vaine ! Douleur illusoire ! c'est parce que le prêtre a menti, c'est parce que les peuples n'ont pas vu le Soleil que la Tristesse est sur la terre.

O mon amie, je veux me rouler avec toi sur l'herbe fraîche : là-bas, parmi les vaches qui ruminent, nous étalerons nos amours à la belle lumière comme les bêtes.

Et je rajeunirai ma pensée à ta bouche, délicieuse Jouvence ! pour que par toi elle rie et chante et gambade.

Je n'envierai plus le cha3seur qui part dès l'aube et marche et tue, puis le dimanche, pour se reposer, se mêle à la ronde des .jolies villageoises ou caresse à l'ombre quelque fille forte et joyeuse.

Car j'irai avec toi sentir les saisons et assistant au tranquille et solennel office des champs, nous goûterons les grands silences et nous entendrons dans nos étreintes les battements d'aile des colombes qui s'envolent.

IIG

La chère odeur de la maîtresse enfuie,

Comme tout son corps et toute son âme, Odeur délicate du parfum aimé mêlée à l'odeur sauvage du sexe ; Le cher geste de la jeune femme jetant son adieu

Dans un triste sourire adorable

Par la portière du train qui s'ébranle, Au milieu de la fumée et des gémissements de la locomotive Le cher et dernier baiser où elle s'est toute donnée : Ce sont là les précieux talismans Pour que son fantôme désormais m'appartienne, Pour que son fantôme se lève à mon côté, Non pas même celui de son corps gracieux, Mais celui de l'être idéal qu'elle veut être. Odeur, geste, baiser de la dernière minute, Vous m'avez transmis sa pure pensée, Vous avez créé mon paradis.

— ii;

Page 1