‹ Chants de la pluie et du soleilChapitre 16 sur 31 · SUR UN PRIAPE · texte numérisé non relu

SUR UN PRIAPE

Dans le parc aux vastes ombrages de cette Villa délia Petraia dont les arbres virent jadis passer tant de cortèges brillants et de couples amoureux, une fontaine s'élève encore, digne à elle seule d'immortaliser le vieux maître Jean de Bologne.

Devant le doux sommeil de la campagne florentine, sa, Vénus étale ses formes opulentes et tord une lourde chevelure, tandis qu'autour des vasques folâtrent parmi des nymphes et de larges poissons les satyres impudiques.

Au temps de Bianca Capello, de belles jeunes femmes vinrent souvent au bras de quelque gentilhomme se réjouir le regard en contemplant le chef-d'œuvre, et sans doute plus d'une sourit tendrement de l'ardente ivresse des égipans.

Mais aujourd'hui cette joie sans voiles offense nos ridicules puritains qui eurent toujours également en haine les belles lignes et les libres expansions de nature.

Sans crainte d'outrager l'Amour, des mains sacrilèges se complurent à voiler l'innocent bonheur des sylvains.

Mais Bacchus, forcé de devenir de dieu des bruyantes orgies un austère clergyman, s'est entendu avec un satyre pour faire la nique à Dame Morale.

Un priape si audacieusement regarde le ciel qu'il a découragé nos zélés placeurs de feuilles de vigne.

Il me semble que ce priape de pierre est vivant et qu'il me chuchote ces paroles :

« J'ai été sur ce socle sculpté par le statuaire pour. railler chaque jour cette fausse Vertu dont l'unique souci est de dérober son corps maigre sous une robe à jamais baissée.

« Pour moi, proclamant la Vie, l'Instinct et les fécondantes Sèves, je me dresse hardi vers les nuages; mais, triste de ne plus voir passer la Volupté rieuse aux larges fesses, je crache en l'air ma semence, dédaigneux de l'Idéal décharné et des os pointus. »

Parce qu'ils s'agenouillent auprès des autels et font des génuflexions devant les images, parce qu'ils n'ont pas vu le soleil et ne connaissent pas la Femme, ils s'écrient : Nous sommes religieux!

Mais à leur piété de gestes et de formules, à leur dévotion selon le grimoire, j'oppose la sainte et réelle religion de Nature : à l'idéal d'un Paradis la terre riche et féconde, à leur dieu en bois le monde infini, à leur morale de mutilation la morale du libre développement.

Soyons religieux, mais comme le veut l'Instinct divin qui nous agite : acceptons la vie, acceptons-nous, acceptons les autres.

Que mon petit être fragile, lent, borné, devienne fort, s'active et s'agrandisse, que toutes ses énergies s'harmonisent.

O loi d'amour ! je saurai me soumettre à ton joug, mais pour un moment, car il faut qu'après l'étreinte je retrouve mon être. Les fleurs que je verrai sur le chemin, je veux les cueillir et m'en faire un bouquet joyeux de parfums et de couleurs, mais sa gloire ne m'enivrera pas assez pour m'empêcher de regarder la route, de voir le ciel.

O loi d'amour que j'accepte pour moi, tu ne dois pas peser sur tous, pas plus que les autres lois.

Cherchez-vous jour et nuit; écoutez les voix intérieures et quand vous connaîtrez votre barque et vos pouvoirs, confiez-vous à la mer.

Je n'impose ma vision ni mon rêve à personne : il n'y a que des visions et des rêves personnels.

Aimez ou combattez à votre choix, agissez seulement. Votre âme et votre corps sont des trésors dont vous avez à faire profiter les hommes. Comptez-les le soir à la lampe. Avez- vous aimé? avez-vous pensé? avez- vous vécu? vous demandent les voix de la nuit.

Malheur à qui rapportera intactes les richesses à la tombe ou aura laissé le Coffret précieux se pourrir dans l'oubli.

Quel misérable a dit ces mots : L'homme qui aime le travail est né esclave ? Je lui réponds ceci : Le véritable , esclave est celui qui a besoin du fouet pour travailler.

Je veux tresser des couronnes aux travailleurs

Et composer un hymne à leur gloire.

