MAITRE COUPEAU
Comme sonnait l'heure de la Justice à Ihorloge remontée du Temps, Maître Coupeau, en blouse bleue et en gros souliers, avec, en guise de couronne, une haute casquette de soie sur la tête, gravit les degrés de son trône.
Il titubait légèrement, car il avait trop goûté au vin de son patron et son dîner d'une façon désagréable lui remontait à la bouche. Cependant il conservait encore quelque majesté ; il eut même, lorsqu'il se fut assis, une attitude vraiment royale.
Alors, mu par une charité au-dessus de tout éloge, il se préparait, avec des airs d'indifférence et de jolie langueur, à rendre justice au pauvre monde.
Il se l'était d'abord rendue à lui-même, avait chassé ou massacré ceux qui le gênaient. A présent il s'agissait de veiller aux inférieurs.
Des troupes d'animaux entrèrent dans le palais, la croupe et les pieds mouchetés de boue, fleurant l'étable ou le marécage. Maître Coupeau sourit doucement à ces odeurs qui lui rappelaient la ferme de son enfance ; il fut encore mieux disposé à satisfaire ses sujets.
Bientôt la salle du trône s'emplit d'un vacarme assourdissant : des moutons bêlaient, des bœufs meuglaient, et
perdu au milieu d'un bataillon d'ânes, un cheval poussait un hennissement plaintif et prolongé.
Maître Coupeau jugea utile de prononcer un petit discours, mais comme il avait peu fréquenté les écoles, il se contenta de servir à l'assistance une ou deux jolies phrases volées à quelque vieux journal socialiste et qui se promenaient librement dans la pièce vide de sa mémoire.
« Mes chers amis... hem ! hem !,.. L'heure de la Justice étant venue... hem ! hem !... Tous les êtres vont être heureux... Et c'est moi qui désormais ferai votre bonheur. »
L'assistance témoigna son approbation par un redoublement de bêlements, de meuglements et de hennissements. Puis les animaux qui avaient tous reçu avec la parole le droit d'exprimer leurs réclamations et de porter leurs vœux au nouveau pouvoir déléguèrent des députés vers le Souverain.
Le cheval se présenta d'abord et très fier :
— N'est-ce pas une honte pour vous, dit-il, qu'en dépit de ma noblesse et de l'élégance de mon corps, je ne jouisse d'aucun droit et qu'on m'attelle, qu'on me force à traîner de lourds équipages, qu'on m'interdise l'amour, quand il ne plaît pas à l'homme que je me reproduise ?
Maître Coupeau songeait déjà que sa nouvelle dignité lui permettait de se servir des carrosses royaux : aussi futil assez mécontent de ces reproches.
— C'est bien, fit-il, nous verrons... nous aviserons.
Le bœuf s'avança, piteux et humilié ; ses yeux pleuraient de grosses larmes sur la main de Maître Coupeau et le nouveau prince les recevait avec une dignité imperturbable, craignant, par un changement d'attitude, de choquer la délicatesse de son député.
— Ah ! gémissait le malheureux animal, j'accepte les durs labeurs, j'accepte de conduire la charrue pendant des heures sous le soleil, au milieu des mouches barbares qui se plaisent à me tourmenter, j'accepte de tirer, en des chemins de vase et de fondrières, les chariots énormes auxquels les hommes veulent m'atteler: mais du moins, je l'implore de Votre Grâce, Seigneur, qu'on m'épargne l'aiguillon et que l'abattoir ne soit pas le terme de mes jours.
— Lâche, lui cria le cheval avec mépris. Maître Coupeau était très embarrassé.
— Je comprends, dit-il, je comprends, mon cher ami, la légitimité de vos plaintes. Soyez siir que plus tard... Mais en ce moment nous sommes absolument forcés de vous manger. Je ne puis pour ma part, renoncer au rôti de bœuf, c'est le régal de mon souper.
A ce moment de petites mouches se mirent à voler autour de Maître Coupeau ; parfois l'une d'elles se posait sur son nez, tandis qu une autre se promenait sur sa joue et qu'une troisième se glissait dans ses cheveux.
— Allons, que voulez-vous? leur demanda-t-il impatienté.
— Nous voulons, Sire, nous voulons que tu nous délivres de cette vilaine, de cette misérable, de cette infâme araignée qui ne désire rien tant que de nous envelopper dans ses toiles.
— C'est une autre affaire, reprit Maître Coupeau, et puisque cela ne nous intéresse pas directement... Cependant, je vous l'avouerai, l'araignée me rend grand service en me débarrassant de vos importunités.
Les plaintes ne cessaient pas. Les oiseaux glorieux: les aigles et les faucons furent violemment attaqués ; on repro-
cha aux lions et aux tigres leurs habitudes cruelles ; les animaux moins nobles comme le renard et le chat n'échappèrent point non plus aux accusations.
Enfin on en vint aux animaux repoussants, aux bêtes immondes : tous avaient péché contre la Justice. Maître Coupeau était étourdi. Ces récriminations de toutes sortes lui avaient enlevé le peu de raison qu'il possédait en montant sur le trône. Il ne savait quel parti prendre.
Pour se tirer d'embarras, il appela son secrétaire. C'était le seul homme de ses états qui eût quelque littérature (il fut jadis maître d'école). Maître Coupeau l'avait excepté du bannissement général des artistes et des savants parce que ce magister, en son bagage de pédant, possédait certaines recettes de cuisine merveilleuses.
— Allons, lui dit-il, apaise cette foule, éclaire-la, enseigne-lui la vérité.
L'ancien pédagogue enleva ses lunettes afin de ne pas voir tous ces regards de bêtes, puis, ayant réclamé le silence, il commença un pompeux discours. Orphée ni François d'Assise n'eurent le pouvoir de charmer comme ce maître d'école.
Il dit le bouleversement proche et soudain du monde ; les êtres n'attenteraient plus à la vie ni à la liberté d'aucun être ; un même amour allait réunir toutes les créatures.
— Bientôt l'animal sera l'égal de l'homme : assez longtemps il a été opprimé; d'ailleurs la science sociale exige qu'il en soit ainsi : après Dieu, l'Homme, après l'Homme, la Bête. Bientôt tout ce qui vit s'unira dans une fraternelle et immense étreinte ; le renard n'effraiera plus la bassecour, le loup deviendra l'ami de la bergerie. Bientôt...
Le pédagogue fut interrompu par de bruyants ronfle-
ments. Maître Coupeau n'avait pu supporter cette sublime péroraison et s'était endormi. C'était le meilleur moyen de lever la séance. Les députés ne voulurent pas troubler le sommeil de leur Souverain et annoncèrent qu'ils allaient se retirer.
— Surtout n'oubliez pas, s'écria l'orateur, en les congédiant, n'oubliez pas que l'heure de la Justice est venue pour Maître Coupeau. Cela ne suffit-il pas à votre félicité ?
Je ne suis pas un hypocrite qui crache en public sur ce qu'il admire en secret ; je crierai donc ma piété vers toi Or-puissance ! Or-volupté ! Or-créateur !
Dans le lumineux métal je vois luire la couronne et le sceptre et je marche à ta conquête.
Combien de sueurs, de peines, d'angoisses représente une pièce d'or, mais combien aussi de jouissance pour mon orgueil, pour ma luxure !
Je ne m'arrête pas aux épines des haies, ni aux vases du chemin, je poursuis ma route; tes reflets me séduisent et m'attirent comme la robe fuyante d'une espiègle et délicieuse maîtresse.
Vie humaine, mouvement des peuples, activité des intelligences, tu diriges tout, Souverain Dieu !
Ah ! qu'ils avaient raison ceux qui jadis t'élevèrent un autel et dansèrent devant toi et t'adorèrent. Que n'étais-je là pour te célébrer avec eux, pour briser moi-même les tables de cette loi prétendue divine qui t'avait oublié.
Je veux qu'on m'appelle avare, ce nom sera pour moi un sacre. Les aveugles m'insulteront, mais ceux qui aperçoivent la splendeur du dieu me rendront hommage.
Mais peut-être apprendrais-je trop tard la science qui
m'aurait rendu maître de toi : mes fils du moins sauront comment te chasser, comment te prendre.
Or! bête magnifique, bête moqueuse, ils te traqueront, ils te poursuivront et finiront bien par te prendre, malgré l'ombre de la forêt.
Pour que tu sois à leur service et que tes sorcelleries les rendent dominateurs.
Car il faut que tu deviennes l'esclave de ceux qui doivent au Monde de grandes vies, après avoir été le jouet de la multitude.
Or ! rebelle aux plus nobles, tu auras beau me renverser et me meurtrir, je ne m'affligerai pas de mes revers, je ne te maudirai pas, j'étoufferai ma plainte, bête cruelle, car je sais bien la fraîche aurore où enfin domptée tu emporteras d'une course fière les Héros de l'avenir.