Je chanterai les belles filles qui vont vers les champs dès l'aurore,

Portant fièrement sur leurs cheveux

L'arme qui va vaincre la terre ; Je chanterai les mains et les visages noircis des ouvriers,

Et l'âme fiévreuse de l'artiste,

Et l'anéantissement du savant,

Lorsque son esprit parcourt des mondes

Parmi le vol rapide des idées ; Je chanterai les plaisirs où tout l'être est en activité, Quand l'homme dompte un cheval, égorge les bêtes

Ou lutte avec la mer; Ou que jouant des reins, avec un ferme priape,

Ivre de toucher, de sentir, de baiser,

Il répand sa vie dans une autre vie

Et absorbe lui-même l'être de son étreinte.

Je chanterai la grande jouisseuse, la grande laborieuse de l'humanité; La ville qui ne sait pas le sommeil Et qui se réjouit de son travail éternel ; Je chanterai cette forge et cette bataille immense : Paris ! — Ces apparitions de visages souriants Au milieu des fleurs et des équipages Comme une vision de triomphe Devant les lutteurs de l'arène ; — Ces mots de lumière qui tout d'un coup resplendissent Dans un incessant bouleversement de l'esprit humain ;

Et toutes ces tragédies de sueurs, de larmes et de sang D'où naît à chaque instant une Vénus.

O Travail ! ceux qui ont vu rayonner ta face ;

Ceux qui ont entendu ton rire et senti ta forte étreinte,

Ne te prendront point pour un compagnon de passage,

Pour le domestique dont on emploie un jour les services,

Et que l'on congédie une fois la tâche achevée ;

O Travail ! maître, but, joie de l'humanité.

Je ne te demande pas une œuvre Car tu es toi-même l'Œuvre tout entière !

Cette Catherine de Cellini, cette Nymphe de Fontainebleau, aux formes riches et glorieuses, — bête superbe parmi des bêtes, — ne nous dit pas seulement d'opulentes voluptés, mais elle est pleine de colère vaincue, de soumission involontaire et grondante, — et dans ses yeux de paresse, il y a comme d'impuissantes menaces.

O insoucieuse! quand Cellini tirade toi un chef d'oeuvre, et qu'il te forçait à rester inclinée pour contempler les lignes harmonieuses de ton beau corps, tu t'irritais contre son labeur et tu te plaignais qu'il t'immortalisât.

Catherine! des années et des années ont passé depuis ces jours mémorables où tu posais nue devant ce génie, tu n'es plus même une petite pourriture : quelques débris mêlés à delà terre, c'est tout ce qui reste de toi, mais la Nymphe de Fontainebleau nous ravit encore, et si le temps osait s'attaquer à elle, la piété de ses amants du moins léguerait à l'avenir son image.

Comme j'applaudis, Cellini, à ta sainte colère contre la fille révoltée qui craint une légère fatigue et ne veut pas s'offrir à toi dans toute la noblesse de son être. Frappe! frappe, bon Cellini, encore! encore! que les coups retentissent sur cette chair jusqu'à ce qu'elle soit docile : n'aie pas peur de la battre. Qu'elle se montre, qu'elle s'étale : l'ivresse des siècles l'exige.

« L'Ame divine, lui disais-tu, l'Ame à laquelle ton regard emprunta son rayonnement et qui se plut à décorer ton corps, crois-tu, chétive, qu'elle t'appartient et que tu peux la ravir à la Beauté ?

« Trop heureuse devrais-tu t'estimer qu'elle vînt habiter en toi, mais tu n'es qu'un temple provisoire, ne te flatte point de la garder en ta chair vouée au tombeau.

« Car la splendeur de ton corps est immortelle et je suis l'instrument choisi par la Nature pour conserver de toi ce que le monde ne doit pas oublier.

« Les cris de Catherine, ses ruades de jeune cavale, ses larmes, ses injures ne m'émeuvent pas plus qu'une ondée de printemps, — mais j'arracherai sa beauté à la mort.

« Ah! Catherine! vas- tu te soumettre? Mes coups vontils te rendre sage?

« Va ! petite chose, avec humilité envers toi-même, avec fierté devant la foule, accepte cette couronne étincelante que la Destinée vient poser sur ta tête; puis, quand les derniers moments seront venus, sans fureur laisse sa main invisible te la retirer du front.

« Il y a dans l'avenir des reines qui attendent. »

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