Dans le ciel embrasé des incendies de villages, au milieu d'une terre dévastée, parmi les ruines fumantes et les monceaux de cadavres, il a surgi fier et tranquille sur son cheval noir, le grand Chancelier.
A sa venue les peuples ont frémi, les décombres sont devenus loquaces, tout le champ de bataille a tressailli, tandis que les- ossements se mettaient à marcher et que du bout de l'horizon accouraient des foules en deuil : des mères cassées par la vieillesse et le chagrin, des enfants aux regards ivres.
Et un orage de paroles menaçantes, d'injures, de malédictions a éclaté : ces fantômes et ces vivants s'unissaient pour outrager le passant , ils lui auraient même craché au visage s'ils avaient osé.
Mais le grand Chancelier, sans détourner son regard, sans se préoccuper des cris de haine, n'a point activé sa monture et paisiblement il s'est avancé, comme l'ouvrier après sa journée faite.
« Je me moque, a-t-il dit, je me moque des fantômes que les vieux préjugés poussent vers moi. Que m'importe le sang, que m'importent les cadavres, que m'importent les clameurs de ces foules imbéciles t
« J'ai été le père qui fouette de verges l'enfant rebelle, le médecin qui coupe le membre gangrené. J'ai été le guide qui force le voyageur à monter vers l'auberge où il trouvera le pain, le repos et la vue magnifique des montagnes. Quelle voix de raison oserait s'élever contre mon œuvre ?
« Idée d'Allemagne ! Idée d'Allemagne !... Je te garde en moi. Suis-je égoïste ou désintéressé ? Je ne sais : je vais mon chemin.
vc Idée d'Allemagne ! Idée d'Allemagne ! tu es pour moi comme la fiancée que le jeune homme porte en croupe vers les épousailles. Que nul ne s'en prenne à son amie, car c'est à livresse de ses nuits, à la douceur de ses jours qu'on s'attaque : le fiancé se battra jusqu'à la mort,
« Idée d'Allemagne ! Idée d'Allemagne! épands-toi ainsi que le fleuve qui approche de la mer. Sois l'eau fertilisatrice, sois l'eau miroitante où vient se refléter le ciel.
« Richelieu a fondé la France! Je fonde l'Allemagne! Ah ! ah I l'or pris et répandu ! Ah ! ah ! le sang qui coule : je m'en soucie bien. Ma pensée habite une plus haute montagne que la petite morale de la multitude : la montagne de l'avenir d'un peuple.
M. Oh ! que j'entende tressaillir et vagir dans son berceau l'enfant qui sera l'homme de demain. Que j'entende même chanter le chant de triomphe du génie allemand.
« Toutes les nations passent dans l'éternité comme les navires devant le vaisseau- amiral. Allemagne, Allemagne 1 pavoise ton navire et que j'entende dans les siècles les coups de canon du salut !
« Ainsi que le bruit des hautes cimes que le vent agite, ainsi que la musique des grands arbres pendant la tempête, le frémissement de la pensée allemande s'entendra au loin.
« Car tous ces chevaux furieux et affolés qui bondissaient et se précipitaient sans savoir où, je les ai attelés à mon char afin de les conduire d'un galop sûr vers le but que je r,êve. Tout devant tendre à la gerbe, au bouiquet, à l'Unité : homme, j'ai de mes passions créé ma personnalité ; maître, j'ai des petites patries bâti la grande patrie allemande !
« O Allemagne ! Allemagne ! tu peux me maudire maintenant : je t'ai marquée au front et au flanc ; tu es ma chose, tu es la maîtresse qui répète inconsciemment les paroles de l'amoureux et qui s'arrange à sa guise.
« Apportez-moi des coupes pleines du sang de ceux que j'ai tués ; tassez autour de moi les restes de ceux qui sont devenus des cadavres par mon ordre ; que je m'abreuve de ce sang comme d'un vin généreux ; que je me rassasie les regards de cette évocation du carnage.
« Car étant l'homme de Dieu, je bâtis comme Dieu avec la mort et je ne sais point pleurnicher avec la foule, mais je regarde par-dessus les cadavres, vers l'avenir.
« J'ai fait des ruines pour les clématites et pour le lierre, j'ai fait du fumier pour la terre qui veut enfanter,
« Allemagne ! Allemagne ! Tes insultes ne m'atteignent pas ! je m'endors tranquille dans le songe lumineux de l'âge qui vient, en attendant que selon la loi de nature, un autre héros bouleverse mon œuvre et enrichisse l'humanité d'un nouvel Idéal et d'une nouvelle patrie. »